Didier Anzieu - "Le psychodrame analytique - Chez l'enfant et l'adolescent"

 

    De Bergson, Moreno a retenu trois idées : il existe des actes qui ne découlent pas de quelque antécédent, mais qui jaillissent imprévisibles; ces actes libres expriment la personnalité totale de celui qui les accomplit; seuls de tels actes maintiennent ouverts le monde naturel, la société et soi-même.    Que Moreno assigne pour base au psychodrame l'élan vital revient à dire qu'être spontané, c'est faire preuve de vitalité - vertu suprême du pointer américain en qui Moreno s'est retrouvé. Bien qu'il ne le formule jamais, le critère pragmatique lui sert de pierre de touche en psychologie. Ce que d'autres appellent l'expérience vécue, l'engagement, l'implication ou l'ego-involvement, Moreno le rassemble dans ce mélange d'intensité dramatique et d'authenticité qu'il appelle la spontanéité. Son étude de celle-ci, éparse dans plusieurs livres, comprend une phénoménologie, une métapsychologie, une psychotechnique, une psychopathologie et une psychologie génétique.
    L'acte spontané ne peut être décrit à partir de rien d'autre que lui. Acte gratuit, obéissant à une loi de tout ou rien, ne laissant derrière lui nul intermédiaire; à un moment donné, on est ou on n'est pas spontané. La source de la spontanéité est la spontanéité même. Elle ne peut donc être apprise à partir de quelque chose qui lui serait extérieur. Elle requiert seulement d'être libérée et pour cela il faut se mettre dans l'état où elle se déclenchera d'elle-même. Non point que la spontanéité se suffise : elle n'est rien en dehors des actes qui l'expriment. Il n'en existe en nous nul réservoir, nul moyen de la stocker. L'acte spontané est si intimement lié à l'instant qu'il s'épuise avec lui et doit être perpétuellement réinventé. La spontanéité ne temporise pas; c'est ici et maintenant qu'elle éclate ou bien elle n'est pas. Etant imprévisible, elle est inventrice. Aussi le principal devoir du psychodramatique est-il de la préserver. Jamais il ne doit la sacrifier à l'élégance de la production. Le public d'ailleurs est plus sensible à une spontanéité qui ne cherche pas d'effets.
    Mais ses mystérieux pouvoirs ne tiennent pas simplement à sa nouveauté. Ce que la spontanéité invente, ce sont des solutions autant appropriées qu'attendues. Elle éveille la créativité, comme le principe mâle met en action l'élément maternel. Du moins, si elle ne mène pas l'homme jusqu'à créer, elle revitalise les modèles culturels, elle redonne sens et valeur à ce qui appartenait déjà au passé mort. Elle n'est donc rien par elle-même, sinon que l'être qui s'y abandonne en sort transformé. Catalyseur ou encore matrice. Gratuite ne veut point dire qu'elle fonctionne à vide. Son contenu est une tension; sa présence n'accompagne que les circonstances pour un humain les plus hautes, que les situations qui lui posent un problème. "La spontanéité est une réponse, dont l'adéquation est d'un degré variable, à une situation dont la nouveauté est d'un degré variable" (Moreno, 1953, p. 722). La dissociation de la nouveauté et de l'adéquation ne s'effectue que dans les cas gravement pathologiques.
    Après sa fonction créatrice, nous découvrons un second aspect de la spontanéité, sa fonction plastique : c'est une capacité d'adaptation à un monde en changement rapide, indispensable à un organisme lui-même en croissance rapide; ici elle se confond avec la vitalité. La troisième fonction de la spontanéité est dramatique : elle donne énergie et unité au Moi. Moreno veut sans doute dire que les actes qui nous expriment sont en même temps ceux qui nous définissent, que nous ne sommes rien avant de nous être manifestés. C'est que la spontanéité croît simultanément avec le Moi. Le Moi trouve en elle son lieu naturel, comme une fleur détient le sien dans sa terre. A l'image de l'univers selon Einstein, le Moi est en expansion. Son expansivité maxima, fait les génies et les héros. Cette expansivité peut et doit s'étendre du plan individuel au plan cosmique, l'homme devenir le créateur de l'univers. A la limite, tout différence disparaît entre le moi humain individuel et Dieu.


(Kupka - "La primitive")