Nicole Prieur, Isabelle Gravillon - "Nos enfants, ces petits philosophes"


14. "C'est beau !"

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   Nolan, 18 mois, sait à peine dire quelques mots. Et pourtant, devant une statue de Niki de Saint Phalle au musée, il lâche un "C'est beau !" totalement ébahi et admiratif. Alors qu'il court dans tous les sens, Zacharie s'arrête soudain, s'assied et écoute religieusement : "Elle est belle, cette musique" souffle-t-il. Et Liora, 3 ans, en contemplation devant la Méditerranée, confie tel un secret : "Le soleil fait pétiller la mer, c'est beau". Très tôt, les enfants se montrent sensibles à l'esthétique d'une oeuvre d'art, à l'harmonie d'une musique, au spectacle de la nature - en un mot, à tout ce qui peut paraît beau. On peut imaginer que cette sensibilité est innée et universelle puisqu'on la retrouve à travers toutes les époques et les civilisations.

Une arme pour toute la vie

   Voilà donc les enfants détenteurs d'un formidable atout. Car être capable d'apprécier le beau n'a rien d'anecdotique. Les philosophes accordent d'ailleurs une place essentielle à la beauté dans leurs réflexions. Pour François Cheng, "sans la beauté, la vie ne vaut certainement pas d'être vécue". Et selon Dostoïevski, "sa beauté sauvera le monde". S'ouvrir à la beauté et l'accueillir peut en effet se révéler salvateur : l'émotion que l'on éprouve devant elle évacue la tristesse, nous permet de dépasser le sordide et le tragique, nous éveille à la vie et nous réconcilie avec le monde. Rien de moins ! La sensibilité au beau acquise dans la petite enfance, on la garde toute sa vie. Cela devient ensuite un jardin secret dans lequel, adulte, on vient se ressourcer, trouve une compensation à une existence très fortement orientée vers des valeurs utilitaires, techniques et marchandes. Être capable de se connecter au monde de la gratuité esthétique peut aider à mieux résister à toute cette pression de notre monde moderne. De plus, on le sait fort bien, l'art possède une vertu consolatrice : savoir se nourrir d'oeuvres picturales, musicales et autres rend plus fort pour traverser les épreuves de la vie, offre un onguent à se passer sur d'éventuelles blessures. Le beau s'offre à profusion, est toujours à portée de main de tous : il suffit d'écouter une fontaine qui coule, de respirer l'odeur du mimosa pour y puiser une nouvelle énergie et rebondir !
   La sensibilité à l'esthétique est une des sources du bonheur, peut-être parce que, comme le disait saint Augustin, l'expérience de la beauté éveille quelque chose de sacré, qui est de l'ordre de la spiritualité. Pour Platon, d'ailleurs, la recherche du beau est un guide qui élève l'âme et la libère.
   Autre vertu du beau : il renforce l'estime de soi chez l'enfant. En les contemplant, il a l'impression que cet arc-en-ciel, cette sculpture, cette peinture s'adressent à lui en particulier parce qu'il en vaut la peine. En quelque sorte, l'esthétique sublime son destin, donne une dimension supérieure à son existence. Quand on a fait une fois l'expérience d'entrer en relation avec le beau, on n'aura de cesse ensuite de la revivre et pour cela de s'ouvrir au monde, de l'explorer. Comme disait Merleau-Ponty, "la beauté du monde est un appel". Un moteur qui fait avancer, pourrait-on aussi affirmer. "La beauté attire la beauté. Plus l'expérience de beauté est intense, plus le caractère poignant de sa brièveté engendre le désir de renouveler l'expérience, sous une forme forcément autre. Chaque expérience de beauté rappelle un paradis perdu et appelle un paradis promis", expliquait de son côté François Cheng.


(Matisse - "Océanie, le ciel")