Jung - "Le livre rouge" III


    C'était certainement le Diable, cet Homme en rouge, mais c'était mon Diable. Il était en effet ma joie, la joie de celui qui est sérieux et qui scrute seul l'horizon sur une haute tour, sa joie couleur de rose, au parfum de rose, d'un rouge lumineux et chaleureux. Non pas la joie intime de ses pensées et de sa contemplation, mais cette joie du monde, cette joie étrangère, qui arrive à l'improviste comme un vent chaud du sud avec des senteurs d'arbres en fleurs qui s'intensifient et avec la légèreté de la vie. Vous savez par vos poètes que ceux qui sont sérieux, quand ils cherchent des yeux, dans leur attente, les choses des profondeurs, reçoivent en tout premier lieu la visite du Diable de leur joie printanière. Elle soulève l'homme comme une vague et le conduit au-dehors. Qui goûte à cette joie s'oublie lui-même. Et il n'est rien de plus doux que de s'oublier soi-même. Ils ne sont pas rares, ceux qui oublient ce qu'ils étaient. Mais plus nombreux encore sont ceux qui sont si fermement enracinés que même la vague couleur de rose n'est pas en mesure de les arracher à leurs racines. Ils sont pétrifiés et trop lourds, les autres sont trop légers.
   
Je me suis confronté sérieusement au Diable et me suis comporté avec lui comme avec une personne réelle. C'est dans le mystère que j'ai appris à considérer de manière personnelle et avec sérieux ces entités inconnues qui vagabondent librement et habitent le monde intérieur, car elles sont réelles parce qu'elles agissent. Il ne sert à rien de dire dans l'esprit de ce temps : il n'y a pas de Diable. En moi il y en a un. Cela s'est produit en moi. J'ai fait de lui ce que j'ai pu. J'ai pu parler avec lui. Avec le Diable, une discussion sur la religion est inévitable, car il la réclame lorsqu'on ne peut pas se soumettre à lui sans conditions. Car la religion est précisément ce en quoi je ne m'entends pas avec le Diable. Il me faut me confronter à lui puisque je ne peux attendre de sa part, en tant qu'il est une personnalité autonome, qu'il accepte tout simplement mon point de vue.
    Ce serait fuir que de ne pas essayer de m'entendre avec lui. Si jamais tu as cette rare occasion de parler au Diable, n'oublie pas de te confronter sérieusement à lui. Car il est ton Diable, après tout. La Diable est en tant que contradicteur ton propre autre point de vue, qui te met à l'épreuve et qui dépose des obstacles sur ton chemin, là où tu peux le moins t'en servir.
    Prendre le Diable en considération ne signifie pas passer dans son camp, sinon l'on est possédé par le Diable. Cela signifie bien plutôt : tenter de s'arranger. Par là, tu prends ton autre point de vue en considération. Ainsi, le Diable perd un peu de terrain et toi aussi. Et cela pourrait être bon.

(Jung - "Le livre rouge" - chapitre "Les incantations")