Philippe Jeammet - "Adolescence et dépendance"




La question des dépendances – ou, si vous voulez, des addictions – étant une problématique spécifiquement humaine, elle n’est pas près de disparaître, malheureusement ou heureusement. Elle fait partie de l’essence de l’humain, puisque ce qui spécifie les êtres humains par rapport aux animaux, c’est la conscience réflexive, la conscience que l’on a de soi.
L’être humain, ce n’est pas les pulsions, ce n’est pas l’agressivité, ce n’est pas la sexualité ; tout cela nous le partageons avec l’animal sur fond de bases génétiques communes. Par contre, au cours de l’évolution, le cerveau humain s’est terriblement complexifié, se développant en milliards de milliards de cellules et d’associations de cellules jusqu’à ce que l’homme parvienne à la conscience de lui-même, conscience que l’acqui- sition du langage symbolique et la culture ont développée, au point de faire de chacun de nous un « sujet » unique dans l’univers. C’est ce qui fait notre spécificité, c’est ce qui fait l’intérêt de notre vie, mais également son côté dramatique, tragique : si l’on a conscience de soi, que voit-on ? Que nous allons mourir. Autrement dit : nos insuffisances, nos limites ; c’est donc la problématique « narcissique » qui vient au-devant de la scène. C’est cela qui est propre aux êtres humains ; pas tant la sexualité que la façon dont on la vit lorsqu’on a conscience de cette sexualité et des problèmes qu’elle nous pose. C’est vraiment cette activité réflexive qui nous spécifie et qui va faire que l’homme va pou- voir prendre conscience de sa dépendance, alors que les animaux vont gérer cela de manière plus instinctuelle, avec une marge de liberté plus faible et une contrainte instinctuelle beaucoup plus importante.
Peut-être trouve-t-on la question du narcissisme, ou son équivalent animal, chez les animaux supérieurs dans la défense du territoire, individuel ou groupal. Cela pose la question de la distance. Je pense de plus en plus que le problème de la distance – « trouver la bonne distance avec les autres » – est centrale et répond aux deux angoisses humaines centrales : d’un côté, l’angoisse d’abandon et de ne pas être vu : « Je n’existe pas pour l’autre, je me sens seul » et, de l’autre, l’angoisse de fusion : « Pour ne pas être seul, je vais rencontrer l’autre, jusqu’à la fusion. »
On sait bien que c’est une sollicitation, notamment dans les relations amoureuses, mais la fusion, c’est la disparition de soi. Elle devient donc très vite intrusion et le travail avec les adolescents nous montre à quel point on navigue entre ces deux grandes angoisses : trop près/trop loin, une angoisse d’abandon/une angoisse d’intrusion. Entre ces deux pôles, comment gérer la distance avec ce dont on a besoin ?
Éventuellement en interposant quelque chose que l’on va maîtriser ; c’est ainsi que l’on voit arriver les drogues ou les produits addictifs. « Avec ça, je peux gérer la distance ». Seulement, la dépendance qu’on voudra fuir avec les autres, on va la retrouver, souvent pire, avec la drogue ou même avec le comportement qui nous sert à manier cette distance.
Travaillant beaucoup avec les troubles alimentaires, je suis de ceux qui pensent que le couple infernal anorexie/boulimie, où le problème de la distance est caricatural, est une forme d’addiction. Il me semble que le film toxicomaniaque par excellence, c’est Le Grand Bleu. Nul besoin pour cela de produit, la question du produit ayant au contraire tendance à parasiter un peu la réflexion sur la toxicomanie, dans la mesure où il a indéniablement des effets biologiques propres qui vont créer leurs pro- pres facteurs de dépendance. Aliénation ô combien problématique, cer- tes, mais où le biologique cache ce que la conduite addictive a de spécifiquement humain, qui est lié justement à la psychologie humaine, à la capacité de se voir.
Bien qu’il n’y ait pas d’animal addictif, on peut rêver d’en créer – on en crée – en laboratoire mais, spontanément, je ne pense pas que cela advienne. Parenthèse : on voit en laboratoire combien, sur ce point comme sur tant d’autres, il n’y a pas de justice : certains animaux sont très sensibles aux drogues, d’autres peu, pour des raisons purement enzymatiques, si je puis dire. C’est la même chose chez les êtres humains ; pour les mêmes raisons, certains vont être beaucoup plus sensibles aux effets des drogues que d’autres. Mais c’est presque un épiphénomène, dont je ne méconnais pas l’importance, mais qui n’est pas au cœur de la problématique addictive. Le cœur de l’addiction est donc à mes yeux : « Je suis capable de voir que je dépends des autres ».page5image1776
C’est cette contradiction qui est au cœur du développement humain. Qu’est-ce qui, en effet, préside au développement de notre personnalité ? C’est ceci : pour être soi, il faut se nourrir des autres, sur le modèle du physique – ce n’est pas sans raison que les religions, par exemple, jouent beaucoup de cette incorporation, de ces échanges qui viennent concrétiser quelque chose de beaucoup plus impalpable.
Pour être moi, il faut que je me nourrisse de l’intérêt des autres pour moi, mais aussi de tous les apprentissages, de tout ce qu’ils m’apportent : de tout ce qui fait qu’ils servent de modèle, de tout ce qui fait que je vais m’identifier à eux. Il y a là un aspect très difficile à représenter, que la communion ou le partage ou le don va venir figurer, concrétiser, matérialiser sous la forme d’un échange d’un autre ordre, puisqu’il est pure- ment psychologique. Donc, pour être soi, il faut se nourrir des autres, mais pour être soi, surtout dans notre culture, il faut aussi se différencier des autres. « Moi, c’est pas mon papa, c’est pas maman, c’est Moi. C’est pas mon copain, c’est pas ma femme, c’est Moi ». Il faut donc bien qu’il y ait une différence.
Notre conscience nous met très tôt devant cette terrible contradiction : pour être soi, il faut accepter de dépendre des autres.
Après-coup, on comprend que c’est une fausse contradiction, ou, plus précisément, ce qu’on appelle en logique un paradoxe. Un paradoxe apparent entre deux termes qui ont l’air opposés – « Pour être moi, il faut que je sois fait des autres mais, pour être moi, il faut que je sois différent des autres » – mais qui, en fait, ne relèvent pas du même niveau logique. Traduisons : c’est quand même en se nourrissant des autres qu’on fait nos propres produits, surtout si ce sont des autres, c’est-à-dire s’il n’y a pas qu’un seul autre ; c’est-à-dire s’il y a un tiers.
D’où l’importance à préserver du couple, à une époque où l’on n’hésite pas à arrêter une autoroute parce qu’on pourrait faire disparaître une coccinelle, un criquet ou une des cinq cent cinquante variétés de gre- nouilles, mais où on vous dit : « Homme/femme, finalement, quelle dif- férence... ? » C’est quand même curieux...
Un certain nombre de différences sont d’autant plus nécessaires que pour qu’un enfant puisse avoir le sentiment de sa continuité, d’être lui, une personne unique, il faut qu’il ait un lien privilégié avec une personne, car c’est en miroir de ce lien qu’il se construit. À mon avis, on a sous- estimé l’importance de cette construction en miroir – la psychanalyse y a sans doute contribué, mais on peut le lui pardonner car elle a apporté beaucoup d’autres choses par ailleurs. On se construit beaucoup en miroir des autres : « Pour que moi, je sois unique, il faut que j’aie une relation unique avec quelqu’un ». C’est nécessaire au développement du bébé et l’on sait bien quels troubles de l’identité, quelles difficultés pour prendre soin d’eux-mêmes et se repérer, rencontrent les bébés qui changent sans arrêt de figure d’attachement.
On a besoin d’une relation unique, mais parce qu’elle est unique, elle est un piège, c’est-à-dire qu’elle risque de devenir une relation de captation narcissique. Il faut donc du tiers, de la différence. Ça peut être le père (ça peut sûrement être d’autres figures que le père, il n’y a pas de doute là-dessus, mais enfin, tant qu’on l’a, autant en profiter), autrement dit, une figure culturelle qu’on a sous la main, culturelle en partie seule- ment parce qu’elle repose quand même sur des différences biologiques, qui existent encore même si on essaie de ne pas les voir, même si on peut les trafiquer (les transsexuels).
Mais l’important, c’est que pour se développer, on a besoin de conti- nuité et de différence. Ce sont les bases fondamentales.
Seulement, très tôt, l’enfant va avoir conscience de sa dépendance, du fait qu’il a besoin de l’autre pour se développer. Et ce qui se construit là, c’est ce que j’appelle les assises narcissiques, qu’on pourra aussi appeler une sécurité interne, selon le terme de la théorie de l’attache- ment, ou un Soi et, par la suite, une estime de soi suffisante. Celle-ci dépend de la bonne adaptation de l’environnement aux besoins de l’enfant, d’une adaptation telle que, justement, la question de la diffé- rence entre soi et l’autre ne se pose pas trop vite ni de manière trop brutale, ce qui susciterait immédiatement chez l’enfant un sentiment d’impuissance, ainsi que la conscience aiguë de sa dépendance, avec le risque d’être dans la contradiction, dans le paradoxe que je viens de signaler.
Il est donc très important que l’environnement s’adapte aux besoins de l’enfant, car c’est ce qui fait que l’enfant a le sentiment que la vie est plutôt bien faite. J’ai quelques semaines, j’ai faim, je commence à avoir des besoins, des envies, je crie et j’apprends très vite à voir que ça s’arrange ; je crie et j’entends une voix douce : « Voilà, j’arrive... ». Puis, viennent les odeurs et les parfums, si possible assez continus pour que je m’en souvienne bien. Je me dis alors : « C’est assez chouette, je tape dans les doigts et ça va ; je vois le monde comme une bouteille à moitié pleine ; j’ai des besoins, ils vont se remplir. ».
En revanche, si la mère attend deux heures avant de réagir ou si, sys- tématiquement, elle dit : « Tu n’as pas besoin de crier mon chéri, moi je te connais mieux que toi, je vois dans tes yeux que tu as faim et je te donne à manger avant même que tu aies demandé », dans ce cas, le monde fait effraction et l’enfant impuissant sombre dans la dépendance à l’égard d’un monde incompréhensible.
On sait que ce genre de perturbations entraîne souvent des réactions somatiques, le bébé inventant pour ainsi dire un langage du corps pour manifester son opposition. Il tente ainsi de garder des distances face à un monde qui fait effraction, pour se débrouiller comme il peut avec le sen- timent de son impuissance face à cette dépendance. Je crois que c’est en fonction de ces premières années, surtout, d’ailleurs, de la première – ces quelques repères sont assez schématiques, mais ils m’aident vraiment à comprendre la complexité de cette situation – que l’on aura trois cas de figure : l’enfant en confiance, l’enfant à risques et l’enfant carencé. 


(Francesco Hayez - "Le baiser")