Jung - "Le livre rouge" I



LES TROIS PROPHETIES 

(...)

   C'est de la folie, comme tout ce qui dépasse ses propres limites. Comment peux-tu tenir ce que tu n'es pas ? Tu aimerais bien contraindre le Tout que tu n'es pas à se plier au joug de ton savoir et de ta connaissance misérables. Songe que tu peux te savoir toi-même et qu'avec cela tu en sais déjà bien assez. Mais tu ne peux pas être dans le savoir de l'autre et de tout ce qui est autre. Garde-toi de savoir au-delà de toi-même, faute de quoi, par la prétention de ton savoir, tu étoufferas la vie de l'autre qui se sait lui-même. Que celui qui sait se contente de se savoir lui-même. Telle est sa limite.

(...)

  Un enfant, voilà ce qu'il était, incertain, et cependant empli de certitude, faible et jouissant cependant d'une puissance inouïe. Lorsque son Dieu ne lui fut plus secourable, il en prit un autre. Et lorsque celui-ci non plus ne le secourut pas, il le châtia. Et qui l'eût cru : une fois encore les dieux vinrent à son secours. C'est pourquoi je jette la totalité de ce qui est lourd de signification, la totalité du divin et du diabolique, dont le chaos m'a chargé. En vérité, ce n'est pas à moi que revient la tâche de faire la preuve des dieux et des diables et des monstres chaotiques, de les alimenter soigneusement, de les traîner avec précaution avec moi, de les compter et de les nommer et de les protéger par ma croyance de l'incroyance et du doute.
   Un homme libre ne connait que des dieux et des diables libres qui existent par eux-mêmes et agissent par leur propre force. S'ils n'agissent pas, c'est leur affaire, et je peux m'affranchir de ce fardeau. Mais s'ils agissent, alors ils n'ont plus besoin ni de ma protection ni de ma sollicitude ni de ma croyance. Donc tu peux bien attendre de voir s'ils agissent. Mais s'ils agissent, sois intelligent, car le tigre est plus fort que toi. Tu dois pouvoir te défaire de tout, faute de quoi tu es l'esclave, même si tu es esclave d'un Dieu. La vie est libre et choisit son chemin. Elle est suffisamment limitée, voilà pourquoi tu ne dois pas accumuler les limites. Ainsi élaguai-je tout ce qui pouvait me limiter. Je me trouvai alors ici, et là bas était l'énigme du monde protéiforme.


(Jung - "Le livre rouge" image p 125)