Rilke - "La porte de l'Enfer - Rodin"



Rodin sent obscurément que cette oeuvre, là où elle se suspend soudain, précipite le commencement d'une autre, ardemment désirée; il sent en Baudelaire quelqu'un qui l'a précédé, quelqu'un qui ne s'est pas laissé égaré par les visages et qui sonde les corps, où la vie est plus grande, plus cruelle et plus agitée. Et tout en explorant le mouvement des plans et leur assemblage progressif, il en vient à imaginer des corps dont les contacts seraient plus intenses, plus puissants, plus violents. Plus deux corps s'offriraient de points de contacts, plus ils se jetteraient impatiemment l'un vers l'autre comme des substances chimiques d'une grande parenté, et plus le nouveau tout qu'ils formeraient ensemble deviendrait solide et organique. Et ce n'est rien d'autre que le développement toujours renouvelé du thème du contact entre des surfaces vivantes et animées, que cette prodigieuse Porte de l'Enfer.

(...)

Ce travailleur grave et concentré, qui laisse les sujets venir à lui, trouve son champ d'exploration dans tous les drames de la vie. A présent, s'ouvrent à lui la profondeur des nuits d'amour, l'immensité obscure, pleine de joie et de peine, dans laquelle encore, comme dans un monde toujours originel, il n'y a pas de vêtement, dans laquelle les visages sont secondaires et où seuls les corps ont de l'importance. Avec des sens chauffés à blanc, il entre dans la grande confusion de ses embrasements comme un investigateur de la vie, et ce qu'il voit est : la Vie. Avec lui cela ne devient pas étriqué, oppressant, cela devient démesuré. L'atmosphère des alcôves est loin.


(Laetitia Sieffermann - "La porte de l'Enfer")