François Jullien - "De l'intime - Loin du bruyant Amour"


Chose étrange, vraiment, qu'un geste intime. Son "efficace" est prodigieuse. Par un déplacement si minime dans l'espace extérieur, il fait franchir, d'un coup, la barrière intérieure, abolit la frontière de l'Autre, son quant-à-soi. Il est à la fois tangible, physique, exposé (même lorsqu'il se dissimule) et par conséquent dénonçable, en même temps qu'il est empreint d'une subjectivité telle qu'elle en est indicible, qu'on n'ose ou ne peut la formuler. Ce qu'on porte au plus profond de soi, et qu'on tient à l'abri des autres, est précisément ce qui produit alors à couvert, dans le geste intime, une ouverture à l'Autre telle qu'elle pénètre en son fond, tréfonds, et le lui découvre; son avancée, si discrète soit-elle, vaut intrusion et le fait chavirer. Car un geste intime ne peut se faire seul,  il implique en effet un "Autre", exige qu'on soit deux. Pas plus qu'on ne peut être intime avec soi-même, on ne peut faire un geste intime sur soi (on peut toucher ses "parties intimes", mais le geste pour autant n'est pas intime); et, même si c'est moi seul qui prends sa main, ce geste, quand il est intime (c'est même à quoi on voit qu'il est intime), est commis à deux.

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Car quel est ce "le plus intérieur" que livre l'intime ? Il est ce qui s'atteint, en soi-même, non pas de ce qui serait nécessairement le plus caché, mais de ce qui est le plus retiré, en même temps que le moins possédé, et n'est même plus conduit par quelque but ou visée : l'intime ne cherche pas à instruire. On le rencontre sur un mode ou dans un esprit non pas tant spéculatif, inquisiteur, que "pensif", ou "songeur"; il a partie liée avec la pensée qui se relâche, qui est plus portée à recueillir qu'à saisir - autant dire que ce qu'il y faut alors de déprise le rend le plus difficile à capter. Car il est prégnant et non pas isolable, le plus fugitif en même temps qu'expansif; il est évasif et par suite inappropriable : en même temps qu'il est le plus personnel, il s'associe à un lieu, à une heure, s'imprègne de paysage, s'appréhende circonstanciellement et par ambiance. C'est pourquoi il s'étudie moins qu'on ne s'en souvient; ou plutôt on s'en souvient moins qu'il ne revient incidemment à la mémoire; et, quand il nous revient, on voudrait moins le "confesser" que le confier.


(Photographie : Yamamoto & Pina B. A helping hand No.1