Claude Sternis - "L'adolescent entre marge, art et culture"


ADOLESCENCE ET MEDIATIONS : VITALITE DE LA CREATIVITE ET DE L'EXPRESSION, UN ENJEU DE SURVIE

   La pulsion à créer des formes (gestaltung, ou encore expression; Prinzhorn, 1984) est, on le sait, spécifique à l'humain, qu'il soit malade ou bien portant, et universelle, quels que soient son âge et sa culture d'origine. Elle prend cependant une importance clé dans les périodes difficiles de la vie, et en particulier lors des remaniements physiques (les transformations et les angoisses qui vont avec : comment faire face au réveil de la pulsion sexuelle et à la charge agressive qui y est liée, réaménager son image du corps, renoncer à la toute-puissance infantile et à l'amour oedipien, choisir plus nettement un sexe d'appartenance après la relative bisexualité infantile...), psychiques et interactionnels, traumatiques et féconds, de l'adolescence. Ainsi, de la créativité (le potentiel à créer et tout ce qui est inhérent au vivant, aux relations à soi-même et aux autres) à la création (les effets et objets produits par cette créativité), en ce moment où ces potentiels antérieurs s'organisent pour donner ceux de son chemin d'adulte mais où, aussi, les problèmes accumulés dans l'enfance peuvent se cristalliser, l'adolescent y éprouve son existence et celle d'autrui, et développe, en créant, sa survivance.
   Car les modifications auxquelles il est soumis sont aussi internes que psychosociales (la pression des attentes et des choix, le flou sur les rôles d'enfant et d'adulte, qui bougent avec le temps, les sociétés; le lien à loi symbolique émoussé...), et son sentiment de différence et de solitude incontournable, avec la nécessité de fortes indentifications à ses pairs (la bande et ses idéaux), pour survivre. Normal et pathologique y sont temporairement très proches, même si la gravité des symptômes n'est pas significative de leur devenir. Deux issues contraires sont souvent enchevêtrées, alternées : l'explosion régressive dans les acting out (violences, addictions...), avec négation de la loi, tentatives d'échapper à la souffrance et à l'angoisse et/ou appels maladroits à l'autorité, ou l'intellectualisation (Freud, 1975) et la fuite (de soi-même, comportements schizoïdes et retraits dépressifs : ascétisme anorexique, auto-mutilation...).
   Ainsi, l'utilisation de médiations et d'un processus expressif va s'avérer d'un indispensable soutien pour l'adolescent. Pour favoriser le déploiement (et, quand cela est possible, la sublimation) de cette excitabilité devenue difficile à dire et à contenir (et ceci d'autant plus chez les adolescents présentant des handicaps, aux enveloppes psychiques plus fragiles, à la dépendance à l'autre encore plus forte), en lui proposant des surfaces concrètes de projection, pour éviter qu'elle ne devienne violence, douleur, envahissement; en un mot combattre la pulsion de mort, suturer la béance des clivages, renouant ici son fil vital, sa capacité à créer, sa jonction corps/pensée (ceci n'empêchera pas, au contraire, le travail de mise en mots, et des lieux de parole dans les ateliers). Pour se relier, dans un cadre pare-excitant et en groupe, par l'intermédiaire de cet objet commun protégeant d'un contact toujours trop chaud (dans l'espace de création on se réidentifie, différencie, donc on entre en relation...) aux règles communes, au symbolique, à la société, au monde, au temps, à l'histoire.

(Image : association de Middleandoff)