Zola - "La bête humaine"


   « Non, non, encore moins avec celui-là qu’avec l’autre.Avec personne, entends-tu, parce que je ne pourrais pas…Et veux-tu savoir pourquoi ? Va, je le sens à cette heure, je suis sûre de ne pas me tromper : c’est parce que tu m’as prise tout entière. Il n’y a pas d’autre mot : oui, prise, comme on prend quelque chose des deux mains, qu’on l’emporte, qu’on en dispose à chaque minute, ainsi que d’un objet à soi. Avant toi, je n’ai été à personne. Je suis tienne et je resterai tienne, même si tu ne le veux pas, même si je ne le veux pas moi-même… Ça, je ne saurais l’expliquer. Nous nous sommes rencontrés ainsi. Avec les autres, ça me fait peur, ça me répugne ; tandis que toi, tu as fait de ça un plaisir délicieux, un vrai bonheur du ciel… Ah ! je n’aime que toi, je ne peux plus aimer que toi !»  
   Elle avançait les bras, pour l’avoir à elle, dans une étreinte, pour poser la tête sur son épaule, la bouche à ses lèvres. Mais il lui avait saisi les mains, il la retenait, éperdu, terrifié de sentir l’ancien frisson remonter de ses membres, avec le sang qui lui battait le crâne. C’était la sonnerie d’oreilles, les coups de marteau, la clameur de foule de ses grandes crises d’autrefois. Depuis quelque temps, il ne pouvait plus la posséder en plein jour ni même à la clarté d’une bougie, dans la peur de devenir fou, s’il voyait. Et une lampe était là, qui les éclairait vivement tous les deux ; et, s’il tremblait ainsi, s’il commençait à s’enrager, ce devait être qu’il apercevait la rondeur blanche de sa gorge, par le col dégrafé de la robe de chambre. 
   Suppliante, brûlante, elle continua :   
«  Notre existence a beau être barrée, tant pis ! Si je n'attends de toi rien de nouveau, si je sais que demain ramènera pour nous les mêmes ennuis et les mêmes tourments, ça m’est égal, je n’ai pas autre chose à faire que de traîner ma vie et de souffrir avec toi. Nous allons retourner au Havre, ça ira comme ça voudra, pourvu que je t’aie ainsi une heure, de temps à autre… Voici trois nuits que je ne dors plus, torturée dans ma chambre, là, de l’autre côté du palier, par le besoin de venir te rejoindre. Tu avais été si souffrant, tu me semblais si sombre, que je n’osais pas… Mais, dis, garde-moi, ce soir. Tu verras comme ce sera gentil, je me ferai toute petite, pour ne pas te gêner. Et puis, songe que c’est la dernière nuit… On est au bout de la terre, dans cette maison. Écoute, pas un souffle, pas une âme. Personne ne peut venir, nous sommes seuls, si absolument seuls, que personne ne le saurait, si nous mourions aux bras l’un de l’autre. »  
     Déjà, dans la fureur de son désir de possession, exalté par ses caresses, Jacques n’ayant pas d’arme, avançait les doigts pour étrangler Séverine, lorsque, d’elle-même, elle céda à l’habitude prise, se tourna et éteignit la lampe. Alors, il l’emporta, ils se couchèrent. Ce fut une de leurs plus ardentes nuits d’amour, la meilleure, la seule où ils se sentirent confondus, disparus l’un dans l’autre. Brisés de ce bonheur, anéantis au point de ne plus sentir leur corps, ils ne s’endormirent pourtant pas, ils restèrent liés d’une étreinte. Et, comme pendant la nuit des aveux, à Paris, dans la chambre de la mère Victoire, lui l’écoutait, silencieux, tandis qu’elle, la bouche collée à son oreille, chuchotait très bas des paroles sans fin. Peut-être, ce soir-là, avait-elle senti la mort passer sur sa nuque, avant d’éteindre la lampe. Jusqu’à ce jour, elle était demeurée souriante, inconsciente, sous la continuelle menace de meurtre, aux bras de son amant.Mais elle venait d’en avoir le petit frisson froid, et c’était cette épouvante inexpliquée qui la nouait si étroitement à cette poitrine d’homme, dans un besoin de protection. Son léger souffle était comme le don même de sa personne. 
    « Oh ! mon chéri, si tu avais pu, que nous aurions été heureux là-bas… ! Non, non, je ne te demande plus de faire ce que tu ne peux pas faire ; seulement, je regrette tant notre rêve !… J’ai eu peur, tout à l’heure. Je ne sais pas, il me semble que quelque chose me menace. C’est un enfantillage sans doute à chaque minute, je me retourne, comme si quelqu’un était là, prêt à me frapper… Et je n’ai que toi mon chéri, pour me défendre. Toute ma joie dépend de toi, tu es maintenant ma seule raison de vivre. »  
   Sans répondre, il la serra davantage, mettant dans cette pression ce qu’il ne disait point : son émotion, son désir sincère d’être bon pour elle, l’amour violent qu’elle n’avait pas cessé de lui inspirer. Et il avait encore voulu la tuer, ce soir-là ; car, si elle ne s’était pas tournée, pour éteindre la lampe, il l’aurait étranglée, c’était certain. Jamais il ne guérirait, les crises revenaient au hasard des faits, sans qu’il pût même en découvrir, en discuter les causes. Ainsi, pourquoi ce soir-là, lorsqu’il la retrouvait fidèle, d’une passion élargie et confiante ? Était-ce donc que plus elle l’aimait, plus il la voulait posséder, jusqu’à la détruire, dans ces ténèbres effrayantes de l’égoïsme du mâle ? L’avoir comme la terre, morte !
   « Dis, mon chéri, pourquoi donc ai-je peur ? Sais-tu, toi, quelque chose qui me menace ? 
— Non, non, sois tranquille, rien ne te menace. 
— C’est que tout mon corps tremble, par moments. Il y a, derrière moi, un continuel danger, que je ne vois pas, mais que je sens bien… Pourquoi donc ai-je peur ? 
— Non, non, n’aie pas peur… Je t’aime, je ne laisserai personne te faire du mal… Vois, comme cela est bon, d’être ainsi, l’un dans l’autre ! »

(Shiele - "Love making")

Beaumarchais - "Le barbier de Séville"



Bartholo : "L'usage des odeurs ... produit ces affections spasmodiques".
(Il lit par derrière le fauteuil en lui tâtant le pouls. Rosine se relève un peu, le regarde finement, fait un geste de tête, et se remet sans parler.)


(Charlotta Maria - "Photographie expérimentale")