Zola - "La Curée"


   Et c'était surtout dans la serre que Renée était l'homme. La nuit ardente qu'ils y passèrent fut suivie de plusieurs autres. La serre aimait, brûlait avec eux. Dans l'air alourdi, dans la clarté blanchâtre de la lune, ils voyaient le monde étrange des plantes qui les entouraient se mouvoir confusément, échanger des étreintes. La peau d'ours noir tenait toute l'allée. A leurs pieds, le bassin fumait, plein d'un grouillement, d'un entrelacement épais de racines, tandis que l'étoile rose des Nymphéa s'ouvrait, à fleur d'eau, comme un corsage de vierge, et que les Tornélia laissaient pendre leurs broussailles, pareilles à des chevelures de Néréides pâmées. Puis, autour d'eux, les Palmiers, les grands Bambous de l'Inde, se haussaient, allaient dans le cintre, où ils se penchaient et mêlaient leurs feuilles, avec des attitudes chancelantes d'amants lassés. Plus bas, les Fougères, les Ptérides, les Alsophilia, étaient comme des dames vertes, avec leurs larges jupes garnies de volants réguliers, qui, muettes et immobiles aux bords de l'allée, attendaient l'amour. A côté d'elles, les feuilles torses, tachées de rouge, des Bégonia, et les feuilles blanches, en fer de lance, des Caladium, mettaient une suite vague de meurtrissures et de pâleurs, que les amants ne s'expliquaient pas, et où ils retrouvaient parfois des rondeurs de hanches et de genoux, vautrés à terre, sous la brutalité de caresses sanglantes.

(...)

   Aux quatre angles, à l'endroit où des rideaux de lianes ménageaient des berceaux, leur rêve charnel s'affolait encore, et les jets souples des Vanilles, des Coques du Levant, des Quisqualus, des Bauhinia, étaient les bras interminables d'amoureux qu'on ne voyait pas, et qui allongeaient éperdument leur étreinte, pour amener à eux toutes les joies éparses. Ces bras sans fin pendaient de lassitude, se nouaient dans un spasme d'amour, se cherchaient, s'enroulaient, comme pour le rut d'une foule. C'était le rut immense de la serre, de ce coin de forêt vierge où flambaient les verdures et les floraisons des tropiques. Maxime et Renée, les sens faussés, se sentaient emportés dans ces noces puissantes de la terre. Le sol, à travers la peau d'ours, leur brûlait le dos, et, des hautes palmes, tombaient sur eux des gouttes de chaleur. La sève qui montait aux flancs des arbres les pénétrait, eux aussi, leur donnait des désirs fous de croissance immédiate, de reproduction gigantesque. Ils entraient dans le rut de la serre.

(...)

   Et, au milieu de la peau noire, le corps de Renée blanchissait, dans sa pose de grande chatte accroupie, l'échine allongée, les poignets tendus, comme des jarrets souples et nerveux. Elle était toute gonflée de volupté, et les lignes claires de ses épaules et de ses reins se détachaient avec des sécheresses félines sur la tache d'encre dont la fourrure noircissait le sable jaune de l'allée. Elle guettait Maxime, cette proie renservée sous elle, qui s'abandonnait, qu'elle possédait toute entière. Et, de temps à autre, elle se penchait brusquement, elle le baisait de sa bouche irritée. Sa bouche s'ouvrait alors avec l'éclat avide et saignant de l'hibiscus de la Chine, dont la nappe couvrait le flanc de l'hôtel. Elle n'était plus qu'une fille brûlante de la serre. Ses baisers fleurissaient et se fanaient, comme les fleurs rouges de la grande mauve, qui durent à peine quelques heures, et qui renaissent sans cesse, pareilles aux lèvres meurtries et insatiables d'une Messaline géante.


(Image : Francis Bacon et inspiration de Potemkine) 

Anzieu - "Créer - Détruire"


MLLE E. OU L'ATTACHEMENT TRANSFÉRENTIEL ÉTERNEL

Pour lutter contre la discontinuité de la présence du bon objet interne, le moi faible, immature et en détresse du bébé a besoin de la présence, fantasmée continue et immortelle, d'un objet réel externe, capable de survivre aux attaques par les pulsions destructrices du bébé. Ce bon objet permanent indestructible est une illusion, mais une illusion nécessaire à la partie du Soi qui reste fixée à l'état de moi archaïque et qui subsiste chez tout être humain. Les cas borderline ne font que la mettre en évidence à travers une sorte de verre grossissant. Piera Aulagnier (1979), dans Les Destins du plaisir, a déjà fait un constat analogue : pour fonctionner comme un appareil producteur de plaisir, la psyché individuelle de l'adulte a besoin de conserver la croyance en une immortalité d'un morceau de soi; c'est ce qu'elle appelle "le concept conscient d'une petite partie détachable de la mort."


(Hantaï - "Regarde dans mes yeux. Je te cherche. Ne me chasse pas.")