Boris Cyrulnik - "Les nourritures affectives"


   Dès l'instant où, entre deux animaux, le comportement d'approche a perdu sa forme ritualisée, les émotions intenses et non contrôlées provoquent une explosion de postures, de cris et de mouvements qui perdent toute forme et partent dans tous les sens, au risque de la destruction de l'un des deux.
   L'intensité émotive, dès qu'elle n'est plus gérée par le rituel, laisse exploser la violence. Dans ce rituel, le poisson a changé de statut : ce n'est plus un aliment saisi pour être gobé, c'est une forme perçue pour donner cours à l'émotion en évoquant une trace parentale, un souvenir biologique incompatible avec une agression. Le poisson, utilisé pour ce qu'il évoque et non pour ce qu'il est, organise la communication et, s'appropriant une impression passée, imprègne de trace enfantine une perception présente. La chose n'est déjà plus un aliment dans son contexte immédiat. Le poisson se charge dans sa nouvelle fonction, d'évoquer un événement absent dont la trace est enfouie dans la mémoire du goéland.
   Chez les animaux sociaux, le rituel qui permet la synchronisation des partenaires, comme on l'a vu pour le grèbe huppé ou le goéland argenté, permet aussi la synchronisation de chaque individu de groupe : le couple le plus sensible aux informations écologiques se met à parader, et la simple vision de cette parade stimule les sécrétions sexuelles de tous les autres membres du groupe, qui se mettent à leur tour à parader. Si bien que toutes les pontes auront lieu en même temps, puis l'élevage des petits, puis la migration quand le temps sera venu. Le rituel qui permet à chaque individu de prendre sa place biologique, comportementale et émotionnelle à l'intérieur du groupe, sert aussi de liant au corps social qui, grâce à lui, reste uni et fonctionne "comme un seul homme". À ce niveau de l'organisation du vivant, le rituel est une conduite qui a pour effet de stimuler la biologie des individus et de synchroniser les groupes. Plus profondément encore, le rituel d'offrande alimentaire qui inhibe l'agression exerce un effet biologique sur la maturation des glandes sexuelles, comme on a pu le constater chez les moineaux domestiques, les huîtriers-pies et les grands singes.
   Pour que le rituel devienne efficace, il faut que le signal prenne du relief dans son environnement sensoriel. C'est pourquoi, dans les espèces polygames ou chez les animaux qui vivent en groupes importants, les rituels sont exagérés : couleurs flagrantes, postures caricaturales, chants démesurés. Alors que dans les espèces monogames ou qui vivent en petits groupes, la familiarisation et le contexte sensoriel discret affûtent la perception de chaque partenaire, qui devient sensible à un signal minime.
   Cela vaut pour l'homme qui, lorsqu'il vit en couple ou dans un petit groupe, devient hypersensible au moindre signal émis par l'autre, alors que, dans un groupe important ou dans une foule, il ne sera stimulé que par un macro-signal caricatural, tels que défilés et mise en scène grotesque ... et si émouvante : "Ils chantent, le tambour roule, on évoque les morts, l'âme du parti et de la nation est confondue, et enfin le maître achève de brasser cette foule énorme et d'en faire un seul être, et il parle", écrit Brasillach, fasciné par les manipulations de masse nazies.


(Barbara Crane  - Série de photographies "Taste of Chicago")