Bachelard - "La flamme d'une chandelle"


EPILOGUE
MA LAMPE ET MON PAPIER BLANC

(...)

III 

   Et comme ce serait bon - généreux aussi à l'égard de soi-même - de tout recommencer, de commencer à vivre en écrivant ! Naître dans l'écriture, par l'écriture, grand idéal de grandes veillées solitaires ! Mais, pour écrire en la solitude de son être, comme si on avait la révélation d'une page blanche de la vie, il faudrait des aventures de conscience, des aventures de solitude. Mais, à elle seule, la conscience peut-elle faire varier sa solitude ?
   Oui, comment connaître, en restant seul, des aventures de conscience ? Est-ce qu'on peut trouver des aventures de conscience en descendant dans ses propres profondeurs ? Que de fois, vivant dans une de mes "gravures", j'ai cru que j'approfondissais ma solitude. J'ai cru que je descendais, spirale par spirale, l'escalier de l'être. Mais, dans de telles descentes, je vois maintenant que croyant penser, je rêvais. L'être n'est pas au dessous. Il est au-dessus, toujours au-dessus - précisément dans la pensée solitaire qui travaille. Il faudrait donc pour renaître, devant la page blanche, en pleine jeunesse de conscience, mettre un peu plus d'ombre dans le clair-obscur des anciennes images, des images fanées. En revanche, il faudrait regraver le graveur - regraver, en chaque veillée, l'être même du solitaire, dans la solitude de sa lampe, bref tout voir, tout penser, tout dire, tout écrire en existence première.


(Photographie de Varunyoo Thongdee)