Julien Gracq - "Un beau ténébreux"

   Son aimable scrupule m'a charmé. Me suis-je trompé ? J'ai vu dans cette hostilité autre chose qu'une rivalité banale entre femmes. Impossible d'apercevoir Irène, cette magnifique brune, sans sentir qu'elle est avant tout la femme, avec tous les appétits, les besoins, les oeillères de son sexe. Aucune des galanteries les plus banales, les plus éculées qui ne vienne fleurir d'elle-même sur les lèvres en face d'une des femmes les plus impitoyablement dépersonnalisées par son sexe que j'ai jamais vues. Je ne voudrais pas être inconvenant - et cependant il saute aux yeux que cette bouche, cette croupe, ces seins se rebellent à l'idée de pouvoir appeler autre chose que la caresse sommaire de la paume, des lèvres, les mots bouleversés par un émoi charnel. Et ce qui enorgueillirait la plupart des femmes, Irène le ressent comme une humiliation : - elle en veut à Christel, - elle est si coincement logée dans sa prison de chair - de pouvoir faire l'ange, d'émouvoir l'imagination, la rêverie, plus immédiatement que les sens. C'est de cette jalousie de beaucoup la plus rare, parce que les préjugés la ridiculisent, que je trouvais la trace, il m'a semblé, dans ce mot de "sphinge" qu'elle lançait si dédaigneusement.
   J'écrirai une fois un apologue mis au goût du jour : "La Belle et la Bête". Ce sera l'histoire d'une jalousie de femmes, avec mise à mort à beaux coups de griffes comme au temps des Bacchantes. On y verra les affres d'une âme céphalique luttant vainement contre sa prison de séductions - et dans une crise d'humiliation, car elle sent qu'elle va devenir peu à peu ce dont elle présente l'apparence, mettant en pièces sa rivale drapée dans le dénuement simplet, les charmes un peu maigres d'une Idée platonicienne. Épigraphe "Dramatis personae". Il faut bien rire. Mais je suis méchant pour Irène. Elle était délicieusement parfumée, - et de la façon que je préfère pour elle : violemment. Que j'aimerais qu'on s'accepte tel qu'on est, qu'on serve les fatalités de sa nature avec intelligence : il n'y a pas d'autre génie.


(Cleome Spinosa - "Spider flower") 

Carl Rogers - "Le développement de la personne"



Image subjective

L'expérience du thérapeute 

Pour le thérapeute, une nouvelle aventure commence.  il se dit : "Voici cette autre personne, mon client. J'ai un peu peur de lui, de pénétrer ses pensées qui sont en lui, comme j'ai un peu peur des profondeurs qui sont en moi. Pourtant, en l'écoutant, je commence à éprouver un certain respect pour lui, à sentir que nous sommes parents. Je devine combien son univers lui paraît terrifiant, quelle tension il met à essayer de le contrôler. Je voudrais sentir ses impressions, et qu'il sache que je le comprends. Je voudrais qu'il me sache près de lui dans son petit univers compact et resserré, capable de regarder cet univers sans trop de frayeur. Je puis peut-être le lui rendre moins dangereux. J'aimerais que mes sentiments dans ce rapport avec lui soient aussi clairs et évidents que possible, afin qu'il les perçoive comme une réalité discernable à laquelle il pourra retourner sans cesse. Je voudrais entreprendre avec lui cet effrayant voyage en lui-même, au sein de la peur ancrée en lui, de la haine, de l'amour qu'il n'a jamais réussi à laisser l'envahir. Je reconnais que c'est un voyage très humain et imprévisible pour moi aussi bien que pour lui et que je risque, sans même savoir que j'ai peur, de me rétracter en moi-même devant certains des sentiments qu'il découvre. Je sais que cela m'imposera des limites dans ma capacité à l'aider. Je me rends compte que ses propres craintes peuvent par moment l'amener à voir en moi un intrus, indifférent et repoussant, quelqu'un qui ne comprend pas. Je veux accepter pleinement ces sentiments en lui, tout en espérant aussi que mes propres sentiments éclateront si clairement dans leur réalité qu'avec le temps il ne pourra manquer de les percevoir. Et surtout je veux qu'il rencontre en moi une personne réelle. Je n'ai pas besoin de me demander avec gêne si mes propres sentiments sont "thérapeutiques". Ce que je suis et ce que je sens peuvent parfaitement servir de base à une thérapie, si je sais être ce que je suis et ce que je sens dans mes rapports avec lui de façon limpide. Alors il arrivera peut-être à être ce qu'il est, ouvertement et sans crainte."

(...)

(ndlr : parlant du sentiment de l'amour.) C'est tout simplement le sentiment qui porte un être humain vers un autre, sentiment qui me paraît encore plus fondamental que l'instinct sexuel ou le sentiment paternel ou maternel. C'est un intérêt pour autrui assez grand pour qu'on ne souhaite pas faire obstacle à son développement ou se servir de lui pour des fins égoïstes. Votre satisfaction vient du fait que vous l'avez libéré pour lui permettre de grandir à sa manière à lui.


(Jean-Luc Moerman - "Classics")