Winnicott - "Jeu et réalité"


Quand la patiente commença à devenir une personne totale et à abandonner ses dissociations organisées et rigides, elle prit conscience de l'importance vitale qu'avait toujours eue pour elle le fait de fantasmer. Dans le même temps, la fantasmatisation se transforme en imagination qui, elle, est en relation avec le rêve et la réalité.
   Les différences qualitatives peuvent être extrêmement subtiles et difficiles à décrire; toutefois, on peut dire que les différences majeures dépendent de la présence ou de l'absence d'un état dissocié. Par exemple, la patiente est dans mon cabinet de consultation, pendant une séance. Il y a un petit coin de ciel qu'elle peut voir, disponible pour elle. C'est le soir. Elle dit : "Je suis sur ces nuages roses. Je peux marcher dessus." Ce qui, bien entendu, peut indiquer une fuite dans l'imaginaire. Mais ce peut être aussi une manière dont s'y prend l'imagination pour enrichir la vie, ou encore du matériel pour rêver. Peut-être était ce quelque chose en relation avec un état dissocié qui ne peut devenir conscient, au sens où il ne se trouve jamais une personne totale pour prendre conscience de deux ou de plusieurs états dissociés, présents à tout moment. La patiente peut être assise dans sa chambre et ne rien faire, sinon respirer, et pourtant elle a - dans son fantasme - peint un tableau, fait quelque chose d'intéressant dans son travail, ou encore elle est partie se promener à la campagne. Mais, du point de vue de l'observateur, il ne s'est rien passé. En fait, rien ne peut se passer puisque c'est dans un état de dissociation que tout se passe. D'autre part, elle peut être assise dans sa chambre, songer au travail du lendemain, faire des projets ou penser à ses vacances, ce qui est une sorte d'exploration imaginaire du monde et du lieu où le rêve et la vie sont une seule et même chose. C'est ainsi que ma patiente oscille constamment entre la santé et la maladie.

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   Un modèle avait été établi lors de sa première relation à sa mère, relation qui avait changé de manière trop abrupte, passant trop tôt d'un état de grande satisfaction à la désillusion, à la détresse, à l'abandon de tout espoir dans la relation d'objet. Il y aurait certainement moyen de décrire ce même modèle dans la relation de la petite fille à son père. Dans une certaine mesure, le père palliait les défaillances de la mère et pourtant il finit par être pris à son tour dans le modèle qui devenait partie intégrante de l'enfant.

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   Pour décrire la façon dont s'institua ce modèle, le plus simple est de se figurer la patiente comme une petite fille avec plusieurs frères et soeurs, elle-même étant la plus jeune. Ces enfants étaient le plus souvent livrés à eux-mêmes, en partie parce qu'ils paraissaient capables de prendre du plaisir, d'organiser leurs jeux et de s'enrichir constamment. La plus jeune se trouva donc dans un monde déjà organisé avant son arrivée dans la nursery. Elle était très intelligente et s'arrangea tant bien que mal pour s'y adapter. Mais, au sein de ce groupe, elle n'apporta en réalité jamais rien de positif, tant de son point de vue à elle qui de celui des autres enfants; elle ne pouvait en effet s'adapter que sur la base de la complaisance (on a compliance basis). Les jeux ne la satisfaisaient pas, parce que tous ses efforts consistaient à jouer tout rôle qui lui était assigné et les autres sentaient que quelque chose manquait : elle n'apportait pas une contribution active. Il est probable cependant que les aînés ne se rendaient pas compte que leur soeur était fondamentalement absente. Du point de vue de la patiente - c'est ce que nous découvrons maintenant -, quand elle jouait les jeux des autres, elle ne faisait que fantasmer. Elle vivait réellement dans cette fantasmatisation, à partir d'une activité mentale dissociée. Cette part d'elle qui s'était entièrement dissociée ne devint jamais elle tout entière; pendant de longues périodes, sa défense consistait à vivre selon cette activité fantasmatique et à s'observer, jouant les jeux des autres enfants, comme si elle observait quelqu'un d'autre dans le groupe de la nursery.

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Peu à peu, elle fut de ceux - il y en a beaucoup - qui ne sentent pas qu'ils existent de plein droit en tant qu'êtres humains. Constamment, et sans qu'elle le sache, quand elle était à l'école ou, plus tard, à son travail, une autre vie se poursuivait, qui mettait en jeu cette part dissociée d'elle-même.

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Pour autant qu'elle était saine et qu'à certains moments elle agissait en personne totale, elle était capable de faire face aux frustrations inhérentes au principe de réalité. Mais dans son état malade, une telle capacité n'était pas requise, la réalité n'étant en fait, alors, simplement pas rencontrée.


(Aéla Labbé - "Waiting for sleep to come")