Lou Andreas-Salomé - "Ma vie"

  

 Tous les ans, ou au moins tous les dix-huit mois, je revenais voir ma mère. Je garde un souvenir extraordinaire de notre dernière séparation avant sa mort, qui fut très douce. je quittais Saint-Pétersbourg pour la Finlande du Nord d'où je devais prendre le bateau pour Stockholm. Comme le train partait aux aurores, nous nous étions fait nos derniers adieux tard dans la nuit. Quand au petit matin je me faufilai dans le couloir pour sortir aussi discrètement que possible, ma mère surgit soudain devant moi, pieds nus, dans sa longue chemise de nuit, ses cheveux de neige dénoués en bataille comme les boucles d'une enfant - et ses yeux d'un bleu sombre étaient grands ouverts, ces yeux qui vous pénétraient et dont quelqu'un a dit un jour très justement qu'il ne faisait pas bon les affronter quand on n'avait pas la conscience tranquille.
   Elle avait l'air de sortir d'un rêve et d'être elle-même un rêve.
   Elle ne me dit pas un seul mot - elle se serra seulement contre moi. Nous étions jadis de la même taille, mais bien que restée mince et droite, elle avait légèrement rapetissé en vieillissant, si bien que son corps délicat, aux fines articulations, pouvait se blottir contre moi.
   Mais aurait-elle eu cette attitude à un autre moment ? Elle semblait jaillir de son être le plus mystérieux, juste pour ce moment particulier. Ou peut-être avait-elle mûri secrètement pendant ses dernières années pour rendre possible ce geste d'une extrême douceur, de cette douceur concentrée dans un fruit qui a mûri assez longtemps au soleil avant de tomber.
   Et peut-être, dans le silence de cette douce tendresse libérée, avons-nous été traversées par la même pensée, la même douleur, le même coup au coeur : "Oh pourquoi, pourquoi - seulement maintenant !" Ce fut le dernier cadeau que me fit ma mère. Chère Mouchka.


(Shafic Abboud - "Le livre de Mouchka : Le tableau noir")