Pascal Quignard - "Vie secrète"


     Les peintres depuis l'origine des fresques sur les parois des grottes les plus anciennes ne présentent rien à ce monde qui lui appartienne tout à fait. Ils re-présentent la présence fascinante. Ils représentent la scène qui est pour chacun, individuellement, invisible. La présence fascinante est la présence qui déclencha la vie en nous, qui "nous" rendit présents. L'amour, comme la peinture, prend sa source dans la seule image qui est impossible aux yeux qui en résultent.
     C'est en quoi c'est nous qui sommes re-présentés, c'est-à-dire re-produits par le renouvellement de cette scène quel que soit le jugement que nous portions sur elle ou le dégoût que son évocation provoque en nous.
     La reproduction humaine sexuée fait de nous des reproductions sexuelles.
     Le mot français image remonte à un vieux rite funéraire romain. Imago voulait dire à l'origine la tête de mort du mort découpée, placée sous le foyer, puis surmodelée et enfourchée sur un bâton, puis posée sur le toit, puis le masque de cire empreint sur son visage, puis la peinture à la cire qui représente ses traits placée sur les bandeaux de la tête momifiée.
     La voie propre à chaque peintre est fascinée. Un vrai peintre ignore ce qu'il fait. Parfois le peintre croit qu'il est comme un aigle avec sa serre au dessus des levrauts des images alors que tous les peintres sont des levrauts, des rats, des petits passereaux sur lesquels s'ouvrent le bec et les serres du grand aigle des images nocturnes qui dresse à plusieurs reprises chaque nuit leur fascinus.

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     Ce qui nous regarde, ce qui est fait pour nous, ce qui nous correspond, ce qui est plus nous-mêmes que nous-mêmes consiste en ceux qui nous firent, dans la figure à laquelle ils se plièrent lorsqu'ils nous firent, c'est-à-dire ceux qui nous regardent du fond de la figuration.
     Notre figuration fut notre corps - qui résulta de cette étreinte où nous ne sommes pas, où nous ne serons jamais, dans laquelle nous commençâmes d'être sans que nous fussions. 
     Voilà en quoi consiste le tabou de la curiosité. 
      Le coup de foudre prend sa source dans l'image invisible qui hante au fond de la vision et nous renverse en elle jusqu'à renouveler l'étreinte d'où nous venons. C'est la première fascination. 


(Anonyme - "L'homme du puits") 

Leoncavallo - "Pagliacci"

Recitar ! Mentre preso dal delirio
Réciter ! Quand je suis pris par la folie


Non so più quel che dico e quel che faccio !
Je ne sais plus ce que je dis et ce que je fais !


Eppure... è d'uopo... sforzati !
Pourtant... c'est nécessaire... force-toi !


Bah, sei tu forse un uom ?
Bah, tu es peut-être un homme ?


Tu sei Pagliaccio !
Tu es un clown !


Vesti la giubba e la faccia infarina.
Revêts ta veste et ton visage enfariné.


La gente paga e rider vuole qua.
Les gens payent et veulent rire ici.


E se Arelcchin t'invola Colombina
Et si Arlequin te vole Colombine


Ridi, Pagliaccio e ognun applaudirà !
Ris, le clown et tout le monde applaudira !


Tramuta in lazzi lo spasmo ed il pianto ;
Transforme en pitrerie les maux et les pleurs ;


In una smorfia il singhiozzo e 'l dolor...
En une grimace les sanglots et la douleur...


Ridi, Pagliaccio, sul tuo amore infranto,
Ris, le clown, sur ton amour déchu,


Ridi del duol che t'avvelena il cor !
Ris de la douleur qui empoisonne ton coeur !




(Gustave Doré - "Les Saltimbanques")