Les Goncourt - "L'art du XVIIIe siècle"


Boucher est un de ces hommes qui signifient le goût d'un siècle, qui l'expriment, le personnifient et l'incarnent. Le goût français du XVIIIe siècle s'est manifesté en lui dans toute la particularité de son caractère : Boucher en demeurera non seulement le peintre, mais le témoin, le représentant, le type.

Ni le grand siècle ni le grand Roi n'avaient aimé la vérité dans l'art. Les encouragements de Versailles, les applaudissements de l'opinion avaient poussé l'effort de la littérature, de la peinture, de la sculpture, de l'architecture, l'ardeur des esprits et des talents, vers une grandeur menteuse et une noblesse convenue qui enfermait le Beau dans la solennité et la règle d'une étiquette. Un sublime fait d'emphase, de pompe, de dignité, avait ébloui l'esprit de la France ; et fermant les oreilles aux accents de Shakespeare, les yeux aux tableaux de Teniers, la société française avait cru trouver dans une majesté fictive une loi suprême d'esthétique, un idéal absolu.

Lorsqu'au siècle de Louis XIV succède le siècle de Louis XV, quand la France galante sort de la France fastueuse et qu'autour de la royauté plus humaine les choses et les hommes deviennent plus petits, l'idéal de l'art demeure un idéal factice et de convention ; mais de la majesté, cet idéal descend à l'agrément. Partout se répand un raffinement d'élégance, une délicatesse de volupté, ce que le temps appelle «la quintessence de l'aimable, le coloris des charmes et des grâces ; l'embellissement des fêtes, et des amours». Le théâtre, le livre, le tableau, la statue, la maison, l'appartement, rien n'échappe à la parure, à la coquetterie, à la gentillesse d'une décadence délicieuse. Le joli, - voilà, à ces heures d'histoire légère, le signe et la séduction de la France. Le joli est l'essence et la formule de son génie. Le joli est le ton de ses mœurs. Le joli est l'école de ses modes. Le joli, c'est l'âme du temps, - et c'est le génie de Boucher.

(...)

Vif et prompt à toutes choses, mais surtout au plaisir, plein de cette ardeur qu'il garda toute sa vie, Boucher n'avait pas perdu sa jeunesse. Il avait gaiement et largement vécu, battant monnaie avec sa facilité, à tout moment pressé par des besoins d'argent, et se jetant au travail au sortir d'une partie de femmes, d'un souper, avec une verve singulière qu'échauffaient la fatigue et les folies de la nuit à peine envolée, de la fête à peine éteinte. Ses amours, sa peinture vous le dira; liaisons de caprice et d'à-propos, aventures charmantes et banales, bonnes fortunes auxquelles il donnait sa bourse et qui ne lui demandaient rien de son cœur. Ce n'est pas lui qui, comme le peintre

Doyen, amoureux de la petite Hus, eût pris si fort à cœur son amour qu'il en eût perdu la force de travailler. Les femmes qui passent dans une vie laborieuse sans l'occuper, les Manon, les Morfil, voilà les femmes à sa guise : il aime les romans tout faits. Un de ses biographes lui rend le témoignage qu'il n'employa jamais la séduction : le mot juge Boucher et ses maîtresses.

(...)

Le 30 janvier 1734, Boucher était reçu académicien, après avoir été agréé presque à son retour d'Italie, sur la présentation de son tableau de Renaud et Armide exposé aujourd'hui au Louvre.

Alors commence l'œuvre de Boucher ; alors commence autour de cet œuvre l'applaudissement du public plus ardent à chacune de ces expositions qui, fermées depuis 1704, rouvrent en !737, et donnent aux tableaux et à la gloire de l'heureux peintre une popularité sans exemple. Et de salon en salon, de triomphe en triomphe, son imagination se déroule en souriant. De ses pinceaux, de ses crayons, qui ne se lassent point, sort la mythologie du XVIIIe siècle. Son Olympe, ce n'est ni l'Olympe d'Homère, ni l'Olympe de Virgile : c'est l'Olympe d'Ovide. Et quelle ressemblance entre ces deux peintres de la décadence, entre ces deux maîtres de sensualisme, Ovide et Boucher! Une page de l'un a l'éclat, le feu, la manière et l'aspect d'une toile de l'autre. Il y eut un poème d'Ovide, l'Art d'aimer, qu'on mit en ballet sur un théâtre de Rome : n'est-ce pas ce poème que Boucher retrouva à l'Opéra, et dont il fit son génie ?

La volupté, c'est tout l'idéal de Boucher : c'est tout ce que sa peinture a d'âme. Ne lui demandez que les nudités de la Fable ; mais aussi quelle main preste, quelle imagination fraîche dans l'indécence même, quelle entente de l'arrangement, pour jeter de jolis corps sur des nuages arrondis en cous de cygnes! Quel heureux enchaînement dans ces guirlandes de déesses qu'il dénoue dans un ciel! Quel étalage de chair fleurie, de lignes ondulantes, de formes qu'on dirait modelées par une caresse! Comme il s'entend aux poses indiscrètes, aux coquetteries des molles attitudes, aux provocations de la Nonchalance couchée tout de son long sur un décor d'apothéose, comme sur un tapis de harem! La sévérité du nu est inconnue à Boucher : il ne sait pas envelopper un corps de sa beauté, ni le voiler de sa pudeur ; la chair qu'il montre a comme une effronterie piquante ; ses divinités, ses nymphes, ses néréides, ses femmes nues sont toujours des femmes déshabillées. Mais qui a déshabillé la femme mieux que lui ? La Vénus que Boucher rêve et peint n'est que la Vénus physique ; mais comme il la sait par cœur! Comme il est habile à lui donner toutes les tentations du geste abandonné, du sourire facile, du maintien engageant! Comme il l'entoure d'une mise en scène irritante! Et comme il incarne dans cette figure légère, volatile, et sans cesse renaissante, le Désir et le Plaisir!

Autour de cette Vénus, dans le ciel de cette Cythère, au milieu de ce sérail aérien, à travers ces nuages éclairés par le corps des déesses, le peintre jette une pluie d'Amours. Il les suspend en grappes ; il les noue en couronne, il les répand et les essaime comme dans une frise de Clodion ; il les culbute dans le giron des Grâces. Il disperse leur bande, il les rassemble ; il donne à tous l'envolée, il les jette nus et polissonnant sur la nuée. Ce sont les enfants gâtés du pinceau de Boucher.[…] Descendue de l'Olympe, l'imagination de Boucher se délassait dans la pastorale. Mais il la peignait de la seule façon dont il était alors permis de la peindre : il ôtait à l'idylle «cette certaine grossièreté qui sied toujours mal». Il la représentait sous le travestissement le plus galant, dans un costume de bal masqué de cour. La vie champêtre devenait sous ses pinceaux le roman ingénieux de la nature, l'allégorie des plaisirs, des amours, des vertus, gardés loin de la ville et du monde, dans les déserts enchanteurs de Mme Deshoulières.[ …] Bergères adorables, bergers délicieux! ce n'est que satin, pompons, paniers, mouches au coin de l'œil, colliers de rubans, joues fardées, mains faites pour broder au tambour, pieds de duchesse échappés de leurs mules, moutons de soie, houlettes fleuries ; les paysans sont tournés comme une révérence de Marcel, les paysannes ont l'air de sortir des mains d'une habilleuse des Menus[…]


(François Boucher - "Hercule et Omphale")