Anne Dufourmantelle - "Blind date - Sexe et philosophie"


Pornographies

"L'érotisme est une approbation de la vie jusque dans la mort", écrivait Bataille. La pornographie est-elle une transgression du voir, une transgression de ce que nous serions, dans une société humaine établie, autorisés à "voir" ? Le visible, en ce cas, s'arrête sous la peau. Les manipulations génétiques sont-elles pour autant une pornographie ? L'exposition sur les cadavres d'animaux et d'humains empaillés, éviscérés, gardés dans du formol, est-elle pour autant pornographique ? En quoi la philosophie peut-elle être convoquée dans ce territoire de la non-limite, de la transgression du voir, de la sexualité offerte en marchandise, en objet de consommation généralisée ?

(...)

La pornographie pour un philosophe, ce serait quoi ? La même chose que pour un marchand d'images, pour un compositeur fumeux, pour un étalagiste ? La pornographie a à voir avec le trop. Le trop jusqu'à l'envie, jusqu'à la nausée. La pornographie rompt le contrat tacite qui fait tourner la roue du désir, ne pas en savoir (trop), ne pas en posséder (trop), ne pas s'y perdre (trop). La pornographie expose et surexpose les jointures cachées du sexe et du visible, juste à l'endroit où c'est too much, elle en rajoute encore pour provoquer le maximum d'excitation, quelque chose qui mènerait à une addiction, à ce dont on ne se défait plus, ni dans la tête ni dans le corps. La pornographie abîme ce qu'elle touche exprès, pour en faire du consommable, du semblable, de la chair à vision, sans aucun secret à dévoiler, sans aucun silence à respecter, sans autre espace que celui de l'immédiate satisfaction et de sa relance, ensuite. La pornographie n'est pas du côté de la nuit mais du côté de la lumière brûlée de midi, sans ombre. Elle arase les contours, écrase les formes, montre pour mieux appâter, consomme pour mieux recommencer, elle trame un monde où tout serait disponible et déchiffrable dans une pure transparence, où les pensées seraient lisibles, les opinions à nu, discutées, lobotomisées, où personne n'aurait plus de secret pour personne, où l'on saurait enfin ce qui fait courir le désir, où l'on en aurait enfin fini avec ça. Midi perpétuel sous l'oeil d'aucun dieu sinon celui d'une publicité mensongère (mais qui le sait, et l'admet) pour laquelle toute chair est un marché futur.


(Photographie de Sasha Grey)

Maupassant - "Bel Ami" II


- Et quand j’entends dire que vous allez vous marier, j’ai des accès de fureur à tuer quelqu’un. Il faut me pardonner ça, Suzanne !

Il se tut. Les poissons à qui on ne jetait plus de pain demeuraient immobiles, rangés presque en lignes, pareils à des soldats anglais, et regardant les figures penchées de ces deux personnes qui ne s’occupaient plus d’eux. La jeune fille murmura, moitié tristement, moitié gaiement :

- C’est dommage que vous soyez marié. Que voulez-vous ? On n’y peut rien. C’est fini !

Il se retourna brusquement vers elle, et il lui dit, tout près, dans la figure :

- Si j’étais libre, moi, m’épouseriez-vous ?

Elle répondit, avec un accent sincère :

- Oui, Bel-Ami, je vous épouserais, car vous me plaisez beaucoup plus que tous les autres.

Il se leva, et balbutiant :

- Merci... merci... je vous en supplie, ne dites « oui » à personne ? Attendez encore un peu. Je vous en supplie ! Me le promettez-vous ?

Elle murmura, un peu troublée et sans comprendre ce qu’il voulait :

- Je vous le promets.

Du Roy jeta dans l’eau le gros morceau de pain qu’il tenait encore aux mains, et il s’enfuit, comme s’il eût perdu la tête, sans dire adieu. Tous les poissons se jetèrent avidement sur ce paquet de mie qui flottait n’ayant point été pétri par les doigts, et ils le dépecèrent de leurs bouches voraces. Ils l’entraînaient à l’autre bout du bassin, s’agitaient au-dessous, formant maintenant une grappe mouvante, une espèce de fleur animée et tournoyante, une fleur vivante, tombée à l’eau la tête en bas. Suzanne, surprise, inquiète, se redressa, et s’en revint tout doucement.


(Chardin - "La raie")