Abélard et Héloise - "Correspondance" Lettre cinquième


Il blesse pour prévenir la mort, non pour la donner; il emploie le fer pour trancher le mal; il blesse le corps et guérit l'âme. Il aurait du donner la mort, il donne la vie; il retranche les membres atteints par la gangrène, afin de ne rien laisser que de sain. Il punit une fois pour ne plus punir éternellement. Un seul a souffert de la blessure, et deux ont été sauvés de la mort; il y avait deux coupables, un seul a été puni. La faiblesse de ta nature a été épargnée : c'est aussi un effet de la miséricorde divine et, d'une certaine manière, de sa justice. Plus faible par état, mais plus forte par vertu, tu méritais une peine moindre. Je rends grâce au Seigneur qui t'a alors affranchie de la peine et réservée pour la couronne : oui, par le seul effet du châtiment infligé à mon corps, il a d'un seul coup refroidi en moi toutes les ardeurs de la concupiscence effrénée qui me dévorait; il m'a à jamais préservé de toute chute; pour toi, en abandonnant à elle-même ta jeunesse, en laissant ton âme en proie à toutes les tentations des perpétuelles passions de la chair, il t'a réservée pour la couronne du martyre. Quoique tu te refuses à l'entendre, et que tu me défendes de le dire, c'est cependant une vérité manifeste : la vainqueur du combat mérite la couronne, et il n'y aura de couronné que "celui qui aura combattu jusqu'au bout".
Pour moi, je n'ai pas de couronne à attendre, puisque je n'ai plus de combat à soutenir. L'élément du combat manque à qui n'a plus l'aiguillon de la concupiscence. Cependant, si je n'ai pas de couronne à prétendre, c'est encore quelque chose que de n'avoir pas de châtiment à craindre, et d'avoir été préservé peut-être par la douleur d'un moment des peines éternelles; car il en est des hommes qui se livrent à cette triste vie comme de vils animaux : "Les animaux ont pourri sur leur fumier."
Je ne me plains pas de voir diminuer mes mérites, tandis que je m'assure que les tiens augmentent; car nous ne faisons qu'un dans le Christ; par la loi du mariage, nous ne sommes qu'un corps. Tout ce qui est à toi ne saurait donc m'être étranger. Or le Christ est à toi, puisque tu es devenue son épouse. Et moi, je l'ai dit, moi que tu saluais jadis comme ton maître, je suis aujourd'hui ton serviteur, serviteur attaché par amour spirituel plutôt que soumis par crainte.


(Aëla Labbé - "Butcher shop")

Anselme de Cantorbery - "Proslogion"


C'est la beauté qui vous délecte ? Les justes seront éclatants comme le soleil. La vitesse, ou la force, ou bien la liberté du corps à quoi rien ne peut résister ? ils seront comme les anges de Dieu, car on le sème corps animal et il ressuscitera corps spirituel, et ce par la puissance et non par la nature. Une longue vie, pleine de santé ? là est la sainte éternité et l'éternelle santé, car les justes vivront à jamais, et du Seigneur vient le salut des justes. La satiété ? Ils seront rassasiés quand la gloire de Dieu aura paru. L'ivresse ? ils seront ivres de l'abondance de la maison de Dieu. La mélodie ? là chantent sans fin le choeur des anges, pour Dieu. Le plaisir, pourvu qu'il soit non pas impur, mais pur ? Dieu les abreuvera du torrent de son plaisir. La sagesse ? la sagesse même de Dieu se montrera à eux, en personne. L'amitié ? ils chériront Dieu plus qu'eux-mêmes, se chériront entre eux comme ils se chériront eux-mêmes, et Dieu les chérira plus qu'il ne se chériront eux-mêmes; car par lui ils le chériront, se chériront eux-mêmes et entre eux, et lui, par lui-même, se chérira et les chérira. La concorde ? ils auront à eux tous une seule volonté, car ils n'en auront d'autre que la seule volonté de Dieu. La puissance ? ils seront, de leur volonté, tout-puissants, comme Dieu de la sienne. Car, de même que Dieu pourra ce qu'il voudra par lui-même, eux, de même, pourront ce qu'ils voudront par lui; car, de même qu'ils ne voudront rien d'autre que ce qu'il voudra, lui, de même, voudra tout ce qu'ils voudront, et ce qu'il voudra ne pourra ne pas être. L'honneur, les richesses ? Dieu mettra ses bons et fidèles serviteurs au dessus de beaucoup de choses, que dis-je ? on les appellera fils de Dieu et Dieux et ils le seront; et où sera son fils, ils seront, eux aussi, comme héritiers de Dieu, cohéritiers du Christ. La sécurité, la vraie ? certainement ils seront sûrs de ne jamais, d'aucune manière, manquer de ces ou plutôt de ce bien, tout autant qu'ils seront sûrs de ne jamais le perdre de leur faute, sûrs que Dieu chérissant n'ira pas le prendre de force à ceux qui le chérissent, et sûrs que rien de plus puissant que Dieu ne viendra, contre la volonté de Dieu et la leur, les en séparer.
Et de quelle nature, ou de quelle grandeur la joie, quand le bien est de cette nature, et de cette grandeur ? Coeur humain, coeur dans l'indigence, coeur éprouvé de peines, que dis-je ? submergé de peines, de quelle grandeur serait ta joie si tu avais de tout cela en abondance ? Demande à ton intimité si elle pourrait contenir la joie que produirait en elle la possession d'une si grande béatitude. Or il est sûr que si un autre, que tu chérirais tout autant que toi-même, avait la même béatitude, ta joie serait doublée, car tu ne te réjouirais pas moins pour toi que pour lui. Et s'ils étaient deux, ou trois, ou beaucoup plus, à l'avoir, tu te réjouirais pour chacun tout autant que pour toi, puisque tu aimerais chacun comme toi-même. Donc, dans cette parfaite charité des innombrables bienheureux, anges et hommes, où nul ne chérit l'autre moins que soi-même, chacun se réjouira pour chacun tout comme pour soi. Si donc le coeur de l'homme ne peut qu'à peine contenir la joie que produirait en lui la possession d'un si grand bien pour lui, comment pourra-t-il contenir tant de joies, et si grandes ? Et du reste, on se réjouit du bonheur de quelqu'un à proportion de l'amour que l'on a pour lui, et donc, de même que, dans cette parfaite félicité, chacun aimera incomparablement plus Dieu que lui-même et tous les autres avec lui, de même il se réjouira inestimablement plus de la félicité de Dieu que de la sienne propre et de celle de tous les autres avec lui. Mais s'ils aiment tellement Dieu, de tout leur coeur, de tout leur esprit, toute leur âme ne peut suffire à la majesté de l'amour, il est sûr qu'ils se réjouiront tellement, de tout leur coeur, de tout leur esprit, de toute leur âme, que tout leur coeur, tout leur esprit, toute leur âme ne pourra suffire à la plénitude de la joie.


(Bee Kim Guilbert - "Mon amour")

Balzac - "L'Élixir de longue vie"


Tout à coup, la paupière intelligente se ferma et se rouvrit brusquement, comme celle d'une femme qui consent. Une voix eût crié "Oui !", Don Juan n'aurait pas été plus effrayé.
"Que faire ?" pensa-t-il ? (...) "Le crever ?" Ce sera peut-être un parricide ? se demanda-t-il.
- "Oui", dit l'oeil par un clignotement d'une étonnante ironie.
- "Ha ! ha !" s'écria Don Juan, il y a de la sorcellerie là-dedans."
Et il s'approcha de l'oeil pour l'écraser.


(Florence + the Machine - clip "Cosmic Love")