Jacqueline Rousseau-Dujardin - "Une relation particulière"


UNE RÉCIPROCITÉ MINIMALE

Un autre dont la présence est possible en tout lieu, toute place de la vie. A toutes les heures du jour et de la nuit. En tous les espaces que l'on aura fréquentés. Un autre qui connaîtra toutes les apparences, qui sera de toutes circonstances, de temps, de lieu, de moyen, de but et de conséquence. Qui n'ignorera rien des façades diversement affichées. Mais qui saura aussi ce qu'elles dissimulent, de façon plus ou moins déterminée. Qui aura, à travers elles, ses grandes et ses petites entrées. Qui participera aux cérémonies - il y arrivera sans surprise, en ayant suivi les préparatifs, il sera parmi les derniers, restant quand "le monde" est parti - qui sera présent tous les jours. Qui assistera aux fêtes et qui en connaîtra les lendemains : ternes ou soulagés.

Près du corps aussi, du corps révélé, orné, du corps caché, abandonné. Proche à toucher par le geste affectueux, le baiser, la caresse, amicaux, amoureux.

Finalement, l'intime est large et polymorphe. Il regarde des univers variés, s'étend, tout restreint qu'il soit, en des champs multiples des relations entre humains, connaît des mondes différents... et l'on est bien en peine de le cerner. Autant de représentations de l'intime que d'individualités, sans doute. Dirai-je qu'à mes yeux, il implique la nécessité d'un certain choix et qu'il ne naît que dans une réciprocité minimale ? Ainsi comprendrait-on que si la famille fait assurément partie de l'intimité, ses membres ne comptent pas, à proprement parler, parmi les intimes. Ce sont les proches. Et que les vrais intimes soient les amis, même si, entre deux d'entre eux, il arrive que l'un soit plus intime de l'autre que l'autre de l'un. Quant aux partenaires amoureux, si l'on a avec eux des rapports intimes, ce ne sont peut-être pas ceux qui vous connaissent le plus, ou, si j'ose dire, le mieux intimement, l'amour étant un terrain trop propice aux méprises et illusions et ne durant, selon des vues assurément pessimistes, qu'autant qu'elles.

Et puis, il existe des intimités imprévues, soudaines : on se retrouve "à tu et à toi" avec quelqu'un qu'on ne connaissait "ni d'Ève ni d'Adam". Des intimités latentes : cette personne que vous voyez "tous les trente-six du mois" et en public, la relation qui vous lie à elle, vous le savez bien, est d'une étoffe intime; un accord qu'aucune étape intermédiaire, superficielle ou mondaine n'a précédé. Ou encore des intimités tardives et que l'on n'aurait, à cet âge, plus crues possibles. D'autres éphémères, comme celle d'Une journée particulière qui m'a suggéré mon titre.


(Photographie de Tony Ward)

Nathalie Sarraute - "Le silence"


H. 1 : Ils vous taquinent... Mais moi je vais vous dire : en un sens, je vous comprends. Ce sont des choses auxquelles il ne faut pas toucher. C'est sacré pour vous, ces petits auvents. C'est l'intouchable. C'est ce qu'il ne faut manipuler que comme les objets du culte, revêtu des habits sacerdotaux. Cette profanation vous indigne. Vous voulez me marquer votre désapprobation. Vous vous désolidarisez. C'est ça. Qui ne dit mot ne consent pas. Vous n'aimez pas qu'on galvaude ... Comme je vous admire. j'aime cette intransigeance. Cette rigueur. Vous êtes un poète. Un vrai... Un poète... c'est vous...

F. 3 : Voilà. Toujours dans les extrêmes. Tout à l'heure c'était un béotien. Maintenant c'est Baudelaire. Vous savez, Jean-Pierre, que c'est très fort ce que vous faites là.

F. 1 : Moi si j'avais la force de me retenir, je garderais le silence. Toujours.

F. 2 : Vous savez que Georges Sand... C'était son charme. Il paraît qu'elle n'ouvrait pas la bouche.

F. 1 : Oui, elle fumait de gros cigares. Je l'imagine : les yeux mi-clos, l'air mystérieux. Ça ne m'étonne pas que tous les contemporains aient été sous le charme.

H. 2 : Vous oubliez un petit détail : elle avait son oeuvre pour la porter. Ca meublait le silence.

H. 1 : Mais non, vous ne comprenez pas. C'était là sa faiblesse. Sans oeuvre, c'est plus fort. Sans rien faire - c'est très fort. Rester là, silencieux, n'avoir jamais rien fait... Excusez-moi, ce n'est pas de vous que je parle, je sais que vous travaillez, j'admire votre travail, vous savez... Tous ces... c'est un domaine qui m'est fermé... Non, nous sommes dans les généralités. C'est très fort, quand on n'a rien fait, mais rien du tout, et qu'on arrive juste par cette pression qu'on exerce...

(...)

Silence.

F. 2, pouffe de rire : Non, pouce. je n'y tiens plus. Je ne peux pas, la langue me démange...

H. 2 : Eh bien, vous savez, nous ne sommes pas à la hauteur. Zéro. Il faut le constater. Il ne vaut pas un clou, notre silence. Aucun effet. Sur moi, en tout cas.

Voix diverses.

- Sur moi non plus.

- Ni sur moi.

- Aucun poids.

- C'est plus léger que l'air. C'est d'un vide...

H.1 , avidement : Vous voyez, je vous le disais. Chez lui, c'est lourd, c'est plein à craquer. C'est incroybale, ce qu'il y a là dedans. Je m'y perds. On s'y noie...

H. 2 : À vrai dire, je crois que vous y apportez beaucoup. Vous le remplissez de toutes sortes de choses qui probablement...

F. 1 : Mais on ne prête qu'aux riches. Moi, je pourrais me taire jusqu'à la nuit des temps...


(Füssli - "Le silence")

Kant - "Métaphysique des moeurs - Doctrine de la vertu - Première section"


Division des devoirs d'amour

(...)

B
Du devoir de reconnaissance

La reconnaissance consiste à honorer une personne à cause d'un bienfait qu'elle nous a prodigué. Le sentiment qui est lié à ce jugement est le respect envers le bienfaiteur (celui qui oblige l'autre), alors que, de l'autre côté, celui-ci n'est considéré, vis-à-vis de celui qui reçoit le bienfait, que comme se situant dans une relation d'amour. Même une pure bienveillance cordiale émanant d'autrui, sans conséquences concrètes, mérite le nom de devoir de vertu - ce qui dès lors fonde la distinction entre la reconnaissance active et celle qui est simplement affective.

(...)

§ 32

La reconnaissance est un devoir, c'est-à-dire qu'elle n'est pas seulement une maxime de prudence consistant, par le témoignage que je donne de la manière dont je suis l'obligé de quelqu'un à cause de la bienfaisance qu'il m'a prodiguée, à inviter autrui à plus de bienfaisance (gratiarum actio est ad plus dandum invitatio). Car, si tel était le cas, je me servirais de la reconnaissance simplement comme d'un moyen en vue de mes autres fins; bien au contraire est-elle une démarche à laquelle je suis immédiatement forcé par la loi morale, c'est-à-dire un devoir.
Cela dit, il faut aussi considérer encore tout particulièrement la reconnaissance comme un devoir sacré, c'est-à-dire comme un devoir dont la violation peut (en tant qu'exemple scandaleux) anéantir dans son principe même le mobile moral qui pousse à être bienfaisant. Car sacré est cet objet moral à propos duquel l'obligation ne peut jamais être totalement effacée par aucun acte qui lui soit conforme (où l'obligé reste encore et toujours obligé). Tout autre devoir est un devoir ordinaire. En fait, on ne peut s'acquitter d'un bienfait reçu par aucun geste en retour, parce que celui qui reçoit ne peut jamais compenser l'avantage du mérite que possède celui qui a donné, à savoir le fait d'avoir été le premier à faire preuve de bienveillance. Mais, même sans un tel acte (de bienfaisance), la simple bienveillance du coeur est déjà par elle-même la fondement de l'obligation à la reconnaissance. Un tel sentiment de reconnaissance se nomme gratitude.


(Vélasquez - "Couronnement de la Vierge")