René Char - "Contre une maison sèche"


Mon amour préférait le fruit à son fantôme. J'unissais l'un à l'autre, insoumis et courbé.

Trois cent soixante-cinq nuits sans les jours, bien massives, c'est ce que je souhaite aux haïsseurs de la nuit.

(...)

Il en est qui laissent des poisons, d'autres des remèdes. Difficiles à déchiffrer. Il faut goûter.

Le oui, le non immédiats, c'est salubre en dépit des corrections qui vont suivre.


(Photographie de Ralph Gibson)


Shakespeare - "Hamlet" (Scène XI)



LA REINE

Tout cela est forgé par votre cerveau : - le délire a le don - de ces créations fantastiques.

HAMLET

- Le délire ? - Mon pouls, comme le vôtre, bat avec calme - et fait sa musique de santé. Ce n'est point une folie - que j ai proférée : voulez-vous en faire l'épreuve, - je vais tout vous redire : un fou - n'aurait pas cette mémoire. Mère, au nom de la grâce, - ne versez pas en votre âme le baume de cette illusion - que c'est ma folie qui parle, et non votre faute; - vous ne feriez que fermer et cicatriser l'ulcère, - tandis que le mal impur vous minerait toute intérieurement - de son infection invisible. Confessez-vous au ciel; - repentez vous du passé; prévenez l avenir - et ne couvrez pas les mauvaises herbes d un fumier - qui les rendra plus vigoureuses. Pardonnez-moi cette vertu, - car, au milieu d'un monde devenu poussif à force d'engraisser, - il faut que la vertu même demande pardon au vice, - il faut qu'elle implore à genoux la grâce de lui faire du bien.

LA REINE

- O Hamlet ! Tu m as brisé le cœur en deux.

HAMLET

Oh ! rejetez-en la mauvaise moitié, - et vivez, purifiée, avec l'autre. - Bonne nuit : mais n'allez pas au lit de mon oncle; - affectez la vertu, si vous ne l'avez pas. - L'habitude, ce monstre qui dévore tout sentiment, - ce démon familier, est un ange en ceci - que, pour la pratique des belles et bonnes actions, - elle nous donne aussi un froc, une livrée - facile à mettre. Abstenez-vous cette nuit : - cela rendra un peu plus aisée - l'abstinence prochaine. La suivante sera plus aisée encore; - car l'usage peut presque changer l'empreinte de la nature, - il peut dompter le démon ou le rejeter - avec une merveilleuse puissance. Encore une fois, bonne nuit ! - Et quand vous désirerez pour vous la bénédiction du ciel, - je vous demanderai la vôtre.
Montrant Polonius
Quant à ce seigneur, - j'ai du repentir : mais les cieux ont voulu - nous punir tous deux, lui par moi, moi par lui, - en me forçant à être leur ministre et leur fléau. - Je me charge de lui et je suis prêt à répondre - de la mort que je lui ai donnée. Allons, bonne nuit, encore ! - Il faut que je sois cruel, rien que pour être humain. - Commencement douloureux ! Le pire est encore à venir.

LA REINE

- Que dois-je faire ?

HAMLET

- Rien absolument rien de ce que je vous ai dit. - Que le roi, tout gonflé, vous attire de nouveau au lit; - qu il vous pince tendrement la joue, qu il vous appelle sa souris; - et que pour une paire de baisers fétides, - ou en vous chatouillant le cou de ses doigts damnés, - il vous amène à lui révéler toute cette affaire, - à lui dire que ma folie n est pas réelle, - qu'elle n'est qu'une ruse ! Il sera bon que vous le lui appreniez. - Car une femme, qui n'est qu'une reine, belle, sensée, sage, - pourrait-elle cacher à ce crapaud, à cette chauve-souris, à ce matou, - d'aussi précieux secrets ? Qui le pourrait ? - Non, en dépit du bon sens et de la discrétion, - ouvrez la cage sur le toit de la maison, - pour que les oiseaux s envolent : et vous, comme le fameux singe - pour en faire l expérience, glissez-vous dans la cage et cassez-vous le cou en tombant.

LA REINE

- Sois sûr que, si les mots sont faits de souffle, - et si le souffle est fait de vie, je n ai pas de vie pour souffler mot - de ce que tu m as dit.


(Eugène Delacroix - "Hamlet et sa mère")

Michel Serres - "Les cinq sens" II


Flammes, feux, four : aussi loin que le voyage emmène, il faut revenir au foyer, où le banquet se prépare. Dehors, le cru; dans la cuisine, des grillades émanent les odeurs d'une chimie sublime.


(Toile de Carla Boscarino)

Erich Fromm - "L'art d'aimer"














Le besoin fondamental de se fondre en une autre personne afin d'échapper à la prison de la séparation est en lien étroit avec un autre désir spécifiquement humain, celui de connaître le "secret de l'homme". Tandis que la vie dans ses aspects purement biologiques est un miracle et un secret, l'homme dans ses aspects humains est un secret insondable pour lui-même - et pour autrui. Nous nous connaissons nous-mêmes, et pourtant, quels que soient les efforts que nous puissions faire, nous ne nous connaissons pas. Nous connaissons autrui, et pourtant, nous ne le connaissons pas, car nous ne sommes pas une chose, et lui non plus. Plus nous pénétrons dans la profondeur de notre être, ou de l'être d'autrui, plus le terme de la connaissance nous échappe. Toutefois, nous ne pouvons nous empêcher d'avoir le désir de pénétrer dans le secret de l'âme humaine, dans ce noyau le plus intime de l'homme qui est "lui".

Il y a une façon, désespérée peut-on dire, de prendre connaissance de ce secret : c'est d'exercer sur autrui une emprise complète; une emprise qui lui fait faire ce que nous voulons, sentir ce que nous voulons, penser ce que nous voulons; qui le transforme en chose, notre chose, notre possession. A son degré ultime, cette tentative de connaître confine au sadisme, au désir et à la capacité de faire souffrir un être humain; de le torturer, de le contraindre à trahir son secret dans la souffrance. Dans ce désir impétueux de pénétrer le secret de l'homme, le sien et dès lors le nôtre, réside une motivation essentielle de la cruauté et de la destruction en ce qu'elles ont de profond et d'intense. De façon très succincte, Isaac Babel a exprimé cette idée. Il cite le cas d'un officier de la guerre civile de Russie, qui venant de piétiner à mort son précédent maître s'exprime en ces termes : "Quand vous tirez - je le dirai ainsi - quand vous tirez, vous ne faites que vous débarrasser d'un gars... En tirant vous n'atteignez jamais l'âme, là où elle se trouve chez un type, ni la manière dont elle se manifeste. Mais moi, je ne me ménage pas, et plus d'une fois, j'ai piétiné un ennemi durant plus d'une heure. Voyez-vous, je veux arriver à savoir ce qu'est réellement la vie, à quoi la vie ressemble chez nous".
Ce chemin vers la connaissance apparaît souvent en toute clarté chez les enfants. Ils démontent un objet, le démolissent afin de le connaître; ou bien ils désassemblent un animal, arrachent cruellement les ailes d'un papillon pour en forcer le secret. Cette cruauté est en fait sous-tendue par une motivation plus profonde : le désir de connaître le secret des choses de la vie.
Mais il y a un autre chemin menant à la connaissance du "secret" : c'est l'amour. Il consiste en une pénétration active d'autrui dans laquelle mon désir de connaître s'apaise par l'union. Dans l'acte de fusion je vous connais, je me connais, je connais chacun - et je ne "connais" rien. Je connais de la seule manière dont il est possible à l'homme de connaître ce qui est vivant - par l'expérience de l'union - non par une connaissance émanant de la pensée. Bien que le sadisme soit motivé par le désir de connaître le secret, il me laisse aussi ignorant que je l'étais auparavant. J'ai démonté autrui membre par membre, mais ce faisant je n'ai réussi qu'à le détruire. L'amour est la seule voie de connaissance qui dans l'acte d'union répond à ma quête. Dans l'amour et le don de moi-même, dans la pénétration d'autrui, je me trouve, je me découvre moi-même, je nous découvre tous deux, je découvre l'homme.
Le désir ardent de nous connaître et de connaître autrui a trouvé son expression dans l'oracle de Delphes : "Connais-toi toi-même". Sans doute est ce le principal ressort de toute psychologie. Mais dans la mesure où il s'agit d'un désir de connaître l'homme en totalité, son secret le plus intime, nous ne pouvons le combler par une connaissance de type ordinaire, par la seule connaissance que livre la pensée. Même si nous en connaissions mille fois plus sur nous-mêmes, jamais nous n'en atteindrions le fond. Nous resterions encore une énigme à nos yeux, comme d'ailleurs autrui le resterait pour nous. La seule manière de connaître totalement réside dans l'acte d'aimer : cet acte transcende la pensée, il transcende le langage. C'est le plongeon audacieux dans l'expérience de l'union. Il n'empêche, cependant, que la connaissance par la pensée, c'est-à-dire la connaissance psychologique, est une condition nécessaire de la connaissance totale dans l'acte d'amour. J'ai à connaître autrui - et moi-même - objectivement afin d'être capable de percevoir sa réalité, ou plutôt, de surmonter les illusions, les distorsions irrationnelles de l'image que j'ai de lui. C'est à la seule condition de connaître objectivement un être humain que je puis en connaître l'essence ultime dans l'acte d'amour.


(Rick Owens - DRKSHDW)