Cioran - "Bréviaire des vaincus"


Le besoin de pérenniser les êtres par l'adoration, la hâte de les hisser, par un excès du coeur, hors de leur mort naturelle m'apparaissaient comme le seul labeur qui fût digne de prix. Je ne sache pas avoir aimé quoi que ce soit sans le haïr, parce que toute l'ardeur de mon âme ne pouvait le soustraire à la loi de son anéantissement. Que tout soit, voilà ce que je voulais. Or, tout n'était que dans la fugacité de mes fièvres.

(...)

Il faut être généreux avec le monde. Se dépenser, se gaspiller pour lui. Il n'est nulle part. Il respire grâce à notre prodigalité. Les fleurs elles-mêmes ne seraient pas des fleurs sans notre sourire. De la parcimonie dans nos dons, et la nature se rabougrit en idée; une sourdine à nos sens, et les arbres ne bourgeonnent plus. L'âme entretient les apparences dont la réalité est jalouse. Car le monde est la modification - au-dehors - de notre solitude.

(...)

L'univers soudain s'embrase dans tes yeux. Leurs lueurs lancent des étoiles aurorales. La fournaise de l'âme annexe le ciel.
Par quel miracle le moi s'échauffe-t-il dans les froideurs de l'espace ? Et comment fais-tu pour mettre tant d'âme dans un temps pareil à tout autre ?
Tu as élevé tes limites jusqu'au tout, dont les lourds insignes te parent. Rien ne peut te bloquer, dans un monde qui n'est pas d'un bloc.


(Rodin - "La porte de l'enfer")

Jean Baudrillard - "De la séduction"


Seuls nous absordent les signes vides, insensés, absurdes, elliptiques, sans références.
Un petit garçon demande à la fée de lui accorder ce qu'il désire. La fée accepte à une seule condition, celle de ne jamais penser à la couleur rouge de la queue du renard. "Si ce n'est que cela !" répond-il avec désinvolture. Et le voilà parti pour être heureux. Mais que se passe-t-il ? Il n'arrive pas à se débarrasser de cette queue de renard, qu'il croyait déjà avoir oubliée. Il la voit poindre partout, dans ses pensées et dans ses rêves, avec sa couleur rouge. Impossible de l'écarter, malgré tous ses efforts. Le voilà obsédé, à tout instant, par cette image absurde et insignifiante, mais tenace, et renforcée par tout le dépit qu'il a de ne pouvoir s'en débarrasser. Non seulement les promesses de la fée lui échappent, mais il y perd le goût de vivre. Il est peut-être mort quelque part sans avoir jamais pu s'en défaire.
Histoire absurde, mais d'une vraisemblance absolue, car elle fait apparaître la puissance du signifiant insignifiant, la puissance du signifiant insensé.
La fée était maligne (ce n'était pas une bonne fée), elle savait que l'esprit est irrésistiblement envoûté par la place laissée vide par le sens. Ici, le vide est comme provoqué par l'insignifiance (ce pourquoi l'enfant s'en méfie si peu) de la couleur rouge de la queue du renard. Ailleurs les mots et les gestes seront vidés de leur sens par la répétition et la scansion inlassables : fatiguer le sens, l'user, l'exténuer pour libérer la séduction pure du signifiant nul, du terme vide - telle est la force de la magie rituelle et de l'incarnation.
Mais ce peut être aussi bien la fascination directe du vide comme dans le vertige physique du gouffre, ou dans le vertige métaphorique d'une porte qui ouvre sur le vide. "Cette porte ouvre sur le vide." Si vous lisez cela sur un panneau, résisterez-vous à l'envie de l'ouvrir ?
Ce qui ne donne sur rien, on a toutes les raisons de l'ouvrir. Ce qui ne veut rien dire, on a toutes les raisons de ne jamais l'oublier. Ce qui est arbitraire est aussi doué d'une nécessité totale. Prédestination du signe vide, précession du vide, vertige de l'obligation dénué de sens, passion de la nécessité.
C'est un peu le secret de la magie (la fée était magicienne). La vertu d'un mot, son "efficacité symbolique" est la plus haute lorsqu'il est proféré dans le vide, lorsqu'il est sans contexte ni référentiel et prend force alors de self-fulfilling prophecy (ou de self defeating prophecy). La couleur rouge de la queue du renard est de cet ordre. Irréelle et sans consistance. Elle s'impose parce qu'elle n'est rien. Si la fée lui avait interdit quelque chose de grave ou de significatif, l'enfant s'en fût fort bien tiré, il n'eût pas été séduit malgré lui - car ce n'est pas l'interdit, c'est le non-sens de l'interdit qui le séduit. Ainsi les prophéties invraisemblables se réalisent toutes seules, contre toute logique il suffit qu'elles ne passent pas par le sens. Sinon, ce ne seraient pas des prophéties. Tel est le sortilège de la parole magique, tel est l'ensorcellement de la séduction.
C'est pourquoi ni la magie ni la séduction ne sont de l'ordre du croire ou du faire croire, car elles usent de signes sans crédibilité, de gestuels sans référence, dont la logique n'est pas celle de la méditation, mais celle de l'immédiateté de tout signe, quel qu'il soit.
Pas besoin de preuves : chacun sait que le charme est dans cette réverbération immédiate des signes - pas de temps intermédiaire, de temps légal du signe et de son déchiffrement. Ni croire, ni faire, ni vouloir, ni savoir : les modalités du discours lui sont étrangères, et aussi bien la logique distincte de l'énoncé et de l'énonciation. Le charme est toujours de l'ordre de l'annonce et de la prophétie, d'un discours dont l'efficacité symbolique ne passe ni par le déchiffrement, ni par la croyance.


(Goya - "Le sabbat des sorcières")