Clarissa Pinkola Estès - "Femmes qui courent avec les loups"


La femme aux cheveux d'or

C'était une femme étrange, mais très belle. Elle avait de longs cheveux dorés, aussi fins que des fils d'or. Elle était pauvre et orpheline, et vivait seule dans les bois, tissant sur un métier fait de rameaux de noyer noir. Le fils du charbonnier, une brute, tenta de la forcer à l'épouser et, pour s'en débarrasser, elle lui donna quelques-uns de ses cheveux d'or.
Mais l'homme ne vit pas qu'il avait reçu un or spirituel et non une monnaie. Aussi, quand il se rendit au marché pour échanger les cheveux contre des marchandises, tout le monde se moqua de lui et considéra qu'il avait l'esprit dérangé.
Fou de rage, il retourna de nuit à la maisonnette de la femme, la tua de ses mains et enterra son corps près de la rivière. Il se passa beaucoup de temps avant qu'on ne s'aperçût de la disparition de la femme. Personne ne s'inquiétait de son sort. Mais dans la tombe, ses cheveux dorés poussèrent. Sa magnifique chevelure, de plus en plus épaisse, se fraya un chemin à travers la terre noire, traçant maintes boucles et spirales, montant de plus en plus haut, jusqu'à ce que sa tombe soit recouverte d'un champ de roseaux dorés qui ondulaient.
Des bergers vinrent et coupèrent les roseaux pour en faire des pipeaux. lorsqu'ils soufflèrent dedans, les petits pipeaux se mirent à chanter, sans pouvoir s'arrêter :

Ci-gît la femme aux cheveux d'or
qui au fond de son tombeau dort.
Le fils du charbonnier l'a tuée
parce que vivre était son souhait.

C'est ainsi qu'on découvrit le meurtrier de la femme aux cheveux d'or et qu'il fut conduit devant ses juges, afin que ceux qui vivent comme nous dans les bois sauvages de la planète puissent être à nouveau en sécurité.

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(...)

Le meurtre de la femme qui vit au fond des bois est le secret. Elle représente une korê, la "femme-qui-ne-se-mariera-jamais". Cet aspect de la psyché féminine représente la part qui veut vivre seule. Elle est, au sens positif du terme, mystique et solitaire, car la korê s'attache à trier et à tisser les idées, les pensées, les entreprises.
C'est cette sauvageonne intérieure qui est la plus victime d'un trauma ou de la conservation d'un secret... ce sens intégral de soi qui n'a pas besoin de grand-chose autour de lui pour être heureux, ce coeur de la psyché féminine qui, au coeur de la forêt, tisse sur son métier de noyer noir et s'y sent en paix.


(Wurth Nicolas - "Une louve dominante")

Nicole Brossard - "Le dedans de quelqu'un"


J'ai caressé tout ce qu'il faut de vie
de bêtes moqueuses et de peau douce
mais comment bouger
si la nuit le dedans de quelqu'un
vient vers nous



je dis le dedans de quelqu'un sans savoir
à partir de quel muscle ou ligament
si c'est une ligne d'horizon dans le cerveau
ou noeud de nuit dans la gorge
sans savoir si c'est tendre
lové sur un oui dans la poitrine
ou si c'est un vaste verbe avec un nom oublié


(Photographe d'Alexandra Boulat)


Marsile Ficin - "De l'amour" II, 8


Mais vous, ô mes amis, je vous exhorte et je vous prie d'embrasser de toutes vos forces l'amour qui est certainement chose divine. Et ne soyez pas effrayés par ce que Platon dit de l'homme amoureux en le voyant : "Cet amant est une âme morte dans son propre corps et vivant dans un autre" (Philèbe, 47 e et s.). Et encore, ne soyez pas effrayés non plus par ce que chante Orphée à propos du sort amer et misérable des amants. Je vous dirai comment il faut comprendre cela et comment il faut y remédier, mais je vous prie de m'écouter avec attention. Platon dit de l'amour qu'il est amer, non sans motif, car celui qui aime meurt en aimant et Orphée appela l'amour un fruit doux-amer (Orphica, fragment 361) : l'amour étant une mort voulue, il est amer en tant que mort et doux en tant que volontaire. Quiconque est amoureux meurt en aimant, parce que s'oubliant lui-même sa pensée se tourne vers l'objet aimé. Or, s'il ne pense plus à lui-même, il est certain qu'il ne pense plus en lui-même, par conséquent il n'use plus de son âme en lui-même puisque la principale fonction de l'âme est de penser. Celui qui n'accomplit plus d'action en lui-même n'est plus en lui car ces deux choses que sont l'être et l'action se rassemblent : il n'est pas d'être sans action et l'action ne dépasse pas l'être; personne n'agit hors de son être et tout le monde agit où il est. Donc, l'âme de l'amant qui n'agit plus en elle-même n'est plus en elle-même. Mais si elle n'est plus en elle-même, elle ne vit plus guère en elle-même; celui qui ne vit plus est mort et c'est pourquoi quiconque aime est mort à lui-même, ou du moins vit dans un autre. Sans aucun doute, il existe deux types d'amour, l'un est simple et l'autre est réciproque. L'amour simple, c'est quand l'aimé n'aime pas l'amant; dans ce cas l'amant est complètement mort, car il ne vit plus en lui, comme nous l'avons montré, et ne vit pas non plus dans l'aimé qui le méprise.Mais alors, où vit-il ? Vit-il dans l'air, ou dans l'eau, ou dans le feu, ou dans la terre, ou dans un corps de bête ? Non, parce que l'âme humaine ne vit que dans un corps humain. Peut-être vit-il dans l'autre corps de quelque personne non aimée ? Là non plus, car s'il ne vit pas là où il désire vivre avec véhémence, il vivra d'autant moins ailleurs. Conclusion : celui qui aime et n'est pas aimé en retour ne vit nulle part, si bien que l'amant non aimé est totalement mort et ne ressuscitera jamais, à moins que l'indignation ne le ressuscite. Mais quand l'aimé répond à l'amour, l'amant revit au moins dans l'aimé. C'est là que se produit une chose merveilleuse quand deux êtres s'aiment d'amour réciproque : le premier vit dans le second et le second dans le premier. Chacun échange réciproquement son moi et chacun l'offre à l'autre pour recevoir le moi de l'autre. On constate comment ils donnent leur moi à ce qu'ils s'oublient eux-mêmes; mais on ne saisit pas aussi clairement comment ils reçoivent l'autre moi, parce que celui qui ne se possède plus peut encore moins posséder quelqu'un d'autre. Au contraire, l'un et l'autre possèdent et son moi et l'autre, car celui-là se possède mais en celui-ci tandis que celui-ci se possède mais en celui-là. Il est certain que pendant que moi je t'aime alors que tu m'aimes, je retrouve mon moi en pensant à toi et je récupère en toi le moi que je méprise et que tu conserves; et tu fais la même chose en moi. Cela aussi me semble merveilleux : dans la mesure où je me suis perdu moi-même, je me possède à travers toi puisque je possède mon moi par toi. Et si je me possède à travers toi, je te possède avant et plus que moi, et me trouve plus proche de toi que de moi, car je ne me rapproche de moi qu'à travers toi.


(Carla Boscarino - "Drawing on the wall")