Hymnes spéculatifs du Veda - "Hymne des deux voies (Rigveda X 179)"


"L'épouse Lopâmudrâ dialogue avec son mari Agastya"

LOPÂMUDRÂ
Tant d'automnes j'ai peiné, soir et matin
tandis que les aurores amènent la vieillesse,
la vieillesse qui abîme la beauté des corps.
Ah ! si les mâles voulaient bien approcher leurs femmes.
Les anciens eux-mêmes, qui révéraient la Loi
et parlaient de la Loi avec les Dieux,
ils ont cessé, car ils n'en trouvaient pas le terme.
Ah ! si les femmes pouvaient approcher les mâles !

AGASTYA
On n'a pas peiné en vain quand les dieux sont satisfaits.
Cherchons à l'emporter sur tous nos rivaux,
à gagner la course aux cent circuits
en voguant de conserve, bien accouplés !

LOPÂMUDRÂ
Du taureau qui se refuse le désir m'est venu
né je ne sais où, ici ou là.
Lopâmudrâ fait couler le taureau :
en sa folie elle trait le sage qui sommeille.

AGASTYA
Ce soma que j'ai dans les entrailles
je l'invoque; si nous avons commis une faute,
qu'il nous la pardonne !
Légion sont les désirs du mortel !

LE RÉCITANT
Creusant avec sa bêche, car il voulait un enfant
qui fût sa descendance et sa force, Agastya
le saint formidable a fait fleurir les deux modes de vie
Réalisant ainsi ses voeux auprès des Dieux.

(Irina Ionesco - "The last days of decadence")

Nicolas Grimaldi - "Métamorphoses de l'amour"


Lorsqu'on aime Dieu comme s'il pouvait être une personne, il s'agit de religion. Lorsqu'on aime une personne comme s'il était Dieu, il s'agit tout uniquement et tout simplement d'amour. N'est-il pas alors vraisemblable que nous ne soyons si généralement capables d'amour qu'en étant tout aussi généralement et tout aussi spontanément capables de religion ?
Qu'il y ait une analogie ou même une équivalence de la vie religieuse et de l'expérience amoureuse, en témoignent aussi bien l'identité de leur vocabulaire que la réversibilité de leur dévotion. L'une et l'autre ont en effet leur révélation, leur culte, leurs rites, leurs sacrifices, leurs sacrements, leurs célébrations et leurs adorations. Aussi est-ce la même attente, la même expérience du vide et de la solitude, la même disposition à trouver hors de soi le centre de sa vie qui inspirent la foi religieuse comme la dilection amoureuse. "Le coeur a les mêmes ingénuités que la foi, remarquait Fromentin. Tous les cultes passionnés commencent ainsi." Ainsi était-ce "une vénération idolâtre" qu'Adolphe éprouvait pour Ellénore. "Je la considérais, se rappelle-t-il, comme une créature céleste. Mon amour tenait du culte." Parce que la religion peut, tout comme l'amour, accaparer toutes nos pensées, mobiliser tous nos soins, retenir toute notre attention, occuper notre coeur, obséder notre existence, Balzac la considérait comme "le premier amour des jeunes âmes". Ainsi attribuait-il le zèle religieux de Véronique Graslin à son désespoir de n'avoir personne à aimer, faute de pouvoir aimer son mari. Et parce que l'amour est si absolu, si total, si exclusif, qu'il tient lieu de religion, il comprenait que celle-ci fût lettre morte pour un homme si passionnément amoureux qu'il avait "trouvé son paradis ici-bas".

(...)

Or qu'exprime cette analogie de la vie religieuse et de la vie amoureuse ? Que cherche-t-on dans la foi qu'on puisse aussi bien trouver dans l'amour ? Quelle même vérité de la conscience se révèle dans la similitude de ces aspirations ?
1) Aussi bien la foi que l'amour mettent fin à une attente. Dieu promet à l'une ce que l'amour découvre à l'autre : de coïncider enfin avec soi en s'unissant à un autre. Ce que la foi appelle béatitude est ce même bonheur qu'un amant reçoit de la femme aimée lorsqu'il n'est tel émerveillement qu'un plus bouleversant ne doive suivre encore.
2) Comme l'union à Dieu, l'union à la personne aimée suppose un retranchement par rapport au monde, un écart, une forme de dissidence ou même de sécession. L'une et l'autre trouvent en effet leur origine dans quelque insatisfaction primitive. Faute d'avoir leur patrie dans le monde, il leur faut chercher ailleurs une réalité qui ne leur soit pas étrangère. La foi l'espère de l'au-delà. L'amour la découvre dans une autre personne. "Rien n'existe d'autre que mon amour" dit Anna Karénine à Vronski. Le reste n'est plus rien.
3) Avoir la foi, c'est comme se sentir aimé. C'est s'émerveiller de se sentir à tout instant exister pour un autre. Comme la conscience religieuse se rassure du regard que Dieu porte constamment sur elle, la conscience amoureuse s'émerveille de l'émotion qu'elle suscite en une autre conscience. Ainsi, évoquant son ancien amant, "lui seul, le premier, m'appréciait à ma valeur" se rappelle Véronique Graslin. C'est pourquoi être aimé, c'est comme croire en Dieu. C'est en recevoir la certitude d'exister. Plus de solitude dès lors. Plus d'opacité. Mon être a cessé d'être un problème. Il a sa réalité dans le souci ou la dilection qu'un autre en a.
4) Mais de la foi comme de l'amour on attend surtout de sentir notre vie s'accomplir en se diffusant dans une autre. Qu'est ce en effet que la foi sinon le désir d'accomplir en soi la volonté d'un autre et de n'exister qu'entre ses mains (in manus tuas) ? Aussi la conscience religieuse se sent-elle d'autant plus intensément unie à la divinité qu'elle s'offre pour elle à la douleur et au sacrifice. Plus elle se sent souffrir, plus elle sent le don qu'elle fait d'elle-même à Dieu, plus elle sent son union avec Lui. Ainsi en va-t-il de la conscience amoureuse qui sent sa vie d'autant plus intensément s'accomplir qu'elle la transfuse dans celle de la personne aimée. Ce désir de ne faire qu'un avec elle n'exprime donc en fait que celui de lui communiquer notre propre vie, notre propre énergie, notre propre élan, comme s'il s'agissait de vases communicants.

(...)

Dans l'expérience religieuse comme dans la passion amoureuse, la vie de chacun est suspendue à une autre, et chacun ne sent de la sienne que ce qu'il voudrait en donner. Dans la foi comme dans l'amour, le désir de chaque conscience est d'être si indissolublement unie à l'être aimé qu'elle s'en voudrait inséparable.

(...)

Quelque don qu'on veuille faire, il ne suffit pas toutefois de l'offrir pour qu'il soit accepté. Avec quelque abnégation et quelque dévotion qu'on souhaite se vouer à une personne, peut-on jamais être assuré de ne pas l'importuner, ou qu'elle ne s'en lassera pas ? Même en ayant ensemble communié dans l'absolu, suffit-il d'en garder le souvenir pour que ce qui avait été dût être encore ? Il n'y à là-dessus serment ni fidélité qui vaillent. C'est parce qu'on aime qu'on s'engage à aimer toujours. Mais c'est un engagement qu'il ne dépend pas de nous de tenir. C'est ce qui fait de tous les serments de fidélité une assez vaine rhétorique. Tant qu'on aime, on se sent en effet si indissolublement lié à la personne aimée qu'on ne pourrait pas même imaginer de lui être infidèle. Pour que la fidélité devînt une vertu, il faudrait donc qu'on eût en fait cessé d'aimer.


(Photographie de Chema Madoz)

Pierre Hadot : "Plotin, Porphyre : Études néoplatoniciennes"


Plotin insiste fortement sur la transcendance aboslue de l'Un : si l'altérité ou l'infini passif viennent de lui, c'est par une sorte de surabondance qui le laisse absolument immuable. Il semble bien que Porphyre, le disciple de Plotin, ait interprété la doctrine plotinienne dans un sens plus proche de l'arithmologie pythagoricienne. Pour lui, le multiple est contenu dans l'Un dans un état d'involution : notamment si l'étant vient de l'Un, c'est que l'Un lui-même est en quelque sorte l'Être, agir pur absolument indéterminé, qui pose l'Étant par l'exercice de son agir. On retrouve une sorte de coïncidence transcendante entre l'Être et l'Un.

(...)

Le néoplatonisme est avant tout une mystique de l'Un. Toutes les spéculations sur les degrés d'unité sont destinées à conduire l'âme à coïncider avec l'Un. On trouve ici l'aboutissement d'une longue tradition, qui a toujours identifié l'Un et le Bien. Platon avait déjà invité l'âme à se recueillir donc à s'unifier, les Stoïciens avaient identifié le bien de l'individu avec sa cohésion intérieure. Les Néoplatoniciens veulent plus : ils ne se contentent plus de chercher à unifier leur multiplicité intérieure, ils veulent coïncider avec l'Un absolu et originel. L'unité de l'Un devient un état de l'âme, et même, pour Proclus, le sommet de l'âme, la "fleur de l'intellect". L'homme doit chercher à coïncider avec cette partie transcendante de lui même qui n'est autre que l'"Un en nous".

(Laetitia Sieffermann - "L'Un")

Jean Baudrillard - "La sphère enchantée de l'intime"


UNE ALLUSION PROVOCANTE

L'intimité semble tracer une sphère enchantée, qui serait celle du sujet avec ses affects, ses pensées, son discours intérieur; mais en réalité, c'est un jeu de miroirs, de dédoublement et de complicité avec soi-même et avec quelqu'un ou quelque chose d'autre.
C'est aussi une façon de leurrer les autres; cette profondeur n'est peut être là que pour séduire l'autre, pour le faire rêver à ce que serait cette intimité. L'intimité est faite pour être violée; c'est une sphère protégée qui n'est pas sans perversité, une allusion provocante à venir la violer. Ce n'est pas forcément un viol avec effraction, cela peut être une invitation à rentrer dans son fief, une complicité, donc un jeu de séduction au bon sens du terme.
La séduction au sens extrême, qui met en scène la "séductrice sorcière", cherche à dissoudre tout ce qui de l'autre pourrait prendre forme parce que ça lui résiste; séduire à ce moment-là, c'est détourner, mener à la mort, il faut que l'autre soit exproprié, qu'il perde le sens de son intérêt, de son plaisir, de ses désirs. Cette figure-là qui est proche du stéréotype, n'a pas d'intimité, sinon elle ne pourrait pas développer toute cette stratégie. Pour séduire dans ce sens, il faut abolir une certaine profondeur, ne plus tenir compte des sentiments, jouer un autre jeu des apparences. Il n'y a pas la de frivolité; l'enjeu est énorme, même si ce n'est plus celui de l'être propre, de l'âme ou du désir.
Il y a une séduction plus complice, moins maléfique. Tout peut devenir argument de séduction, même ce qui s'y oppose, même l'obscène. L'intimité peut en être; elle présente alors un autre versant, une zone non exclusive, qui doit pouvoir toujours être mise en jeu.
Il y a a aussi l'intimité à deux; la séduction y est moins intense mais ne peut être abandonnée, car rien ne subsisterait. L'amour, la tendresse, le désir ne résistent pas à l'absence de séduction. Là intervient la dimension du secret; quand il n'y a plus rien à deviner, il est difficile d'évaluer ce qui reste, peut-être de la symbiose mais pas de l'intimité puisqu'elle exige une distance relative.
L'intimité est un simulacre de profondeur fait pour jouer en surface pour quelqu'un d'autre dans la distance définie par l'espace symbolique qui nous entoure. Celui-ci est difficilement déplaçable : si cette intimité-là était fracassée, ce serait la psychose : ne plus se sentir, être dépossédé de soi. Pour qu'un corps existe, une certaine distance est nécessaire; pour avoir une intimité, il faut être légèrement à distance y compris de soi-même, car trop se confondre avec soi est le signe d'affections psychiques graves. En ce sens, l'intimité serait une qualité de l'être.
Ce qui menace l'intimité dans nos sociétés, ce n'est pas tant la promiscuité que la transparence; ainsi on peut la définir négativement : c'est ce dont on est privé par la transparence des flux, la circulation indéfinie des choses, l'accélération des systèmes, la communication qui, au sens moderne du terme, exclut l'intimité. Il s'agit de toujours être branché, en contact; or pour être dans sa propre intimité, il faut avoir cette possibilité d'être hors circuit, "débranché". Cette communication à tout prix me semble être meurtrière. Il y a plusieurs menaces, celle du viol, plus traditionnelle, perte d'intimité par une violence visible, spectaculaire, et l'autre plus pernicieuse. L'intimité est assez subtile, puisqu'on doit ne pas vouloir la forcer, mais qu'on ne peut pas trop la mobiliser, la faire circuler. Ce n'est ni une fermeture ni une clôture, elle doit pouvoir se faire partager par un discours complice. L'exhiber, exprimer la "vérité nue", c'est la pornographie totale.


(Martine Voyeux - "Saga Maure")