17 avril 1926 - Lettre d'Albert Einstein à Eduard Einstein


Eduard, dont le nom affectueux est "Tete", est le second fils d'Albert Einstein. Il entre dans sa seizième année quand son père lui écrit cette lettre apparemment banale. La relation d'un père avec un fils adolescent est souvent délicate. Einstein donne des nouvelles d'Hans-Albert, le frère aîné qui termine ses études d'ingénieur, il évoque les difficultés financières de Mileva, la mère des deux enfants dont il est divorcé, avec quelques mots rassurants. Il dit qu'il travaille comme un fou, mais cela ne doit guère surprendre son fils.
Sur quoi travaille-t-il ainsi, sinon à nouveau sur les quanta, qu'il a tant étudiés depuis plus de vingt ans. On est en 1926. L'année précédente, Werner Heisenberg a découvert des lois qui rendent enfin compte de quelques grands mystères, mais leur forme mathématique (des matrices infinies) est étrange. Il faut sans doute beaucoup travailler pour comprendre leurs perspectives. On est en avril, Erwin Schrödinger est en train de découvrir les propriétés des fonctions d'onde et Einstein ne peut l'ignorer, puisqu'il a lui-même encouragé cette recherche. Dans peu de temps, en décembre de cette même année, Max Born va annoncer la présence d'un hasard absolu dans le monde quantique, cela même qui fera qu'Einstein lui écrive : "Dieu ne joue pas aux dés !" Il va sans doute encore travailler durement et longtemps après sa lettre à Tete.
Pourtant, à lire celle-ci, on éprouve un sentiment d'indiscrétion presque plus grand qu'à parcourir une lettre d'amour destinée à rester secrète. Qu'est-ce que cette "auto-analyse" pleine d'humour ? On sait à présent que Tete sombrera dans la folie à vingt ans, définitivement. N'éprouve-t-il encore que les troubles de l'adolescence, et comment faut-il lui parler ?
Éprouvera-t-il un quelconque sentiment de réconfort à se voir enrôlé parmi les "vice-singes" ? Son père pense trop haut, à l'échelle de l'histoire de l'humanité et des lois de la nature, et il ne ressemble à nul autre, surtout pas à un enfant fragile. On a l'impression qu'il ne dit pas les mots qu'il faudrait; d'ailleurs le pourrait-il ?
Peut-être y a-t-il dans cette lettre anodine un grand drame de la communication.

Professeur Roland Omnès.

"Cher Tete !
J'ai eu grand plaisir à lire ta petite lettre pleine d'humour. En la lisant, j'ai vraiment eu l'impression d'être une poule qui a couvé un oeuf de cane. J'ai particulièrement apprécié ton auto-analyse, si honnête dans ses hésitations, et par là-même si drôle. Quand on doit s'efforcer de devenir quelqu'un de bien, on n'a pas le droit de se prendre trop au sérieux.
Car nous ne sommes, au final, que des bêtes qui viennent de se redresser sur leurs deux jambes après avoir passé par le stade du singe, un petit bout de conscience à la durée de vie très courte fortement alourdi par les instincts ataviques qui le maintiennent en vie. C'est pourquoi nous devons tous être bien modestes, si nous ne voulons tromper ni nous-mêmes, ni nos congénères, ce qui n'arrive pas aux meilleurs.
J'envisage l'été avec beaucoup de joie. Renseigne-toi donc sur un petit endroit en altitude qui ne grouille pas d'arrogants étrangers. Nous ne pouvons nous y rendre que fin juillet, parce que les séances ont lieu avant à Genève. Mais tu peux y venir avec nous afin que nous soyons ensemble le plus possible. Je ne dis pas un mot d'Albert, parce qu'il doit affreusement bûcher. Après, il veut entreprendre son premier voyage en avion. Tout ce qu'il a à faire, c'est apprendre l'espagnol, s'il veut aller en Amérique du Sud; c'est absolument indispensable. j'ai quelques relations sur place et j'espère que je pourrais lui arranger quelque chose une fois qu'il aura appris l'espagnol.
Je travaille comme un fou et je ne parviens pas à grand chose. Je suis en fait bien content qu'aucun de vous ne se destine à la science, parce que c'est un domaine difficile, qui nécessite beaucoup de travail pour rien. Et encore, je fais partie de ceux auxquels le destin a souri !
Dis à maman de ne pas s'en faire. Je me suis aussi beaucoup réjoui que nous ayons encore beaucoup de temps devant nous pour l'affaire de l'hypothèque. j'ai envoyé ta lettre à Kerr car cela l'amusera sûrement de voir l'influence qu'ont ses livres; je le connais très bien. C'est lui qui écrit la plupart des critiques théâtrales qui paraissent quotidiennement dans le journal; il a un drôle de style, mais c'est qu'il s'y connaît vraiment.

Je t'embrasse bien fort,

Papa."


(Photographie d'Eduard Einstein)

Dorian Astor - "Eternellement, je suis ton affirmation"


La métamorphose est la grande affaire de Hofmannsthal, car elle interroge la persévérance de l'être dans le devenir, la préservation de l'identité dans l'altérité. La métamorphose est le secret du temps, et celui de l'âme qui a le sentiment de retrouver quelque chose d'ancien dans le nouveau qui advient; Hofmannsthal, qui marque nettement une affinité platonicienne, éprouve la rencontre amoureuse comme des retrouvailles, l'amour comme une anamnèse. Dans Le chevalier à la rose, Octavian et Sophie sont initiés à l'amour comme à une vie antérieure : "Où donc l'ai-je éprouvée, cette félicité ? C'est là qu'il me faut retourner, dussé-je en périr !" (Acte II). L'amour est l'être du devenir, l'éternité du temps, la mémoire de l'oubli. C'est pourquoi l'amour passe d'abord par un pressentiment de la mort, car il faut mourir à soi-même pour se métamorphoser. Comment rester fidèle dans la métamorphose ? Hofmannsthal a fait sienne la devise de Goethe "Meurs et deviens". Et c'est ce "Meurs et deviens"* qui préside à l'initiation d'Ariane qui se mourait de sa fidélité.

"Il s'agit d'un problème vital, simple et immense : celui de la fidélité. Se retenir à ce qui est perdu, persister éternellement, jusqu'à la mort - ou bien vivre, continuer à vivre, aller plus loin, se métamorphoser, renoncer à l'unité de l'âme tout en restant soi-même dans la métamorphose, être toujours un homme sans descendre au rang de l'animal dépourvu de mémoire (...) Ariane, elle, n'a pu être l'épouse ou l'amante que d'un seul homme, elle ne peut être abandonnée, quittée, que par un seul homme. Mais une chose demeure, même pour elle : le miracle, le dieu. Elle se donne à lui car elle le prend comme pour la Mort : il est à la fois la mort et la vie, il lui dévoile les profondeurs insondables de sa propre nature, il fait d'elle une enchanteresse, une magicienne, qui a métamorphosé la petite Ariane, il lui révèle magiquement, ici-bas, l'au-delà; tout en la métamorphosant, il lui permet de rester elle-même." **

* Dans le poème "Selige Sehnsucht" que Hoffmannsthal cite dans son "Entretien sur des poèmes"
** A Strauss, mi juillet 1911, dans Correspondance


(Klimt - "Le baiser")

Alain Montandon - "Le baiser - Le corps au bord des lèvres"


Le baiser, c'est aussi poser ses lèvres sur des parties du corps qui ne gardent pas trace visible des baisers autrefois reçus. Feydeau se demandait dans Fanny si les baisers n'étaient pas des choses fugitives et s'il ne restait rien d'eux sur les lèvres, quand elles les avaient essuyés. Il semble que non, et que même invisibles ils gravent souvenirs et fantasmes troublants. Suspicion et jalousie, sous la plume de Théophile Gautier, imaginent alors la présence invisible des autres et de l'Autre :

"Ah ! quelle pensée amère et honteuse que celle qu'on essuie les baisers d'un autre, qu'il n'y a peut-être pas une seule place sur ce front, sur ces lèvres, sur cette gorge, sur ces épaules, sur tout ce corps qui est à vous maitenant, qui n'ait été rougie et marquée par des lèvres étrangères; que ces murmures divins qui viennent au secours de la langue qui n'a plus de mots ont déjà été entendus; que ces sens si émus n'ont pas appris de vous leur extase et leur délire, et que tout là-bas, bien loin, bien à l'écart dans un de ces recoins de l'âme où l'on ne va jamais, veille un souvenir inexorable qui compare les plaisirs d'autrefois aux plaisirs d'aujourd'hui !"

Dans le roman de Zola Madeleine Férat, le mari songe aux cinq années d'amour qu'il a passées avec Madeleine, à la douceur des étreintes et des baisers échangés. Mais le soupçon s'installe :

"Et maintenant un doute atroce le rongeait : il se revoyait baisant ces épaules soyeuses, il sentait sous ses lèvres les frissons de cette peau, et il se demandait avec angoisse si ces lèvres seules la faisaient frissonner, si elle n'était pas toute chaude, toute frémissante encore des caresses d'un autre. Lui, il se donnait vierge, il ne pouvait mêler à ses voluptés présentes la sensation toujours présente de voluptés passées; mais Madeleine n'avait point son ignorance; elle retrouvait sans doute, à son contact, les fièvres qu'un premier amant lui avait fait connaître. Certes, elle devait songer à cet homme dans ses bras, et il allait jusqu'à se dire qu'elle goûtait peut-être à un plaisir monstrueux à évoquer les jouissances du passé pour doubler celles du présent (...) les cauchemars du jeune homme renaissaient dans son cerveau éperdu, il pensait de nouveau à cet étrange adultère moral dont sa femme avait du se rendre coupable en laissant son imagination prendre les baisers de son mari pour les baisers de son amant. De là, la ressemblance de sa fille avec cet amant. À cette heure, il possédait une preuve; il ne pouvait plus douter du rôle odieux qu'il avait joué. Son enfant ne lui appartenait pas; elle était le fruit de l'union honteuse de Madeleine avec un fantôme."

Est-on jamais sûr, en effet, que les baisers donnés soient les baisers reçus ? Certains se perdent en route... D'autres sont détournés... Qui garantit que ce geste le plus immédiat, le plus intime, soit le plus authentique ?
Valéry Larbaud, dans Amants, heureux amants, répondait d'une certaine manière à cette question (mais la réponse n'en est qu'une parmi d'autres) : "Mais s'aimaient-ils vraiment ? Peut-être qu'au fond ils n'aimaient que les baisers qu'ils se donnaient ?"

(John Willie - Couverture Revue "Bizarre" No 10)