Giuseppe Ungaretti - "Poètes d'Italie, Anthologie"


La mère

Et quand mon coeur aura d'un dernier battement
Fait choir le mur d'ombre, ô mère, pour me conduire
Jusqu'au Seigneur, comme autrefois, tu me prendras,
Par la main. Tu seras

À genoux fermement
Une statue face à face avec l'Éternel,
Comme je te voyais
Jadis quand tu étais

Encore en vie. Et toi,
Toute tremblante, tu lèveras tes vieux bras
Comme à ton dernier soupir
Disant : "Mon Dieu, me voilà."

Et c'est seulement, quand il m'aura pardonné,
Que tu désireras alors me regarder.
Tu te souviendras de m'avoir tant attendu :
Il passera dans tes yeux l'éclair d'un soupir.


(Giovanni Segantini - "Ave Maria")

Alain Daniélou - "L'Érotisme divinisé"



Dans les Purâna, où sont recueillies les légendes mythologiques et historiques les plus anciennes de l'Inde, Shiva apparaît sous sa forme préhistorique comme une divinité mystérieuse et lubrique de la forêt primitive. Il est nu. Sa beauté séduit tous les êtres. Les sages eux-mêmes, qui pratiquent un sévère ascétisme, sont troublés par la grâce du dieu qui danse, chante et joue du tambour. C'est par sa danse qu'il crée l'harmonie qui donne naissance au monde. Sa force virile est sans limites. Errant dans la forêt, symbole du Cosmos, son membre en érection, il répand sa semence et c'est de cette semence que naissent les plantes, les métaux, les pierres précieuses.
Par sa danse cosmique, Shiva crée le mouvement.
C'est le mouvement qui détermine la mesure, le rythme du temps qui permet au monde d'apparaître. L'image ithyphallique du dieu dansant occupe dans le temple la place principale, au-dessus du toit de la salle voûtée, le mandapa qui masque l'entrée du sanctuaire. L'image de Shiva dansant se trouve donc au-dessus de celle des planètes qui forment le monde des vivants - mais elle en est séparée par le toit du mandapa, du vestibule séparant les mondes visibles des mondes transcendants. Elle est la source de la manifestation dans le monde des formes.

(...)

Le monde est un immense sacrifice. Aucun être ne peut exister sans détruire, sans dévorer d'autres êtres. La matière elle-même n'existe que par combustion. C'est en brûlant, en dévorant sa propre substance que le Soleil nous donne la lumière et la vie. Le sacrifice cosmique est représenté par cette fonction du feu qui ne vit qu'en détruisant la vie. Shiva, ordonnateur du sacrifice cosmique, est représenté déversant son sperme, l'essence de la vie, dans la bouche d'Agni, le Feu.
Dans les rituels de sacrifice, des êtres vivants, animaux ou hommes, et des semences végétales sont jetés dans le feu. Des sacrifices de semence humaine ont également lieu lors des cérémonies secrètes.
Shiva est aussi représenté uni à sa compagne l'Énergie (Shakti). Tout un monde de légendes et de mythes nous conte leurs amours. L'énergie cosmique se manifeste sur le plan terrestre par l'énergie magnétique qui s'exhale du sommet des montagnes. Aussi Shakti est-elle appelée Pârvatî (de parvata, montagne).
Pour marquer la prédominance du féminin dans le culte shakta, Kâli, la puissance du Temps, l'aspect fondamental de l'énergie cosmique est toujours représentée debout ou accroupie au-dessus du corps ithyphallique de Shiva étendu, car sans elle, Shiva est sans vie (shava), le monde ne peut exister.
Shiva et Shakti sont l'un et l'autre des divinités créatrices, toutefois le but de leur union n'est pas le procréation mais le plaisir, la volupté (ânanda) qui est la nature transcendante, la véritable raison d'être de l'Univers. les deux contraires, les deux pôles, positif et négatif, n'ont de réalité que l'un par rapport à l'autre. Ils n'existent que dans ce qui les unit, dans cette étincelle qui passe de l'un à l'autre et qui est le plaisir .C'est donc la volupté qui constitue la cause immanente de l'Univers, la substance et la source du créé. Le plaisir, qui est divin, est le principe du monde. Le mécanisme de la fécondation n'en est qu'un aspect secondaire. Le monde n'est pas engendré par Shiva et Shakti comme la résultante d'un acte. C'est la substance première du monde, la volupté ou le plaisir, qui est manifeste de leur union.
Dans les récits mythologiques Shiva et Shakti ont bien l'un et l'autre un fils mais ces fils sont nés de chacun d'eux indépendamment. Le fils de Shiva est appelé Skanda (le jet de sperme). Il est le dieu de la beauté et de la guerre, le capitaine de l'armée des dieux. Skanda naquit lorsque, dans le sacrifice qui donna naissance au monde, Shiva déversa son sperme comme une offrande rituelle dans la bouche du Feu (Agni). Incapable de supporter la puissance de la semence divine, Agni dut la rejeter et la semence tomba dans le Gange, le flot sacré de la connaissance, qui déposa le sperme divin dans un marécage de roseaux. C'est là que Skanda grandit, nourri par les sept Pléiades. Il développa sept têtes pour boire leur lait. Il devint le dieu de la beauté, l'adolescent parfait. Mais il se refusa à tout contact avec les femmes. Il resta vierge, ou tout au moins sans rapports avec des êtres féminins. Son culte et l'approche de ses temples sont interdits aux femmes. Il n'a qu'une seule épouse, l'armée (Séna). Il est le dieu des rites homosexuels.
Le fils de Pârvâti est appelé Ganapati (Ganesha). Il est le dieu des quantités, de tout ce qui peut être compté. Il représente l'identité qui semble impossible du macrocosme (l'éléphant) et du microcosme (l'homme). Sa tête d'éléphant écarte tous les obstacles et il doit être vénéré avant toute entreprise. Pârvâti, qui désirait un gardien pour sa porte, car Shiva l'importunait trop souvent, gratta la crasse de son corps alors qu'elle prenait son bain et en forma une boulette à laquelle elle insuffla la vie. C'est ainsi que naquit le rusé dieu-éléphant. Il grandit vite et se battit furieusement contre les gardes de Shiva, les délinquants du ciel. Plus tard il prit deux épouses, appelées Réussite (Siddhi) et Succès (Riddhi).


(Udayagiri Skanda)