Lou-Andreas Salomé - "L'érotisme" II




LA FEMME

La maternité n'est pas la seule forme d'être en laquelle se révèle à quel point c'est justement la physiologie de la femme qui contient les germes de son développement le plus souverain, par-delà le simple érotisme, jusqu'à une humanité plus générale. Un second type de féminité en lequel on célèbre également la symbole suprême de l'amour, dans un caractère qui apparemment surmonte l'érotisme, s'est fixé sous l'image de la Madone. Même s'il est vrai que la possession de la vierge par le dieu, aux temps les plus anciens, a pu ensuite être intégrée aux intrigues du clergé, il est toutefois indubitable qu'elle est née du besoin de soumettre la sexualité à ce qu'approuve et sanctifie la religion, et, même lorsque se sont greffés sur elle des rites orgiaques, de l'élever, en tant que sacré, au-dessus des besoins de l'individu. En effet, cette conception primitive de la Madone semble se rapprocher de celle que nous faisons actuellement de la prostituée : du don de soi sans possibilité de choix, ni même de plaisir, autrement dit, du don de soi en vue d'objectifs profondément étrangers à l'érotisme. Le type de la prostituée et le type de la Madone se ressemblent sur ce point à peu près comme la caricature et son modèle vivant, ou se touchent dans leurs extrêmes; mais ce qui les rend possibles, l'un comme l'autre, c'est déjà le même principe qui donne à la femme vocation d'animal porteur de vie, d'animal maternel : son corps, pour autant qu'il porte l'enfant à naître, en tant que temple du dieu, ou que théâtre et lieu vénal de la sexualité, devient l'expression faite chair, le symbole de cette passivité qui rend la femme également apte à dégrader l'acte sexuel ou à le transfigurer.
Or, de même qu'en la maternité c'est la plus forte passivité de la femme qui se métamorphose en l'extrême de son pouvoir créateur, on pourrait aussi, et non sans raison, spiritualiser la notion de Madone jusqu'au plus haut niveau de l'activité porteuse de sens. Car elle ne désigne pas uniquement une négation, la femme libérée de la concupiscence, mais aussi celle qui s'est consacrée de tous ses pouvoirs, y compris les pouvoirs non érotiques, à la seule fin de la conception. Plus une femme est enracinée dans l'amour, plus elle est parvenue à s'y réaliser personnellement, et plus l'élimination passive, dans la sexualité, du pur et simple plaisir se mue en un acte, un accomplissement et une action vivants. Sensualité et chasteté, épanouissement et sanctification d'elle-même par elle-même s'y confondent : en chacune des heures les plus hautes de la femme, l'homme n'est jamais que le charpentier de Marie, à côté d'un dieu. On pourrait dire que, dans la mesure où l'amour viril est tellement opposé au sien, plus actif, plus partiel, plus grevé par le besoin d'être soulagé, il le rend, même au sein de cet amour, plus gauche que la femme qui, aimant plus totalement et plus passivement, cherche de corps et d'âme un espace en lequel s'accomplir, et tout le contenu d'une vie à amener jusqu'à sa floraison, jusqu'à son flamboiement, afin qu'il s'y consume. De même qu'il est caractéristique qu'il n'y ait pas de mot masculin qui corresponde à "prostituée", et qui s'applique à la seule utilisation sexuelle passive du corps d'autrui, il n'en est pas non plus qui désigne le type de la Madone, la positivité de la sanctification : l'homme ne peut être "un saint" que par la négation de la sexualité, selon le modèle de l'ascète.


(Le Perugin - "Marie Madeleine")