Marie Sémon - "Anna Karénine : passion et dépossession du moi"


À son alter ego, Lévine, dont le cheminement fait pendant à celui d'Anna, Tolstoï donne de sortir vainqueur de sa captivité déterministe, de partir en quête de son vrai moi en s'efforçant d'en gouverner la destinée; il lui permet de surmonter des tentations suicidaires, de trouver la foi qui fait aller de l'avant sur le chemin de la vie, de façonner, en collaborant à la volonté divine, ce qui deviendra un destin créateur de liberté et non destructeur de l'être. Pour Anna, ce qui donne tant de force à la terrible bataille qu'elle se livre, c'est que le romancier semble lui offrir la même possibilité, qu'à plusieurs reprises elle va repousser.
Pour peindre Anna, le philosophe se fonde sur le principe de la "diversité de l'individu" (Montaigne) qui, chez lui, prend le nom de "fluence". Car, pense-t-il, "l'homme coule, et il y a en lui toutes les possibilités. (...) C'est en cela qu'est sa grandeur", "l'homme est tout, toutes les possibilités, il est matière fluente", "souvent, il n'est absolument pas semblable à lui-même". Fluence et unité, nécessité et liberté, mouvement et invariabilité, immobilité du noyau de la personnalité, cette "dialectique de l'âme" (Tchernychevski) enracine la technique du portraitiste dans une conviction philosophique qui ouvre sur une possibilité de libération et d'épanouissement de la personnalité.
Mais les yeux perçants de l'artiste voient plus loin que ceux du théoricien. Et surtout, le peintre de la femme n'est pas toujours libre de la fascination-répulsion, de l'amour et de la haine, qu'elle éveille tour à tour ou simultanément en lui... Ainsi, les monologues intérieurs masculins - en l'occurrence, ceux de Lévine - mènent à une conquête du moi intègre et de la vérité; ceux des femmes, ceux d'Anna en particulier, beaucoup plus réussis d'un point de vue strictement littéraire, sont soit logiques et structurés quand elle se ment à elle-même (origine d'un dédoublement destructeur), soit bouleversés et bouleversants quand ils expriment le désarroi d'un stream of consciouness impossible à dominer. Dans le premier cas, la "petite part de liberté" est étouffée par le mensonge à soi-même ou le refus de verbaliser qui enfouit systématiquement le conflit moral dans les noeuds profonds de la psyché aussi rendue malade. C'est ce qui va s'intensifiant chez la jeune femme à mesure que sa voie sur cette terre se rétrécit et la rapproche d'une mort inéluctable.
"Plus nos personnages vivent et moins ils nous sont soumis." La genèse de ce personnage complexe qu'est Anna Karénine porte les traces du rude combat que Tolstoï livra à son héroïne pour surmonter ses puissantes passions contradictoires : celle du moraliste qui ne connait que l'éthique de la loi, celle du philosophe personnaliste respectueux du mystère de la personne, celle enfin de l'artiste sensualiste épris de beauté, qui, sans la savoir, projette son désir sur son héroïne. Inconsciente, l'éthique de la création vient combattre l'éthique de la loi, qu'elle surclasse largement.

(...)

On le voit, la naissance de l'héroïne à elle-même est tissée de contradictions : celles de la vie qui ne saurait plier un être vivant à un système philosophique rigoureux, celles du romancier lui-même, "l'homme le plus compliqué du XIXe siècle" dira Gorki. En introduisant (assez tardivement) sur la scène romanesque Lévine qui lui ressemble comme un frère, il fait résonner avec force, en écho à l'angoisse fondamentale d'Anna, la sienne propre. Le thème du sens de la vie et du destin de mortalité des humains - déterminisme le plus formidable - devient une phrase musicale lancinante du roman, modulée parallèlement par un homme et par une femme.


( Kenichi Oshine - "Untitled")

Dostoïevski - "La douce"


Je marche, je marche tout le temps. Je sais, je sais, ne me soufflez pas : ça vous fait rire que je me plaigne du hasard et de ces cinq minutes ? Mais c'est une évidence, ça. Réfléchissez : elle n'a même pas laissé une lettre, comme quoi, n'est-ce pas, "n'accusez personne de ma mort", comme tout le monde. Elle ne pouvait donc pas se dire qu'on pouvait même faire des ennuis à Loukeria : "N'est ce pas, elles étaient seules ensemble, c'est elle qui l'a poussée." Ils l'auraient démolie, même innocente, si seulement il n'y avait pas eu quatre personnes, dehors, des fenêtres d'en face et dans la cour, qui l'avaient vue se jeter toute seule, en serrant son icône. Mais ça aussi, c'est un hasard, que les gens aient été là et qu'ils aient vu. Non, tout ça, c'est un instant - un clin d'oeil. Soudaineté, fantaisie ! Qu'est ce que ça fait, qu'elle priait devant l'icône ? Ça ne veut pas encore dire qu'elle allait mourir. Tout cet instant n'aura duré, peut-être, en tout, que quelque dix minutes, toute sa décision - quand elle était contre le mur, la tête appuyée sur la main, et qu'elle souriait. L'idée lui est passée par la tête, ça s'est mis à tourner et - elle n'a pas pu résister.
C'est un malentendu patent, comme vous voulez. On pouvait encore vivre avec moi. Ou alors, l'anémie ? L'anémie, tout simplement, l'épuisement de l'énergie vitale ? Elle s'est fatiguée pendant l'hiver, voilà...


(Photographie de John Stanmeyer)

Jon Fosse - "Dors mon petit enfant"


PERSONNAGE 3
Aucune importance
ça n'a aucune importance
tout est égal
et ça n'a aucune importance
Tout est loin
et tout est proche
Tout est avec nous
et rien
Rien
et tout
Tout
et rien
Silence
Tous nos êtres chers sont avec nous
Et aucun de nos êtres chers n'est avec nous
nous sommes maintenant nos êtres chers
PERSONNAGE 2
Ça nous l'avions tous compris
PERSONNAGE 3
Tout le monde le comprend
et personne
tout le monde comprend tout
et rien
PERSONNAGE 1
Il n'y a plus rien à comprendre
PERSONNAGE 2
Tout ça c'est fini
PERSONNAGE 3
Maintenant nous sommes amour
maintenant nous sommes là où se trouvent l'amour
et le grand repos
Maintenant aucun de vous
ne doit plus rien dire
maintenant nous allons tous nous taire
ne pas penser
ne rien dire
Maintenant les pensées c'est fini
Maintenant les mots c'est fini
Maintenant le temps est venu d'un amour
que personne ne peut comprendre
PERSONNAGE 1
Mais
PERSONNAGE 2
Ce n'est pas possible
PERSONNAGE 1
vivement
Ça ressemble tellement à mes enfants
PERSONNAGE 2
Ça ressemble tellement à celle que j'ai toujours aimée
celle qui est mon amour
c'est à elle que ça ressemble
Ça lui ressemble tellement
C'est elle
que je suis
quand je suis ici
PERSONNAGE 1
Ce sont mes enfants
Mes enfants que j'aime
Long silence
PERSONNAGE 3
Ce sont tes enfants
PERSONNAGE 2
C'est celle que j'aime
Silence encore plus long
PERSONNAGE 3
C'est celle que tu aimes


(Artiste : Eric Eaton)

Paul Eluard - "Médieuses"


VI

Où es-tu me vois-tu m’entends-tu
Me reconnaîtras-tu
Moi la plus belle moi la seule
Je tiens le flot de la rivière comme un violon
Je laisse passer les jours
Je laisse passer les bateaux les nuages
L’ennui est mort près de moi
Je tiens tous les échos d’enfance mes trésors
Avec des rires dans mon cou

Mon paysage est un bien grand bonheur
Et mon visage un limpide univers
Ailleurs on pleure des larmes noires
On va de caverne en caverne
Ici on ne peut pas se perdre
Et mon visage est dans l’eau pure je le vois
Chanter un seul arbre
Adoucir des cailloux
Refléter l’horizon
Je m’appuie contre l’arbre
Couche sur les cailloux
Sur l’eau j’applaudis le soleil la pluie
Et le vent sérieux

Où es-tu me vois-tu m’entends-tu
Je suis la créature de derrière le rideau
De derrière le premier rideau venu
Maîtresse des verdures malgré tout
Et des plantes de rien
Maîtresse de l’eau maîtresse de l’air
Je domine ma solitude
Où es-tu
À force de rêver de moi le long des murs
Tu me vois tu m’entends
Et tu voudrais changer mon cœur
M’arracher au sein de mes yeux

J’ai le pouvoir d’exister sans destin
Entre givre et rosée entre oubli et présence

Fraîcheur chaleur je n’en ai pas souci
Je ferai s’éloigner à travers tes désirs
L’image de moi-même que tu m’offres
Mon visage n’a qu’une étoile

Il faut céder m’aimer en vain
Je suis éclipse rêve de nuit
Oublie mes rideaux de cristal

Je reste dans mes propres feuilles
Je reste mon propre miroir
Je mêle la neige et le feu
Mes cailloux ont ma douceur
Ma saison est éternelle.



(Marcel Van der Vlugt - "Greetings from Beauty")

Amy Butler Greenfield - "L'extraordinaire saga du rouge"


Selon la tradition juive, le rouge jouissait d'une complexité et d'une importance énormes. Associé non seulement à l'homme - adam signifie "rouge" en hébreu -, il rappelait la présence du divin, sous la forme du buisson ardent. Le rouge vif, marque de l'immolation, incarnait aussi le pêché que l'on tentait d'expier par ce même sacrifice, comme le rappelle Esaïe I, 18 : "Quand bien même vos crimes auraient la couleur du sang, ils seront blancs comme neige." On rattachait le rouge à d'autres connotations comme la fortune, la guerre ou le désir. Dans les textes, les hommes riches et les vaillants guerriers portaient cette couleur tandis que le Cantique des cantiques compare les lèvres de l'aimée à un "ruban rouge" (Cantique IV, 3).


(Rey - "Vierge rouge")

Daniel Sibony - "Partage des eaux"


La fidélité est une sorte de séduction de l'origine par elle-même, de l'identité par elle-même; une façon d'être proche de soi mais à distance. Elle veut être un gain de temps, mais parfois il lui faut démentir le temps. La fidélité vivante est nourrie par le temps des épreuves qu'elle a pu surmonter. Un couple qui, d'une telle épreuve, ne peut rien faire d'autre qu'une rupture, on peut dire que, pour lui, dès le départ, l'objet fétiche et obsédant était... la fidélité en tant que refus du manque; et quand l'épreuve du manque arrive, tout craque. Le couple était donc constitué comme une alliance militaire contre l'invasion possible du manque; quand celui-ci pénètre dans la citadelle, c'est l'écroulement.
La fidélité est une figure de l'identité, c'est une traversée du manque selon une ligne ni trop proche ni trop loin de l'identité; une ligne qui dessine après coup les contours d'une identité, dont au départ on sait peu de choses. Mais à travers ces modulations de pertes et de retrouvailles, de distances et de coïncidences, l'identité s'assume. Une fidélité qui n'a plus les moyens de connaître l'épreuve du manque n'est plus une fidélité, c'est une précaution pour conserver une identité biologique.

(...)

Être fiable, c'est pouvoir affronter l'aventure où nos fiabilités précaires rouvrent le problème de l'origine et des liens où elle se transfère.
On en vient alors à questionner la "fidélité à soi". Elle s'évoque souvent à propos de changements biologiques historiques : des gens se sont sustentés avec telle idées, telles croyances, et ils en ont changé; et d'autres les désignent avec une pointe de mépris : "Ils ont retourné leur veste ... de vrais caméléons." C'est un peu simple, car parfois pour être fidèle à "soi", il faut se trahir, se dévoyer de sa voie, rompre avec elle sans raison. La raison, on la récupère après, c'est facile, par des constructions après coup, qui montrent d'ailleurs une étrange fidélité à l'emprise très tyrannique de la raison.
Les flux de vie exigent certaines ruptures de cette emprise rationnelle. On croit se trahir, et l'on s'aperçoit que c'était un rebond, un saut qui n'avait pas sa raison dans cette rationalité, mais qui venait d'ailleurs, d'une autre raison, plus nouvelle. Du coup, il ne s'agit plus de s'expliquer avec son passé comme un tribunal. Beaucoup ont été marxistes à une certaine époque parce que c'était alors leur façon de dire leur révolte contre leur origine; et puis, sans nulle référence au réel, notamment aux échecs réels de l'idée marxiste, ils ont lâché cette révolte, ayant trouvé d'autres chemins, et ont même pu constater que cette révolte contre l'origine avait été une façon de lui être fidèle. Parfois quelqu'un vous dit : "Je t'ai connu plus rebelle autrefois, et là je te vois refroidi, tu as mis de l'eau dans ton vin, tu n'es plus toi-même ..." On oublie souvent qu'il dit ainsi, pour son compte, sa nostalgie d'avoir devant lui un éternel rebelle pour pouvoir, lui, s'abstenir de toute révolte; et son fantasme présuppose une fixation du temps, un cours immuable de l'histoire.
Or, cette révolte marquait peut-être une rupture à condition, justement, de ne pas s'éterniser. De même, certaines paroles ont besoin d'être dites pour n'avoir plus à être dites; elles peuvent exprimer une certaine colère, mais elles servent à s'en éloigner. Rester fidèle à ces moments de colère, ne pas décolérer, ce serait trahir la justesse même de cette colère en l'éternisant; elle perd son acuité, elle devient bouderie mortifiée. La colère est une infidélité à soi, une façon de casser pour se permettre de reprendre ailleurs; une façon de casser ceci pour ne pas tout casser.
On l'a vu, il arrive souvent que le fantasme de fidélité absolue soit celui que l'on prête aux parents, et qu'on transfère à partir d'eux en leur faisant dire : "Tu nous as trahis, tu nous as lâchés, toi qui ne jurais que par nous..." Cette trahison, essentielle pour que l'être advienne, est le fondement d'une mutation sans laquelle on ne peut pas vivre. Beaucoup étouffent cette mutation sous le poids de la "faute" qu'elle pourrait entraîner; sous le poids de la culpabilité.
Il y a une belle ambiguïté du mot trahir : outre qu'il est à la racine de la "tradition", c'est-à-dire de ce qui se transmet quoi que l'on fasse, il possède deux sens contraires : "votre rougeur a trahi vos sentiments" signifie qu'elle les a révélés; "En faisant cela il a trahi son origine" signifie à la fois qu'il a fait rupture avec elle et qu'il l'a exprimée.
De sorte que s'il y a quelque chose à quoi l'on est, en dernier ressort, toujours fidèle, c'est bien à son origine et à son destin. En les trahissant, on y retombe du fait même de les trahir. Et en y collant de trop près, on risque de leur être infidèle. Imaginez une mère subtile, inconsciemment réjouie de voir que son cher fils ne trouve pas d'autre femme qu'elle (autrement dit devient "homo") et consciemment déchirée de ne pouvoir lui dire clairement : "oublie-moi un peu, trahis-moi donc !" Elle sait qu'elle ne peut pas le dire, car l'abandon qu'elle réclame authentifierait sa maîtrise, à elle. Certaines choses, pour prendre effet de vérité, doivent en passer par cette vibration précaire où se mêlent fidélité et trahison.
Serait-on condamné sans le savoir à une certaine fidélité ? De fait, on produit des traces qui, après coup, la révèlent, l'alimentent, et nous font connaître ce à quoi, sans le savoir, nous étions fidèles. C'est la fidélité non pas comme décision volontariste, mais comme moyen de connaissance, après coup, qui fait dire : "Quelle constance ..." L'identité serait l'accumulation de ces traces d'infidélité involontaire : on se "retourne" dessus, on en est "impressionné", marqué, remarqué.


(Alfred de Dreux - "Amazone")

Maurice Blanchot - "La folie du jour"




Elle se montait singulièrement la tête. Elle m'exaltait, mais pour s'élever à ma suite : "Vous êtes la famine, la discorde, le meurtre, la destruction. - Pourquoi tout cela ? - Parce que je suis l'ange de la discorde, du meurtre et de la fin. - Eh bien, lui disais-je, en voilà plus qu'il ne faut pour nous enfermer tous deux." La vérité, c'est qu'elle me plaisait. Elle était dans ce milieu surpeuplé d'hommes le seul élément féminin. Elle m'avait une fois fait toucher son genou : une bizarre impression. Je le lui avais déclaré : Je ne suis pas homme à me contenter d'un genou. Sa réponse : Ce serait dégoutant !

Voici un de ses jeux. Elle me montrait une portion de l'espace, entre le haut de la fenêtre et le plafond : "Vous êtes là", disait-elle. Je regardais ce point avec intensité. "Y êtes-vous ?" Je le regardais avec toute ma puissance. "Eh bien ?" Je sentais bondir les cicatrices de mon regard, ma vue devenait une plaie, ma tête un trou, un taureau éventré. Soudain, elle s'écriait : "Ah, je vois le jour, ah, Dieu", etc. Je protestais que ce jeu me fatiguait énormément, mais elle était insatiable de ma gloire.

(Jan Toorop - "O Grave, Where is thy Victory ?")