Bruno Bettelheim - "Psychanalyse des contes de fées"


Tout se passe comme si le Petit Chaperon Rouge essayait de comprendre la nature contradictoire du mâle en expérimentant tous les aspects de sa personnalité : les tendances égoïstes, asociales, violentes, virtuellement destructives du ça (le loup) et les tendances altruistes, sociales, réfléchies et tutélaires du moi (le chasseur).
Le Petit Chaperon Rouge est universellement aimée parce que, tout en étant vertueuse, elle est exposée à la tentation; et parce que son sort nous apprend qu'en faisant confiance aux bonnes intentions du premier venu, chose qui est fort agréable, on risque en réalité de tomber tout droit dans un piège. Si nous n'avions pas nous-mêmes quelque chose qui aime le grand méchant loup, il aurait moins de pouvoir sur nous. Il est donc encore plus important de comprendre sa nature et encore plus important d'apprendre ce qui nous le rend si séduisant. Si séduisant que soit la naïveté, il est dangereux de rester naïf toute sa vie.
Mais le loup ne se contente pas d'être le séducteur mâle, il représente aussi les tendances asociales, animales, qui agissent en nous. En oubliant les principes vertueux de l'âge scolaire qui veulent que l'on "marche droit", comme le devoir l'exige, notre héroïne retourne au stade oedipien de l'enfant qui ne cherche que son plaisir. En suivant les suggestions du loup, elle lui donne également l'occasion de dévorer sa grand-mère. Ici, l'histoire témoigne de certaines difficultés oedipiennes qui sont restées sans solution chez la petite fille, et celle-ci, quand le loup la dévore, est justement punie d'avoir tout fait pour que le loup puisse éliminer une figure maternelle. Même un enfant de quatre ans ne peut s'empêcher de se demander où veut en venir le Petit Chaperon Rouge quand elle répond aux questions du loup et lui donne tous les détails qui lui permettront de trouver la maison de l'aïeule. À quoi peuvent bien servir ces renseignements, se demande l'enfant, si ce n'est à permettre au loup de trouver facilement son chemin ? Seuls les adultes persuadés que les contes de fées n'ont aucun sens peuvent ne pas voir que l'inconscient du Petit Chaperon Rouge fait tout ce qu'il faut pour livrer la grand-mère.
Cette dernière doit recevoir sa part de blâme. La petite fille a besoin d'une figure maternelle forte pour sa propre protection et comme modèle à imiter. Mais la grand-mère de l'histoire se laisse mener par ses propres désirs au-delà de ce qui est bon pour l'enfant : "Sa grand-mère... ne savait que faire ni que donner comme cadeaux à l'enfant." Ce ne serait pas la première ni la dernière fois qu'un enfant gâté par son aïeule irait vers les ennuis dans sa vraie vie. Que ce soit la mère ou la grand-mère (cette mère destituée), elle ne peut que nuire à la petite fille si elle renonce à son pouvoir de séduction sur les hommes et les transfère à l'enfant en lui offrant un bonnet rouge trop joli.


(Aéla Labbé - "cut-off")

Erri De Luca - "Le contraire de un" II



   Froid, ange gardien de mes nuits à la belle étoile, bienvenu, merci du voyage fait pour venir me retrouver jusqu'en Afrique. Froid du nord fourré avec mon souffle sous les couvertures, froid d'une gare d'arrivée dans une ville étrangère où chercher tout, d'une chasse d'eau à un travail de manoeuvre, froid d'escaliers, froid de femmes, froid de bancs, froid soude mes os qui claquent, serre-noi fort, fais cesser l'étreinte de moi-même, je me suis déjà assez salué.


(...)

Oui, j'aime l'hiver et février noix de glace, j'aime les neiges que le vent détache par petits paquets des branches des sapins et réunit à la neige avec le léger bruit d'un baiser, j'aime février qui grignote de la lumière au soleil, qui le retient chaque jour un peu plus, j'aime février qui remonte l'horizon, j'aime le rouge-gorge qui a résisté sans migrer vers le sud, j'aime l'amandier qui ouvre sa fleur blanche de pupille et la sème sur l'herbe décolorée par le givre, j'aime la vie qui continue sans moi, j'aime la vague qui passe et saute par-dessus moi, j'aime, j'appuie sur le verbe aimer, fais-moi sortir du côté sale, je suis prêt, je n'ai ni urine ni selles, je suis un poids égoutté, au nu, au net, déchargé de fautes. Se mourir, je crois, n'est pas une condamnation, mourir c'est être absous. Avec toute la colère de la fièvre, moi j'aime, j'aime l'oreiller trempé de mon odeur, j'aime la moustiquaire qui fait un cocon de mon corps de larve, j'aime, j'aime.

Ne jamais se mettre à prononcer le verbe aimer. Je me le donnais comme un élan pour me détacher, pour charger mon plongeon et chasser la vie de deux coups de talon. En revanche, il me clouait à nouveau les pieds au sol, les pieds, justement eux les premiers revenaient en arrière. Eux qui étaient en avance sur le corps, toujours en avant : de leur plante repartait la chaleur, le sec. Ils pointèrent hors de la couverture pour sortir, ils voulaient se détacher et s'en aller tout seuls se promener sur l'Afrique, nus sur la terre rouge. Mes pieds revenaient déjà, alors que ma tête répétait sa rengaine : rien, si kitu, je n'ai besoin de rien.
Et puis des pieds le verbe aimer remonta jusqu'aux genous, je sentis à nouveau ma vessie, la pulsion de l'urine, pas de force pour me déplacer, je la déversai donc dans le lit de camp entre mes jambes, foncée comme mon sang, chaude aussi comme lui. Et mes doigts se retirèrent du creux de mes aisselles, allèrent à sa rencontre pour s'y tremper et vinrent à mon nez pour donner la dernière nouvelle, urine chocolat, urine vinaigre, la poussière se décolla de mes yeux et ma première mise au point fut un visage de soeur noire, noire, mais blanche sur sa coiffe et dans sa bouche qui disait : "Apona", il guérit, parce que j'avais trempé le lit de camp, parce que le verbe aimer m'avait retourné, me redonnant la vie, pas la même, mais celle prise par un autre, car on vit à la place, au lieu de quelqu'un, le verbe aimer avait doublé le cap de février et le calendrier annonçait le premier jour de mars de l'année mille neuf cent quatre-vingt...


(Abbie Calvert - "A sense of place")

Paul Eluard - "Capitale de la douleur"



L'amoureuse

Elle est debout sur mes paupières
Et ses cheveux sont dans les miens,
Elle a la forme de mes mains,
Elle a la couleur de mes yeux,
Elle s'engloutit dans mon ombre
Comme une pierre sur le ciel.

Elle a toujours les yeux ouverts
Et ne me laisse pas dormir.
Ses rêves en pleine lumière
Font s'évaporer les soleils
Me font rire, pleurer et rire,
Parler sans avoir rien à dire.


(Aéla Labbé - "Eloa")

Pascal Bruckner - "Le paradoxe amoureux"


5) LA BELLE FOLIE DE L'AMOUR NUPTIAL

L'extravagance de notre époque tient dans ce rêve déraisonnable : le tout en un. Un seul être doit condenser la totalité de mes aspirations. Qui peut répondre à une telle attente (d'autant qu'il est des personnes riches en mondes et d'autres qui se contentent de parasiter le vôtre)?

(...)

Je crois encore au grand amour, entend-on souvent. Mais c'est aux personnes qu'il faut croire, vulnérables, imparfaites, pas à une abstraction, si admirable soit-elle. Aimer l'amour en général plus que les êtres eux-mêmes, c'est se gargariser d'idéal. D'abord exclu du mariage, le sentiment l'a désintégré de l'intérieur avant de se mettre en danger par excès d'ambition : sa voracité signe sa perte. Privé des obstacles qui le vivifiaient tout en le freinant, le voilà contraint de trouver en soi des moyens de se renouveler. Il meurt non d'être empêché mais de trop bien réussir. La passion, dit-on, est irrésistible; hélas, elle résiste à tout sauf à elle-même. La tragédie classique opposait un attachement impossible à un ordre cruel; la tragédie contemporaine, c'est l'amour tué par lui-même, mourant de sa propre victoire. C'est en s'exerçant qu'il se détruit, son apothéose est son déclin.

(...)

Seriez-vous prêt à mourir pour ceux que vous aimez ? Je suis surtout près à vivre avec eux : la prose du quotidien implique une constance de chaque instant et rend inutile de spéculer sur des gestes aussi extrêmes qu'aléatoires. Jadis l'éducation sentimentale avait partie liée avec le désenchantement; il fallait se repérer dans les méandres du coeur, éviter l'égarement des sens, fuir les chimères de la jeunesse au profit d'un itinéraire spirituel et moral. Toute notre littérature enseigne au contraire comment attiser la flamme, réchauffer les ardeurs. Grand renversement par rapport à l'âge classique : ce dernier redoutait le déchaînement des passions fatales qui sèment le malheur, nous redoutons leur tiédeur, leur essoufflement. Nous les décrétons poésie, félicité, nous n'en retenons que l'adjectif passionnant et en minimisons les tracas. Ce n'est plus l'anarchie des comportements que nous craignons, c'est la disparition des émois.


(Kunsthalle Hambourg - "Le temps des roses")

Annie Salager - "Quelqu'un"



Au souvenir adorable de ce qui jamais fut la vie
sous sa paupière de mythes quelqu'un
avait d'enfance un jouet de lumière
Quand trop d'humain l'eut piétiné
dans le coeur jour à jour sali
par son double de violence
quand trop d'humain l'eut piétiné
il se remit à respirer comme il l'avait cru impossible
en trébuchant sur le chaos
des sueurs d'angoisse et des voix
l'air lui emplissait la poitrine d'une musique de couleurs
et son coeur silencieux choisit de les aimer
sous l'humiliation obscure de ce qui jamais fut la vie


(Photographie tirée du film "A nos amours" de Pialat)

Jacques Lacan - "Des noms-du-père"


Qu'on ne nous objecte pas ces moments de paix, de fusion du couple, où chacun peut même se dire, de l'autre, bien content. Nous, analystes, allons y regarder de plus près, pour voir ce qu'il y a, dans ces moments, d'alibi fondamental, d'alibi phallique, où la femme se sublime, en quelque sorte, dans sa fonction de gaine, mais où quelque chose qui va plus loin reste infiniment au-dehors. C'est pour vous le montrer que je vous ai longtemps commenté ce passage d'Ovide où se fabule le mythe de Tirésias. Aussi bien faut-il indiquer ce qui se voit de traces de l'au-delà inentamé de la jouissance féminine, dans le mythe masculin de son prétendu masochisme.
Je vous ai menés plus loin. De façon symétrique, et comme sur une ligne non pas redescendante, mais courbe par rapport à ce sommet où se place la béance désir/jouissance au niveau génital, j'ai été jusqu'à ponctuer la fonction du petit a au niveau de la pulsion scopique.
Son essence est réalisée en ceci que, plus qu'ailleurs, le sujet est captif de la fonction du désir. C'est qu'ici, l'objet est étrange.
À ce niveau, l'objet est, en première approximation, cet oeil qui fait si bien dans le mythe d'Oedipe l'équivalent de l'organe à castrer. Mais ce n'est pourtant pas tout à fait de cela qu'il s'agit.
Dans la pulsion scopique, le sujet rencontre le monde comme spectacle qui le possède. Il y est la victime d'un leurre, par quoi ce qui sort de lui et qui l'affronte n'est pas le vrai a, mais son complément, l'image spéculative i(a). Voilà ce qui paraît être chu de lui. Le sujet est pris par le spectacle, il se réjouit, il s'esbaudit. C'est ce que Saint Augustin dénonce et désigne d'une façon si sublime, dans un texte que j'eusse voulu vous faire parcourir, comme concupiscence des yeux. Il croit désirer parce qu'il se voit comme désiré, et il ne voit pas que ce que l'Autre veut lui arracher c'est son regard.
La preuve en est ce qui arrive dans le phénomène de l'Unheimlich. Chaque fois que, soudain, par quelque incident fomenté par l'Autre, son image dans l'Autre apparaît au sujet comme privée de son regard, toute la trame de la chaîne dont le sujet est captif dans la pulsion scopique se défait, et c'est le retour à l'angoisse la plus basale.


(Photographe inconnu - "Fidelity")

Raoul Vaneigem - "De l'amour"


J'ai banni le reproche, moins par haine de la culpabilité que par souci de laisser l'amour pourvoir au rééquilibre des énergies divaguantes. Le malentendu, le mouvement d'humeur, la bouderie, la colère m'apparaissent comme des fautes d'orthographe ou de syntaxe à corriger. L'affection a le privilège désinvolte d'amender et de rectifier sans humilier. Je m'efforce de traiter les tics, les manies, les incompatibilités comme des contrastes, non comme des contrariétés. Je refuse la polémique, si ce n'est de façon ludique. Rien de plus simple, dès l'instant que la volonté de vie ridiculise et annule la volonté de puissance. Je, tu, nous, sommes semblables et dissemblables, telle est la richesse commune aux affections qui ne se renient pas.

Le conflit est inhérent au processus amoureux. C'est en quoi musique et amour participent du principe analogique. L'harmonie progresse en suscitant les désaccords à résoudre. L'accord répété lasse, la dissonance persistante irrite l'oreille, l'un et l'autre agacent les sens. L'amour sollicite la modulation.

Les maladresses de l'amour s'interprètent parfois en termes d'animosité, voire de désaffection. À dire vrai, elles risquent de se maculer de méchancetés, si les amants ne s'emploient à les laver à grandes eaux, à les tremper dans cette source intarissable, dont la pureté ne s'altère pas, même si l'un ou l'autre de ses ruisselets s'égare en un sol bourbeux. Elles relèvent surtout de la difficulté de l'amour à s'exprimer justement; il n'est pas plus judicieux de sanctionner ses tâtonnements que de railler l'enfant qui achoppe en s'essayant aux premiers pas.
Comme la nature, l'amour est un jardin à cultiver, non un éden à piller. Si la querelle accouche d'une rupture, c'est qu'Éros était mort prématurément.


(Beatrice Neumann - photographie de Sasha Grey)