Vincent Van Gogh - "Lettres à son frère Théo"


Je vais aujourd'hui probablement commencer l'intérieur du café où je loge, le soir au gaz.
C'est ce qu'on appelle ici un "café de nuit" (ils sont assez fréquents ici) qui restent ouverts toute la nuit. Les "rôdeurs de nuit" peuvent y trouver un asile donc, lorsqu'ils n'ont pas de quoi se payer un logement ou qu'ils soient trop soûls pour y être admis. Toutes ces choses, famille, patrie, sont peut-être plus charmantes dans l'imagination de tels que nous, qui nous passons passablement bien de patrie ainsi que de famille, que dans aucune réalité. Il me semble toujours être un voyageur, qui va quelque part et à une destination.
Si je me dis, le quelque part, la destination n'existent pas, cela me semble bien raisonné et véridique.
Le souteneur de bordel, lorsqu'il fout quelqu'un à la porte, en a une pareille de logique, raisonne bien aussi et a toujours raison je le sais. Aussi à la fin de la carrière j'aurai tort. Que soit. Je trouverai alors que non seulement les beaux-arts, mais le reste aussi n'étaient que des rêves, que soi-même on était rien du tout. Si nous sommes si légers que ça, tant mieux pour nous, rien ne s'opposant alors à la possibilité illimitée d'existence future. D'où vient que dans le cas présent de la mort de notre oncle, le visage du mort était calme, serein et grave. Lorsque c'est un fait que vivant il n'était guère ainsi, ni étant jeune ni vieux. Si souvent j'ai constaté un effet comme cela en regardant un mort comme pour l'interroger. Et cela est pour moi une preuve, non pas la plus sérieuse, d'une existence d'outre-tombe.
Un enfant dans le berceau également, si on le regarde à son aise, a l'infini dans les yeux. En somme je n'en sais rien, mais justement ce sentiment de ne pas savoir rend la vie réelle que nous vivons actuellement comparable à un simple trajet en chemin de fer. On marche vite, mais ne distingue aucun objet de très près, et surtout on ne voit pas la locomotive.


(Francis Bacon - "Trois études pour une crucifixion")

Chateaubriand - "René"


Au lever de l'aube, j'entendis le premier son des cloches... Vers dix heures, dans une sorte d'agonie, je me traînai au monastère. Rien ne peut plus être tragique quand on a assisté à un pareil spectacle; rien ne peut plus être douloureux quand on y a survécu.
Un peuple immense remplissait l'église. On me conduit au blanc du sanctuaire; je me précipite à genoux sans presque savoir où j'étais, ni à quoi j'étais résolu. Déjà le prêtre attendait à l'autel; tout à coup la grille mystérieuse s'ouvre, et Amélie s'avance, parée de toutes les pompes du monde. Elle était si belle, il y avait sur son visage quelque chose de si divin, qu'elle excita un mouvement de surprise et d'admiration. Vaincu par la glorieuse douleur de la sainte, abattu par les grandeurs de la religion, tous mes projets de violence s'évanouirent; ma force m'abandonna; je me sentis lié par une main tout-puissante, et au lieu de blasphèmes et de menaces, je ne trouvai dans mon coeur que de profondes adorations et les gémissements de l'humilité.

(...)

ô Amélie, orageuse comme l'océan; un naufrage plus affreux que celui du marinier : tout ce tableau est encore profondément gravé dans ma mémoire. Soleil de ce ciel nouveau, maintenant témoin de mes larmes, écho du rivage américain qui répétez les accents de René, ce fit le lendemain de cette nuit terrible, qu'appuyé sur le gaillard de mon vaisseau, je vis s'éloigner pour jamais ma terre natale ! Je contemplai long-temps sur la côte les derniers balancements des arbres de la patrie, et les faîtes du monastère qui s'abaissaient à l'horizon.

(...)

Un jour le Meschacebé, encore assez près de sa source, se lassa de n'être qu'un limpide ruisseau. Il demande des neiges aux montagnes, des eaux aux torrents, des pluies sans tempêtes, il franchit ses rives, et désole ses bords charmants. L'orgueilleux ruisseau s'applaudit d'abord de sa puissance; mais voyant que tout devenait désert sur son passage; qu'il coulait, abandonné dans la solitude; que ses eaux étaient toujours troublées, il regretta l'humble lit que lui avait creusé la nature, les oiseaux, les fleurs, les arbres et les ruisseaux, jadis modeste compagnons de son paisible cours.


(Gérard de Lairesse - "Bacchante endormie")

Maurice Blanchot - "L'attente l'oubli"


Elle avait parlé, mais il ne l'écoutait pas. Il l'écoutait seulement pour l'attirer à lui par son attention.

Etroite la présence, vaste le lieu.

(...)

Veillant sur la présence insurveillée.
Regarde-la un instant, par-dessus l'épaule; regarde d'un demi-regard vers elle; ne la regarde pas, regarde; d'un demi-regard, regarde uniquement.
Elle était presque trop présente; non pas présente : exposée à sa présence; ni absente : écartée des choses présentes par la force de sa présence en elle.

"Et pourquoi donc continuerais-je ?" - "Je le sais : pour vous confirmer dans la certitude que vous ne parlerez pas." - "Alors, soyez un peu amical envers ce que je ne puis vous dire."
Ce qu'elle disait - il ne manquait pas de l'en avertir - ne cessait de lutter vaillamment, obscurément. "Contre quoi ?" - "Que nous puissions le découvrir, c'est sans doute aussi le prix de cette lutte." - "Mais contre quoi ?" - "Il faut que vous luttiez encore pour le savoir." - "Eh bien, je le sais : c'est contre cette présence." - "Quelle présence ?" - "La mienne, celle qui a répondu à votre appel." Et comme il se taisait : "Et vous, luttez-vous avec moi ?" - "Je lutte avec vous, mais pour que vous l'acceptiez, comme je l'ai acceptée."
Elle aurait voulu - il s'en rendait bien compte - le faire douter de sa présence, si du moins le mot doute avait eu autant de force et de dignité qu'elle semblait lui en attribuer.
"Je ne doute pas de vous, je ne douterai jamais de vous." - "Je le sais, mais de ma présence ?" - "D'elle encore moins." - "Vous le voyez bien, vous la préférez."
Elle était presque trop présente, d'une présence qui douloureusement excédait son pouvoir de la laisser être toujours présente, là, immobile devant lui, même quand elle le suivait, même quand il la serrait contre lui, et lorsqu'elle parlait, parlant comme à côté de sa présence, lorsqu'elle s'approchait, s'approchant en raison de sa présence.

(...)

Il lui demanda : "Mais n'avez-vous pas le sentiment que je suis venu vous chercher ici et que je vous ai trouvée ? Alors, à quoi bon tout le reste ?" - "Retrouvée, peut être, mais sans m'avoir trouvée." - "Que voulez-vous dire ?" - "Que vous ne savez pas qui vous avez trouvé." Il le prit légèrement : "Bien sûr, mais cela ajoute à la beauté de la chose. Je reconnais que vous m'êtes aussi inconnue que familière. C'est une impression merveilleuse."


(Dave Cooper - "Candy dream")

Paule Praud - "Le jardin sauvage"


Au fond du jardin
une grande Berce
s'étale majestueusement ...

Sa grosse tige
s'équilibre
de feuilles énormes
immenses planeurs ...

au centre
un colossal bouton
s'enfle de jour en jour
Quelles superbes formes
vont surgir ?...

J'attends,
J'espère ...


(Rui Moreira - "Soleil")

Patrick Süskind - "Sur l'amour et la mort"


Ce que Saint Augustin dit du temps vaut tout aussi bien pour l'amour. Moins nous y réfléchissons, plus il nous paraît se comprendre tout seul; mais si nous commençons à nous creuser la tête à son propos, nous n'en sortons plus. Ce curieux paradoxe est confirmé par le fait que, depuis le début de l'histoire de la civilisation, l'homme en tant que créateur et, depuis l'époque d'Orphée, l'homme en tant que poète se sont occupés de peu de choses avec autant d'obstination que de l'amour. Car on sait bien que les poètes n'écrivent pas sur ce dont ils n'ont pas le fin mot; et ce pour des raisons qu'ils ne connaissent pas davantage, mais qu'ils veulent à tout prix connaître très précisément. Cette imparfaite connaissance, ce sentiment de foncière étrangeté, voilà l'impulsion première qui les fait saisir leur burin, leur plume ou leur lyre. (Colère, deuil, exaltation, argent, ect. sont tout à fait secondaires.) S'il en allait autrement, il n'y aurait pas de poèmes, de romans, de pièces de théâtre, etc., mais uniquement des communiqués.
L'amour paraît avoir quelque chose d'énigmatique, quelque chose qu'on ne peut savoir avec précision et qu'on ne peut expliquer que de manière insuffisante. Certes, cela est vrai tout aussi bien du big-bang ou du temps qu'il fera dans quinze jours. Néanmoins, la théorie du big-bang et les prévisions météorologiques échauffent beaucoup moins les poètes et leur public que tout ce qui a trait à l'amour. Celui-ci doit par conséquent avoir quelque chose de plus que ce côté mystérieux. Tout être humain voit là une affaire d'une importance vitale et qui le concerne on ne peut plus personnellement; au point que l'astrophysicien lui-même, s'il est amoureux, se souciera de l'origine de l'univers comme d'une guigne - et de la météo encore moins.
Mais cela ne vaut-il pas tout autant pour des activités comme respirer, manger et boire, digérer et déféquer ? Pourquoi, me demandais-je souvent quand j'étais enfant, les gens dans les romans ne vont-ils jamais aux cabinets ? Dans les contes non plus, ni dans les opéras, pas plus qu'au théâtre, dans les films ou dans les arts plastiques ? L'une des activités les plus importantes, éventuellement les plus urgentes et proprement vitales de l'être humain était donc absente de l'art. Au lieu de cela, l'art s'occupait perpétuellement, et avec une profusion infinie de détails et de variantes, des joies et des affres, de toutes les phases et modalités de cet amour dont on pouvait, croyais-je alors, parfaitement se passer. Pourquoi, dans l'histoire de l'humanité, n'y eut-il jamais de culte de l'excrément, alors que le sein, le vagin et le phallus y ont eu droit ? L'idée, même si elle est puérile, n'est pas si aberrante.


(William Bouguereau - "Tentation")

André Comte-Sponville - "La vie humaine"


Que les pères puissent aimer aussi, et aimer follement, je ne l'ignore pas : je l'ai appris à mes dépens, en tant que père cette fois, par l'angoisse, l'inquiétude, l'horreur parfois. Que l'amour soit une joie, comme disaient Aristote et Spinoza, c'est ce que je crois, que j'ai expliqué bien souvent. Mais cela ne l'expose que mieux au malheur ou à l'angoisse. Quoi de plus douloureux qu'une joie qu'on vous arrache ? Quoi de plus angoissant qu'une joie menacée ? Celui dont l'existence vous réjouit, dont le bonheur fait votre bonheur, comment, s'il vient à souffrir, n'en seriez-vous pas déchiré ? "Être père, disait Victor Hugo, c'est donner des otages au destin." C'est une formule que mon père répétait souvent (il devait nous aimer, lui aussi, à sa manière ...), et qu'il m'arrive de dire à mon tour. Que Dieu soit père, c'est la seule religion qui vaille. Mais les pères ne sont pas Dieu et prient en vain.


(Laetitia Sieffermann - "Phénomène")

Giorgio Agamben - "Nudités"


Le corps glorieux


1. Le problème du corps glorieux, à savoir de la nature et des caractères - et, de manière plus générale, de la vie - du corps des ressuscités au Paradis, est la chapitre suprême de la théologie, classé comme tel dans les traités sous la rubrique de fine ultimo.

(...)

Que le corps des béats soit impassible ne signifie pas qu'il n'a pas la capacité de percevoir, capacité qui est en partie indissociable de la perfection d'un corps. Si ce n'était pas le cas, la vie des béats ressemblerait à une espèce de sommeil, il s'agirait donc d'une vie réduite de moitié (vitae dimidium). Cela signifie plutôt, donc, que le corps du béat ne sera pas sujet à ces passions désordonnées qui, au contraire, lui arracheraient sa perfection. Le corps glorieux sera, en effet, soumis dans toutes ses parties à l'autorité de l'âme rationnelle, soumise, à son tour, à la volonté divine.
Certains théologiens cependant, scandalisés à l'idée qu'on puisse trouver au Paradis quelque chose à sentir, à goûter ou à toucher, excluent quelques-uns de nos sens de l'état paradisiaque. Thomas et, avec lui, la plus grande partie des Pères réfutent cette amputation. L'odorat des béats ne sera pas sans objet : "L'Église ne dit-elle pas dans ses chants que les corps des saints produisent le parfum le plus suave ?" L'odeur du corps glorieux sera, au contraire, dans son état sublime, privé de toute humidité matérielle, comme il advient dans les exhalations d'une distillation (sicut odor fumalis, evaporationis). Et le nez des béats, qu'aucune humidité ne viendra entraver, pourra en percevoir les nuances les plus fines (minimas odorum differentias). Le goût lui aussi exercera sa fonction, sans besoin d'aliments, peut-être "parce qu'il y aura sur la langue des élus une humeur délicieuse". Et le toucher enfin percevra aussi dans les corps des qualités particulières, qui semblent annoncer ces propriétés matérielles des images que les historiens de l'art moderne appellent les "valeurs tactiles".

6. Comment entendre la nature "subtile" du corps glorieux ? Selon une opinion que Thomas qualifie d'hérétique, la subtilité, à la manière d'une extrême raréfaction, rendra les corps des béats semblables à l'air et au vent, et pénétrables, donc, par les autres corps. Ou impalpables au point de ne pouvoir plus être distingués d'un souffle ou d'un esprit. Un tel corps pourrait alors occuper dans le même instant la place déjà occupée par un autre corps, qu'il soit glorieux ou non glorieux. Contre de tels excès, l'opinion dominante défend la caractère étendu et palpable du corps parfait. "Le Seigneur ressuscita avec un corps glorieux, et pourtant il était palpable comme le dit l'Évangile : 'Palpez et voyez, car l'esprit n'a ni chair ni os.' C'est pourquoi les corps glorieux aussi seront palpables."


(Dana Trippe - "Autoportrait")

Balzac - "La Fausse Maîtresse"


Ces plaisirs silencieux furent ensevelis dans son coeur comme ceux de la mère dont l'enfant ne sait jamais rien du coeur de sa mère; car est-ce le savoir que d'en ignorer quelque chose ? N'était-ce pas plus beau que le chaste amour de Pétrarque pour Laure, qui se soldait en définitif par un trésor de gloire et par le triomphe de la poésie qu'elle avait inspirée ? La sensation que dut éprouver d'Assas en mourant n'est-elle pas toute une vie ? Cette sensation, Paz l'éprouva chaque jour sans mourir, mais aussi sans le loyer de l'immortalité. Qu'y a-t-il donc dans l'amour pour que, nonobstant ces délices secrètes, Paz fût dévoré de chagrins ? La religion catholique a tellement grandi l'amour, qu'elle y a marié pour ainsi dire indissolublement l'estime et la noblesse. L'amour ne va pas sans les supériorités dont s'enorgueillit l'homme, et il est tellement rare d'être aimé quand on est méprisé, que Thaddée mourait des plaies qu'il s'était volontairement faites. S'entendre dire qu'elle l'aurait aimé et mourir?... le pauvre amoureux eût trouvé sa vie assez payée. les angoisses de sa situation antérieure lui semblaient préférables à vivre près d'elle, en l'accablant de ses générosités sans être apprécié, compris. Enfin, il voulait le loyer de sa vertu. Il maigrit et jaunit, il tomba si bien malade, dévoré par une petite fièvre, que pendant le mois de janvier il fut obligé de rester au lit sans vouloir consulter de médecin. Le comte Adam conçut de vives inquiétudes sur son pauvre Thaddée. La comtesse eut alors la cruauté de dire en petit comité : "Laissez-le donc, ne voyez-vous pas qu'il a quelque remords olympique ?" Ce mot rendit à Thaddée le courage du désespoir, il se leva, sortit, essaya de quelques distractions et recouvra la santé.


(Kate D.Macdowell - "Shadowside")

Françoise Dolto - "Au jeu du désir"


10 . Aimance et amour

Édouard Pichon, médecin psychanalyste mort en 1939, linguiste, auteur avec Damourette d'une grammaire très intéressante, avait introduit le mot aimance pour distinguer l'attachement sans désir sexuel pour l'être aimé (quels que soient l'aimance, l'amour, le désir ou l'indifférence de celui-ci pour celui qui l'aime) et conserver ainsi au mot amour le sens d'attraction pour un être sexuellement désiré. Cette distinction ne semble pas avoir été retenue depuis lors, et c'est dommage.
Dans le langage courant, certains mots approchent de la distinction que Pichon voulait introduire : on parle de coeurs aimants et d'individus amants. Mais, à s'exprimer ainsi, on ne préjuge en rien du désir sexuel possible, chez l'un au moins des sujets aimants; ni de ce que le désir puisse être ou non conjoint à l'amour, pour chacun des amants. Il s'agit plus d'une distinction établie par un observateur de ce que sont les relations entre deux êtres humains, que d'une distinction répondant à ce qu'éprouve un sujet vis-à-vis d'un objet; ou, pour parler plus clairement, à ce que ressent un être humain vis-à-vis d'un autre humain, quels que soient, chez ce dernier, l'accueil, l'indifférence ou la réponse.

(...)

Si l'aimance s'établit dans un lien de sécurité unissant le sujet à son propre corps ainsi qu'à tout ce qui est associé, de manière à la fois imaginaire et symbolique, à la présence (actuelle ou non) de l'objet, l'amour, lui, enveloppe le désir d'une rencontre du sujet et de l'objet dans les trois champs du symbolique, de l'imaginaire et de la réalité en même temps. La présence retrouvée ravive pour l'enfant des échanges nouveaux avec l'objet élu de l'amour. Dans l'amour, le sujet souffre de la non-présence de l'objet, les objets médiateurs ne suffisent pas, comme dans l'aimance. L'amour intensifie le désir d'échanges corporels et langagiers. L'amour suscite le désir des rencontres corps à corps avec l'objet connu et à reconnaître, à redécouvrir; pour le plaisir d'une satisfaction des désirs partiels et des désirs de langage; pour le plaisir aussi d'une abréaction des tensions nouvelles nées pendant l'absence dans le corps du sujet, liées et dédiées, pour lui, non seulement à la représentation de l'objet, mais à la nécessité de la présence corporelle, connue mais à chaque fois redécouverte dans le langage. C'est à cet ensemble de désirs, dans ces trois champs simultanément, que correspond le signifiant amour. Le corps à corps dans un érotisme complice avec l'objet est nécessaire à la symbolisation, à l'entretien et au renouvellement du langage intérieur comme du narcissisme du sujet.

(...)

Il peut, bien entendu, y avoir chez un sujet aimance pour un objet indifférent ou hostile. Si l'objet, en tant que sujet, éprouve aussi l'aimance, c'est l'amitié chaste. Il peut y avoir encore chez un sujet aimance pour un objet qui éprouve pour lui amour et désir et qui, par dépit narcissique, peut être poussé à des comportement de désirs partiels agressifs vis-à-vis de cet autre qui ne le désire ni ne l'aime d'amour.
Ces éventualités montrent toute la distinction qui se fait pour un sujet entre le désir de corps à corps, l'aimance qui le conduit à des échanges symboliques, et un amour qui peut exister conjointement à l'aimance, mais non sans désir de relations de corps pour le corps de l'autre, c'est-à-dire un désir sexuel, quel que soit son niveau, oral, anal, génital, que ce désir soit satisfait ou non par la rencontre avec l'objet d'amour et de désir.
Je m'explique : on sait bien qu'il peut y avoir des amants quant au corps à corps, dans la réalité des coïts, qui n'éprouvent l'un pour l'autre que désir, mais ni aimance ni amour.
Il peut y avoir des amants dont l'un subit le désir de l'autre passivement indifférent, ou même passivement ou activement hostile. L'objet du désir d'un amant peut éprouver à l'égard de celui-ci une aimance sans désir, ou encore éprouver du désir physique sans amour, alors que celui avec qui il accomplit le coït éprouve à son égard des émois auxquels il reste étranger.
Bref, la complexité dans le désir seul ne présume ni de l'aimance ni de l'amour.
Il peut aussi y avoir des amants dont l'un des deux désire seulement l'autre, alors que cet autre éprouve pour lui amour et désir.
Il peut y avoir des amants qui l'un et l'autre éprouvent amour et désir l'un pour l'autre; et cet amour peut être encore heureux ou malheureux, selon qu'il s'accomplit ou non, par un empêchement matériel, temporo-spatial ou social de leur rencontre charnelle; c'est-à-dire par l'accomplissement ou non de leur désir dans le coït et la jouissance.
Lors d'empêchements de rencontres entre désirant et désiré, le lien d'amour qu'éprouve, l'un par rapport à l'autre, chacun des sujets peut symboliquement s'élaborer par sublimation du désir dans des actes et des paroles au-delà de l'impossible rencontre corps à corps; un langage médiatise et exprime les émois accordés. Cet échange langagier salvateur devient support, à son tour, d'un lien d'aimance ou d'un lien d'amour, qui peut devenir culturellement créatif. Mais la distance et la séparation entre deux sujets qui se désirent l'un l'autre peut aussi rompre l'ébauche d'un lien d'amour que la tension du désir avait provoqué.
L'amour est toujours symptôme de désir en partie sublimé; mais le désir en lui-même peut n'être qu'une relation imaginaire du sujet à son objet.


(Pierre-Marie Croquet - "Dragster Wave")

Rémi Brague - "Du Dieu des chrétiens et d'un ou deux autres"


CHAPITRE II
CONNAITRE DIEU

(...)

Pour le christianisme, Dieu est quelque chose comme une personne. Cela ne veut évidemment pas dire qu'il serait un homme. J'éprouve le besoin de le préciser, car, trop souvent, on confond "personne" et "homme", alors que la personne, telle que Boèce l'a définie pour la première fois, est "une substance individuelle de nature rationnelle", qu'elle qu'en soit la nature : homme, ange ou Dieu. Il vaudrait mieux dire en rigueur que Dieu est suprapersonnel. Mais là aussi, un danger nous guette : on risque de comprendre qu'il est impersonnel, alors qu'il vaudrait mieux dire qu'il est plus personnel encore que les personnes que nous côtoyons. Et en tout cas, il ressemble plus à une personne qu'à un objet matériel.
On peut s'en faire une idée en considérant la célèbre réponse à la question de Moïse : "Je suis (serai) que je suis (serai)" (Exode, 3, 14). En un premier temps, on peut voir dans ces mots un refus de répondre, comme les enfants se tirent d'affaire en répétant : "parce que parce que". Et c'est ainsi que quiconque parle hébreu comprend aujourd'hui cette phrase. Mais au fond il s'agit aussi d'une véritable réponse, très précise, parfaitement adéquate à son objet. En effet, d'une personne, d'une liberté, on peut justement dire, et on ne peut dire rien d'autre que : elle sera ce qu'elle sera.
Quand nous demandons à quelqu'un : "qui êtes-vous ?", nous voulons dire le plus souvent : quel est votre nom ? Ou : quel est votre métier ? Ou encore : pourquoi êtes-vous ici ? Que faites-vous ici ? Mais lorsque la question est authentique, lorsqu'elle correspond à un désir de connaître la personne en tant que telle, la seule réponse vraie est : "Tu verras ..." Elle ne peut d'ailleurs être donnée que dans une expérience qui relève de l'amour ou de l'amitié. L'amour consiste justement à laisser ouvert l'espace dans lequel l'autre pourra dire, ou plutôt faire, ce qu'il ou elle est, ou plutôt ce qu'il ou elle sera.

4. Chercher au bon endroit

Or, l'attitude qui culmine dans l'amour, à savoir : laisser ce qui est être ce qu'il "veut" être, se retrouve à tous les niveaux de la connaissance. Reprenons une distinction classique depuis Husserl entre deux sortes de phénomènes : (a) ceux qui me sont immédiatement donnés dans l'expérience que je fais de moi-même, et appelons-les "immanents", et (b) ceux que je reçois d'ailleurs, que l'on appellera des phénomènes "transcendants". Les vécus (Erlebnis) sont immanents, les choses (Ding) sont transcendantes. Les choses désignent en ce cas, de la façon la plus large, tout ce qui ne nous est pas donné dans une expérience immédiate de nous-mêmes. En ce sens, les objets matériels, bien sûr, mais aussi les lois mathématiques, les animaux, les hommes, les anges s'ils existent, et Dieu même sont aussi des "choses".
Énonçons donc une règle qui a l'air d'aller de soi, mais dont les implications vont loin : pour connaître les "choses", puisqu'elles sont "dehors", il faut tout bêtement aller les y chercher là où elles sont. Le "là où elles sont" est parfois relativement simple : pour voir des couleurs, il suffit d'allumer la lumière et d'ouvrir les yeux. Mais il est parfois plus compliqué : pour voir passer un train, il faut être à côté d'une ligne de chemin de fer; pour voir des koalas, il faut faire le voyage jusqu'en Australie, éventuellement jusqu'à l'espèce précise de koalas que l'on cherche; pour savoir ce qu'est l'ivresse, il faut boire de l'alcool, et dans la quantité requise; pour voir des microbes, il faut un microscope. Dans le cas de certaines réalités difficiles d'accès, il faut même toute une stratégie pour, comme on dit très joliment, les "mettre en évidence" : inventer un processus expérimental, des appareils de mesure, tout un attirail souvent fort complexe. Et cette "évidence", contrairement à ce que suggère l'étymologie, n'est pas toujours une façon de "voir" (videre) avec les yeux du corps. On peut déduire l'existence d'une particule à partir de ses effets, reconstituer l'ancêtre d'une espèce animale dont on n'a pas de traces fossiles à partir d'espèces déjà découvertes, faire remonter un fantasme à la surface à l'issue d'une cure psychanalytique. Non, bien sûr, sans un certain résidu d'incertitude.

(...)

Si Dieu est le Bien et s'il veut notre bien, qui est notre sanctification, de quelle connaissance de Dieu avons-nous besoin pour cette sanctification ? De celle-là même que nous donne la foi, d'une union dans la volonté avec lui. Deux siècles avant Pascal, à la fin du XVe siècle, on lit sous la plume de l'humaniste florentin Marsile Ficin une phrase qui ressemble étrangement, sans que l'on puisse établir une filiation, à celle que j'ai cité plus haut : "Dieu se donne lui-même en récompense à ceux qui l'aiment plutôt qu'à ceux qui le fouillent" (Amantibus (...) Deus se ipsum retribuit potius quam scrutantibus). Il ne s'agit pas de scruter Dieu, j'oserais presque dire de le passer au scanner. Non par discrétion, mais tout simplement parce que ce n'est pas là l'instrument adapté. Chercher à la "dévisager", ce serait, très littéralement, lui retirer le visage qui en fait une personne.
On comprend mieux alors pourquoi l'acte de foi doit être un acte libre. Ce n'est pas seulement pour qu'il puisse être méritoire, mais pour deux raisons. C'est, d'une part, pour pouvoir être un acte à proprement parler, et pas un automatisme, un réflexe, ou comme on voudra dire. C'est, d'autre part, afin qu'il puisse atteindre véritablement son objet propre. On peut certes dire, si l'on y tient, que l'acte de foi est méritoire. Mais quelle est la récompense qu'il "mérite" ? Nulle autre que d'atteindre son objet. La récompense de la foi, c'est encore plus de foi, de même que la récompense de l'amour n'est autre que davantage d'amour. Dieu ne rétribue pas l'amour par autre chose que par l'amour lui-même.
Selon la théologie la plus classique, comme celle de Thomas D'Aquin, l'acte de foi est un acte de la volonté. Bien entendu, cela ne veut pas dire que l'on ferait exister Dieu en le voulant très fort. Ni même que, toujours en le voulant très fort, on le rendrait visible à autre chose qu'à la volonté, de telle sorte que celle-ci pourrait se mettre en congé et se laisser relayer par une autre faculté, celle de la simple constatation. On peut très bien, par un effort de la volonté, faire apparaître des images et se faire croire qu'elles ont une réalité objective. Pour les auteurs spirituels, il s'agit là d'idoles qu'il faudra détruire dans tarder.
C'est la volonté même qui est l'organe de la vision de Dieu. Les controverses médiévales sur la vision de Dieu qui est la joie des bienheureux, au paradis, ont opposé ceux qui, comme les dominicains, mettaient l'accent sur l'intellect et les franciscains, qui soulignaient le rôle de la volonté. Selon les premiers, la béatitude consiste à "voir" Dieu; selon les seconds, à l'aimer. Mais personne n'a jamais soutenu que le regard du bienheureux pouvait rester braqué sur son objet divin sans un acte d'amour. Il en est ainsi parce que la faculté qui saisit doit être de même nature que l'objet qu'elle saisit. Dieu étant liberté, il ne peut être rencontré que dans la liberté. L'acte de volonté ne vient pas suppléer une connaissance défectueuse, en attendant mieux. La vision béatifique que nous espérons au paradis, ou plutôt qui est le paradis, est une union dans l'amour. Nous ne pourrons jamais nous passer d'aimer.


(Frederick Lord Leighton - "Flaming june")

Tolstoï - "Un cas de conscience"


- Katusha! Dis, Katusha, tu me reconnais, n'est ce pas ?
- Oui! Et alors! Et alors? répondit-elle. Laissez-moi tranquille, Dmitri Ivanovitch ! Allez-vous-en !
Mais il ne parvenait pas à saisir ce qu'elle lui avait dit, car la Bohémienne près d'elle élevait de plus en plus le ton; il fallait hurler pour se faire entendre.
"Mon Dieu, comment pourrais-je crier ce que j'ai à lui dire ?" pensait Nekludoff; mais une autre idée lui vint aussitôt à l'esprit :
"Puisqu'autrefois tu n'as pas eu honte de faire ce que tu as fait, tu te dois d'avouer aujourd'hui ta faute publiquement!"
Et sans hésiter, obéissant à l'injonction de sa conscience, il se mit à dire à haute voix :
- Katusha, je suis venu ici pour implorer ton pardon. Excuse-moi, Katusha, pardonne-moi, je suis coupable. A tel point coupable que jamais je ne parviendrai à réparer ma faute. Mais je te supplie de me pardonner, malgré tout.
De nouveau, des sanglots commencèrent à le suffoquer, et ne parvenant pas à proférer le moindre mot, il s'arrêta net, le visage crispé.
- Je n'entends pas bien ce que vous dites ! cria Katusha de son côté.
Mais Nekludoff se trouvait dans un état de surexcitation que, n'arrivant plus à se maîtriser, il s'écarta de la grille pour tenter de retrouver un peu de calme.
Le gardien qui l'avait conduit dans le parloir des femmes s'approcha alors, visiblement intéressé par la conduite de l'étranger. Comme il le voyait se tenir la tête basse, loin de la grille, il lui demanda pourquoi il ne s'entretenait pas avec la femme qu'il était venu voir.
- Mais parce qu'il m'est impossible de lui dire à travers la grille ce que je veux. Je dois lui expliquer beaucoup de choses, mais elle n'entend rien à cause du bruit.
Le gardien devint pensif.
- Eh bien, du moment que vous avez tellement besoin de lui parler, on peut l'amener ici, mais pas pour longtemps.
Il se tourna vers une gardienne :
- Nazarova, voulez-vous amener ici la prisonnière Masslova. Comme cela, vous serez plus à votre aise, dit-il à Nekludoff avec un sourire complice.

(...)

- Mais enfin, pourquoi voulez-vous toujours que je vous pardonne ? s'exclama-t-elle en rougissant, et elle baissa la tête. Personne n'est coupable de rien. C'est mon destin, voyez-vous ! Je n'accuse personne, ce n'est même pas la peine d'en parler.


(James Hodges - "Sonate à Kreutzer, Tolstoï")

Erri De Luca - "Trois chevaux"


Ça ne m'effraie pas ? Rien ne m'effraie dans cet amour.
Elle embrasse mon bras et dit : "Tu me fais oublier qui je suis."
Non, je te le fais mieux savoir, tu es la femme avec qui je suis en amour. Je pense qu'il n'y a pas de titre plus certain que celui-ci pour toi.
"Tu fais une caresse sur tous mes os, un baiser dans ma moelle, tu mets la paix dans mon corps", dit-elle.
Ses cheveux fouettent mon visage, elle veut se mettre sous le vent, non, je la retiens, je ne veux pas que tes cheveux battent à vide.
Nous restons un moment en silence pour goûter le sel sur le vent qui diminue.
Quel dégoût de tuer, Làila. Tu ne te débarrasseras plus jamais du gras de la mort. Il ne s'enlève plus. Tu es jeune, tu penses que ça passera et tu l'oublies un peu dans un sursaut de volonté. Et puis un jour où tu te mets à regarder le monde avec plaisir, que tu sens l'air se mettre à l'aise dans ta respiration, en pensant peut-être à la petite part d'oxygène et à la supériorité de l'azote, au moment où tu es le plus loin de ce sang, le voilà qui revient parce que toi qui respires tu es bien vivant un maudit vivant.
Et tu appelles en renfort les raisons les plus pressantes pour ce sang répandu, tu te répètes que la nuit tu dors et que tout sommeil contient une absolution, et rien, il est toujours là, collé à toi, l'assassiné.
Et le remords n'y est pour rien, pas plus que l'insomnie, ce sont des chaises vides tout autour de toi, une femme qui change de trottoir quand elle te croise, du pain qui s'émiette mal dans tes mains, des visages qui ressemblent à ..., la lassitude de sentir des pas derrière toi et, à la première fortune, la pensée que tu peux finir toi aussi sous les coups et que toi-même tu n'as pas le droit de t'esquiver.
Et quand tu admets ça, tu éprouves même du soulagement.
Combien d'assassins se laissent tuer.
Et je continue, je continue à dire à Làila ma branlante conjuration d'amour.


(Edward Hopper - "Nighthawks")

Jean-Louis Chrétien - "Saint Augustin et les actes de parole"


Il reste à se tourner vers la source ultime du témoignage humain : le témoignage de Dieu en nous, en notre coeur, et ce que Saint Augustin nomme, d'une expression paulinienne, la témoignage de notre conscience. Les deux ne sont pas séparables : "Le témoignage de la conscience, écrit Pierre-Marie Hombert, est un témoignage que Dieu lui-même nous rend, et par lequel il nous donne la certitude que s'accomplit en ce moment même ce que nous voulons : n'avoir de gloire qu'en lui."
L'importance centrale de ce thème est marquée par sa présence dans la page célèbre où Saint Augustin caractérise les deux cités, celle de Dieu et celle des hommes : "L'une se glorifie en elle-même, l'autre dans le Seigneur. L'une demande sa gloire aux hommes; pour l'autre, Dieu témoin de sa conscience est sa plus grande gloire (huic autem Deus conscientiae testis maxima est gloria)." Car qu'est ce d'autre que le témoignage de la conscience que son témoignage, au fond du coeur, devant Dieu, témoignage qui seul, sans appel aux justifications que nous pourrions tirer, sur nous-mêmes, de témoignages humains ? Loin qu'il se fasse fort de lui-même, ce témoignage s'adresse à Dieu comme à la source de notre force : c'est, paradoxalement, mais rigoureusement, ce qui le rend inébranlable.
"Quand Dieu sera le juge, il n'y aura pas d'autre témoin que ta conscience. Entre le juste juge et ta conscience, ne crains rien d'autre que ta propre cause : si tu n'as pas une mauvaise cause, tu n'auras à redouter aucun accusateur, à réfuter aucun faux témoin, à rechercher aucun témoin véridique." Que cette nudité eschatologique ne soit ni un moralisme ni un juridisme, montre que produire sa "bonne conscience" n'est, pour saint Augustin, en cette même page, rien d'autre que confesser son espérance dans le Seigneur. Et quel est l'objet de ce témoignage de la conscience ? Que la racine de nos actes soit la charité, et donc une racine que nous n'avons pas nous-même plantée. Mais c'est précisément elle qui, par l'Esprit, peut s'attester elle-même en nous. Dieu ne puisera qu'en nous-mêmes de quoi convaincre notre conscience, et la manifester à elle-même, comme "prompt témoin".

(...)

CHAPITRE XIII

CHANTER

Lorsque, dans le livre X des Confessions, saint Augustin décrit cette première forme de mémoire qu'est la mémoire sensitive, il montre de quelle façon nous gardons en nous, et comme à notre libre disposition, le souvenir des odeurs, des couleurs, des saveurs, des sons et des qualités tactiles. Cette mémoire du sensible forme déjà une première liberté prise vis-à-vis de lui, puisque nous pouvons nous le rendre de nouveau présent en son absence, et jouir à notre gré, en nous en souvenant, de ce que nous avons perçu. Même dans l'obscurité, et les yeux clos, nous pouvons évoquer les couleurs. Mais, lorsqu'il en vient à préciser, dans sa différence avec la mémoire visuelle, la mémoire sonore, Augustin écrit : "Les sons eux aussi sont là, mais comme à part et tapis dans un coin; car, eux aussi, je les appelle, si cela me plaît, et les voilà sur le champ. La langue au repos et le gosier muet, je chante autant que je veux; les images des couleurs ont beau être là, elle ne s'interposent pas, elle n'interrompent pas, tandis que je reprends un autre trésor (thesaurus alius retractatur), celui qui a coulé en moi par les oreilles."
Canto quantum volo, "je chante autant que je veux". Augustin ne compare pas la mémoire visuelle à l'acte de produire, ou de reproduire, des couleurs ou des formes, au geste d'un peintre ou d'un dessinateur, fût-il virtuel, mais, s'agissant de la mémoire musicale, il ne la décrit pas comme l'acte de se redonner à entendre des sons déjà entendus, de se remémorer, par exemple, des chants. Il l'identifie à l'acte de chanter, et donc à l'acte que je me donne à entendre, d'une intérieure oreille. La mémoire musicale est une auto-affection : je m'écoute chanter, ce qui n'est pas le cas, au moins sous le même mode, des autres dimensions de la mémoire sensitive.

(...)

Chanter, c'est faire que ce que nous sommes au plus intime, et ce que nous éprouvons de plus secret, s'élève depuis la poitrine et la gorge et résonne dans l'espace et le monde. La joie ou la tristesse d'un chant s'entend dès le premier instant, et s'impose avec une évidence qui est propre au musical. La voix semble s'oublier en son propre chant, et comme se perdre, elle qui ne laisse aucune trace, en sa propre manifestation .Cette manifestation est tout à la fois intensément spirituelle, et intensément sensible. Spirituelle, car, comme la danse, elle ne fait que passer, elle s'efface à mesure, et ne fait rien d'autre que se manifester : elle n'oeuvre sur rien, elle n'aura rien changé de l'aspect du monde quand sa résonance se sera éteinte. Sensible, voir sensuelle, car quoi de plus nu et plus charnel que le chant ? C'est du reste cette sensualité de la voix qui fit éprouver à Saint Augustin certains scrupules sur le chant d'église : ne pourrions-nous pas être tellement troublés et saisis par le chant que cette émotion en viendrait à oublier ce qui est chanté, et celui pour qui le chant s'élève ?


(Edward Burne-Jones - "Le chant des amours")

Pierre Hadot - "La philosophie comme manière de vivre"


C'est un fait que tous les mystiques, dans toutes les traditions spirituelles, décrivent ce qu'ils éprouvent avec des termes empruntés à l'expérience amoureuse. C'est un phénomène universel, par exemple dans la tradition juive où le Cantique des Cantiques était à la fois un poème d'amour et un poème mystique. Cela est vrai aussi chez les musulmans, les hindous, et les chrétiens, où l'on reprend encore une fois les expressions du Cantique des Cantiques pour exprimer l'union avec Dieu. Vrai encore dans la tradition platonicienne, chez Platon, dans le Phèdre et le Banquet où il y a cet amour sublimé. Chez Plotin, ce qui est remarquable, c'est que, à la différence de Platon - je m'en suis aperçu lorsque j'ai étudié le traité 50 -, ce n'est pas seulement l'amour masculin comme chez Platon, mais aussi l'amour conjugal qui pouvait être le modèle de l'expérience mystique. En fait, chez Plotin, il n'y a pas seulement une comparaison entre l'union avec Dieu et l'union amoureuse : il y a l'idée que l'amour humain est le point de départ de l'expérience mystique, celle-ci étant le prolongement de l'amour humain : car, si nous aimons un être, c'est parce que nous aimons d'abord et essentiellement la beauté suprême, c'est parce que, à travers lui, la Beauté suprême nous attire, et donc c'est déjà l'annonce de la possibilité d'une expérience mystique.
Par ailleurs, l'union des corps, être deux en un, sert de modèle à l'union entre le mystique et l'objet de son expérience. Il faudrait aborder à ce sujet un tout autre problème : l'expérience mystique pourrait être, pour le mystique, une compensation de la privation ascétique des plaisirs de l'amour, et il se pourrait même que l'expérience mystique s'accompagne de plaisirs sexuels, d'une répercussion sexuelle dans le corps.

Simone de Beauvoir - "Le deuxième sexe"


Différente, mais captivante aussi par sa manière d'accueillir en son coeur ceux qu'elle chérit, nous apparaît dans La Nymphe au coeur fidèle de Margaret Kennedy, Tessa, à la fois spontanée, sauvage et donnée. Elle refuse de rien abdiquer d'elle-même : parures, fards, déguisements, hypocrisie, grâces apprises, prudence et soumission de femelle lui répugnent; elle souhaite être aimée, mais non sous un masque; elle se plie aux humeurs de Lewis : mais sans servilité; elle le comprend, elle vibre en unisson avec lui; mais si jamais ils se disputent, Lewis sait que ce n'est pas par des caresses qu'il pourra la soumettre : tandis que Florence autoritaire et vaniteuse se laisse vaincre par des baisers, Tessa réussit le prodige de demeurer libre dans son amour, ce qui lui permet d'aimer sans hostilité ni orgueil. Son naturel a toutes les séductions de l'artifice; pour plaire, jamais elle ne se mutile, ne se diminue ou se fige en objet. Entourée d'artistes qui ont engagé toute leur existence dans la création musicale, elle ne sent pas en elle ce démon dévorant; elle s'emploie tout entière à les aimer, à les comprendre, à les aider : elle le fait sans effort, par une générosité tendre et spontanée et c'est pourquoi elle demeure parfaitement autonome dans les moments mêmes où elle s'oublie en faveur d'autrui. Grâce à cette pure authenticité, les conflits de l'adolescence lui sont épargnés; elle peut souffrir de la dureté du monde, elle n'est pas divisée à l'intérieur d'elle-même; elle est harmonieuse à la fois comme une enfant insouciante et comme une femme très sage. La jeune fille sensible et généreuse, réceptive et ardente, est toute prête à devenir une grande amoureuse.
Quand elle ne rencontre pas l'amour, il lui arrive de rencontrer la poésie. Parce qu'elle n'agit pas, elle regarde, elle sent, elle enregistre; une couleur, un sourire trouvent en elle de profonds échos; car c'est en dehors d'elle, dans les villes déjà bâties, sur les visages d'hommes faits qu'est épars son destin; elle touche, elle goûte d'une manière à la fois passionnée et plus gratuite que le jeune homme. Étant mal intégrée à l'univers humain, ayant peine à s'y adapter, elle est comme l'enfant capable de le voir; au lieu de s'intéresser seulement à sa prise sur les choses, elle s'attache à leur signification; elle en saisit les profils singuliers, les métamorphoses imprévues. Il est rare qu'elle sente en elle une audace créatrice et le plus souvent les techniques, qui lui permettraient de s'exprimer, lui font défaut; mais dans ses conversations, ses lettres, ses essais littéraires, ses ébauches, il lui arrive de manifester une originale sensibilité.


(Marie-Denise Villers - "Young woman drawing")

Jean-Claude Rolland - "Les yeux de l'âme"


Le Roi des aulnes que l'enfant voit et entend, en une véritable hallucination, dans "le banc de brouillard" et "le murmure du vent dans le feuillage sec", attire l'enfant à lui par des paroles enjôleuses puis se fait plus menaçant et, si l'on veut bien entendre la portée des mots de Goethe, plus érotique :

Je t'aime et ta beauté m'excite et me ravit;
Si tu ne veux pas, je te prendrai avec force.

L'alliance qui dans l'esprit mélancolique s'instaure entre amour et mort érige celle-ci en une figure violemment sexuelle, aussi attractive que fautive. La mort qui a enlevé l'objet aimé devient, par métonymie et condensation, son représentant. Cette opération "confond" la conscience du sujet pour qui le suicide équivaut à un acte d'amour. L'opinion ne s'y trompe pas qui discerne dans ce geste une forme particulièrement maligne de "perversion" et jette sur lui la malédiction. À l'opposé de la mort noble héroïque, la mort par suicide est pour celle-ci la "mort ignominieuse". Ce renversement des valeurs morales arrache, dès avant son acte, le suicidant à sa communauté. La mélancolie pourrait être le paradigme absolu de la solitude.


(Valeria - "Rock Caturday")

Georges Bataille - "L'érotisme"


La chair dans le sacrifice et dans l'amour


Ce que révélait la violence extérieure du sacrifice était la violence intérieure de l'être aperçue sous le jour de l'effusion du sang et du jaillissement des organes. Ce sang, ces organes plein de vie, n'étaient pas ce qu'y voit l'anatomie : seule une expérience intérieure, non la science pourrait restituer le sentiment des Anciens. Nous pouvons présumer qu'alors apparaissait la pléthore des organes gonflés de sang, la pléthore impersonnelle de la vie. A l'être individuel, discontinu, de l'animal avait succédé, dans la mort de l'animal, la continuité organique de la vie, que le repas sacré enchaîne dans la vie communielle de l'assistance. Un relent de bestialité subsistait dans cette déglutition liée à un jaillissement de vie charnelle, et au silence de la mort. Nous ne mangeons plus que des viandes préparées, inanimées, abstraites du grouillement organique où elles apparurent d'abord. Le sacrifice liait le fait de manger à la vérité de la vie révélée dans la mort.
C'est généralement le fait du sacrifice d'accorder la vie et la mort, de donner à la mort le rejaillissement de la vie, à la vie la lourdeur, le vertige et l'ouverture de la mort. C'est la vie mêlée à la mort, mais en lui, dans le même moment, la mort est signe de vie, ouverture à l'illimité. Aujourd'hui, le sacrifice sort du champ de notre expérience : nous devons substituer l'imagination à la pratique. Mais si le sacrifice lui-même et sa signification religieuse nous échappent, nous ne pouvons ignorer la réaction liée aux éléments du spectacle qu'il offrait : c'est la nausée.


(Nicolas Wurth - "Burn the witch")

Hume - "Essais esthétiques"


Certains êtres sont sujets à une certaine délicatesse de passion qui les rend extrêmement sensibles à tous les accidents de la vie, et leur donne une joie vive à chaque évènement favorable, aussi bien qu'une douleur pénétrante à la rencontre des infortunes et de l'adversité. Les services et les bons offices engagent aisément leur amitié, tandis que la plus petite atteinte provoque leur ressentiment. Tout honneur ou toute marque de distinction les exalte au-delà de toute mesure, mais ils sont touchés de manière aussi sensible par le mépris. Les personnes de ce caractère ont, cela est certain, des plaisirs plus vifs, aussi bien que des peines plus mordantes que les hommes de tempérament froid et rassis.

(...)

On peut observer chez certains une délicatesse de goût qui ressemble beaucoup à cette délicatesse de passion, et qui produit la même sensibilité à toute beauté et à toute difformité que celle que procure la délicatesse de passion dans la prospérité et l'adversité, les obligeances et les dommages.

(...)

Toutefois je crois, et tout le monde en conviendra avec moi, qu'en dépit de cette ressemblance, la délicatesse de goût doit être désirée et cultivée autant qu'il faut déplorer la délicatesse de passion, et si possible y remédier. Les accidents de la vie, heureux ou malheureux, sont très peu en notre pouvoir, mais nous sommes suffisamment maîtres des choix de nos lectures, de nos distractions, de nos compagnons.

(...)

Mais peut-être suis-je allé trop loin en disant qu'un goût cultivé pour les arts raffinés éteint les passions, et nous rend indifférents à ces objets qui sont poursuivies si amoureusement par le reste de l'humanité. Après une réflexion plus approfondie, je trouve que cela augmente plutôt notre sensibilité à toutes les passions tendres et agréables; en même temps que cela rend l'esprit incapable des plus grossières et violentes émotions.

" Ingenuas didicisse fideliter artes,
Emollit mores, nec sinit esse feros "
("Ajoute qu'une formation solide dans les arts libéraux adoucit le caractère et ne lui permet pas d'être sauvage." Ovide Pontiques)

À cela, je pense qu'on peut assigner deux raisons très naturelles. En premier lieu, rien n'améliore autant le caractère que l'étude des beautés, qu'il s'agisse de la poésie, de l'éloquence, de la musique, ou de la peinture. Elles donnent une certaine élégance de sentiment à laquelle le reste de l'humanité est étranger. Les émotions qu'elles suscitent sont douces et tendres. Elles détournent l'esprit de la précipitation propre aux affaires et à l'intérêt, entretiennent la réflexion, disposent à la tranquillité, et produisent une mélancolie agréable qui de toutes les dispositions de l'esprit est la mieux appropriée à l'amour et à l'amitié.
En second lieu, la délicatesse du goût est favorable à l'amour et à l'amitié, qui restreignent notre choix à un petit nombre de gens, et nous rendent indifférents à la compagnie et à la conversation de la plus grande partie des hommes. Vous trouverez rarement que de simples hommes du monde, quelque force de jugement puissent-ils avoir, soient très aptes à distinguer les caractères, ou à remarquer ces insensibles différences et gradations qui rendent un homme préférable à un autre. Qui que ce soit, pourvu qu'il est un jugement convenable, suffit à leur agrément; ils lui parlent de leur plaisir et de leurs affaires avec la même franchise que celle avec laquelle ils en parleraient à un autre, et, trouvant beaucoup de gens aptes à le remplacer, ne ressentent jamais ni vide ni manque en son absence.


(Ary Scheffer - "Margaret at the fountain")

Martine Broda - "Deux lettres d'amour"


élue par le haut amour

transportée dans la flamme

pieds meurtris sur la roue

marche aveugle au destin

cherchant la nuit où retentit
sur le gong du coeur

un visage d'outre-temps
clair comme une hantise

tu es beau comme le jour vain

tu éblouis comme la faim


*


ton visage est une blessure
en plein coeur

de tes doigts

jaillit la foudre


*


puisque tu étais mon destin

lorsqu'à l'aveugle je t'ai trouvé

tu m'as immédiatement
reconnue

quand l'amour répond à l'amour

la nuit recoud la nuit


(Sophie Calle - "Faux mariage")

Erri De Luca - "Le contraire de un" I


Je ne sais rien de ton droit de pardonner, de délivrer, je ne peux te le reconnaître. Tu ne peux m'absoudre de la douleur que j'ai causé et moi je ne remets pas aux autres les torts reçus. Andrea, moi j'oublierai et cela sera un jour mon pardon, si j'y arrive. En attendant, Andrea, moi je me souviens de tout, c'est ma pénitence et toi tu ne peux me l'ôter. Je vais dans le monde avec cette lèpre sur le visage qui fait s'écarter les gens, qui fait changer les femmes de trottoir, car les femmes savent d'un coup d'oeil. Tu sais, Andrea, les hommes comme moi finissent d'habitude par se confesser à une femme. Ça ne m'est pas arrivé. Je suis un parmi tant d'autres qui n'ont pas d'abri, laisse-moi à ma dérive, tu ne peux me sauver, mais si cet acte de confession est indispensable au service et aux devoirs de l'Afrique, alors je me retire sans te faire l'injure de verse une réticence dans ton oreille.
Voyons ! dit-il, nous n'extorquons plus de confessions depuis plusieurs siècles et pour qui me prends-tu, pour un juge d'instruction ? Tu ne veux pas te libérer, va-t'en donc lourd dans ton coeur, mais moi face à ma conscience et au sacrement qui m'a été confié, je t'absous, in nomine ... Et il fit le geste des doigts, si vite que ma main ne put l'arrêter. Deux doigts, index et médius, les mêmes qui se levaient dans les défilés pour imiter le canon des pistolets, deux doigts en croix pointaient contre moi leur force opposée, de décharge. Tu ne peux pas, Andrea. Et lui : si.


(Arthur Rackam - "The fairies have their tiffs with the birds")

Oscar Wilde - "Le Portrait de Dorian Gray"


"Sa Grâce m'a dit d'attendre la réponse", murmura-t-il.
Dorian mit la lettre dans sa poche.
"Dites à sa grâce que je viens tout de suite", dit-il froidement.
L'homme fit demi-tour et prit d'un pas rapide la direction de la maison.
"Comme les femmes aiment faire des choses dangereuses ! dit Lord Henry en riant. C'est une de leurs qualités que j'admire le plus. Une femme flirterait avec n'importe qui, du moment qu'on la regarde."
"Comme vous aimez dire des choses dangereuses, Harry ! Cette fois vous vous trompez complètement. La duchesse me plaît infiniment, mais je ne l'aime pas."
"Et la duchesse vous adore, mais vous ne lui plaisez pas du tout. Vous allez vous accorder merveilleusement !"
"C'est de la médisance, Harry, et la médisance est toujours sans fondement."
"Toute médisance se fonde sur une certitude immorale", répliqua Lord Harry en allumant une cigarette.
"Vous sacrifieriez n'importe qui à une épigramme."
"Le monde va s'immoler de lui-même."
"Ah ! si je pouvais aimer ! s'écria Dorian Gray, d'une voix profondément pathétique. Mais je crois que j'ai perdu toute passion, oublié tout désir. Je suis trop préoccupé de moi-même. Ma propre personne m'est devenue un fardeau trop écrasant. Je voudrais m'évader, fuir, oublier. J'ai été stupide de venir ici. Je vais télégraphier à Harvey de préparer le yacht. Sur un yacht, on est sauvé."
"Sauvé de quoi, Dorian ? Qu'est ce qui vous tourmente ? Pourquoi ne me le dites-vous pas ? Vous savez bien que je vous aiderais."
"Je ne peux rien vous dire, Harry, répondit-il tristement. Je crois que je suis le jouet de mon imagination. Ce malheureux accident m'a bouleversé. J'ai l'horrible pressentiment qu'une mort semblable m'est réservée."


("The picture of dorian Gray" - film dirigé par Albert Lewin)

Pablo Neruda - "Les vers du capitaine"


ODE ET GERMINATIONS

VI

Et parce que l'Amour combat
non seulement dans sa brûlante agriculture
mais dans la bouche d'hommes et de femmes,
je finirai par me retrouver sur la route
de ceux qui entre ma poitrine et ton parfum
voudront glisser leur plante ténébreuse
Ils ne te diront, mon amour,
à mon sujet de pires choses
que ce que je t'ai déjà dit.
Je vivais parmi les prairies quand nous nous sommes rencontrés
et je n'attendais pas l'amour mais je guettais
la rose et je fondis sur elle.
Que peuvent-ils dire de plus ?
Je ne suis ni bon ni méchant, je suis un homme
et ils ajouteront alors à ma vie le danger,
tu le connais,
avec ta passion tu l'as partagé.
Bon, ce danger
est danger d'amour, et d'amour total
pour toute la vie,
pour toutes les vies,
et si cet amour nous entraîne
à la mort ou dans les prisons,
tes grands yeux, je le sais,
comme ils le font sous mes baisers,
se fermeront avec orgueil,
ô mon amour, un double orgueil,
avec ton orgueil et le mien.
Pourtant, avant cela, vers mon oreille
ils voudront essayer de miner cette tour
du tendre et dur amour qui nous unit
et ils diront : "Cette fille
que tu chéris
n'est pas une femme pour toi,
pourquoi l'aimes-tu ? Il me semble
que tu pourrais en trouver une plus jolie,
plus sérieuse, plus réfléchie,
ah ! vraiment autre, comprends-nous, as-tu vu
comme elle est frivole,
et sa tête, regarde,
et sa façon de s'habiller,
et patati et patata..."
Mais moi dans ces lignes je dis :
C'est ainsi que je t'aime, amour,
amour, c'est ainsi que je t'aime,
telle que tu t'habilles, telle
que tu relèves tes cheveux,
avec cette manière aussi
que prend ta bouche pour sourire :
légère comme une eau de source
fluant parmi ses pierres pures,
c'est ainsi que je t'aime, aimée.


(Georges Prevot - "La branche de rosier")

Strindberg - "Tschandala"


- Ça ne coûte rien du tout, dit le professeur, vous pouvez vous-même descendre au jardin, cueillir cette fleur qu'on appelle le souci et en exprimer le jus.
- Le souci, répéta le tzigane, mais la formule qu'il faut réciter ?
- La formule ? croyez-vous vraiment et sérieusement que je m'occupe de faire des incantations et de conjurer ? Je vais vous dire une chose, Jensen, si j'avais simulé la connaissance des choses cachées, je ne vous aurai jamais montré la bouteille mais j'aurais eu un morceau de papier écrit à l'avance et je vous aurais menti et j'aurais dit qu'il n'y avait rien d'écrit lorsque je vous aurais montré le papier blanc et j'aurais lu : Pax + Max + Nis + skaris. Mais je vous ai montré le jus du souci et je dis : cette sève a une nature telle que, lorsque la chaleur de la cire à cacheter agit sur elle, elle devient bleue. Pourquoi ? cela dépasse mes connaissances, je sais seulement qu'elle devient bleue.
Le bohémien ne pouvait pas comprendre qu'on puisse communiquer à d'autres des arts si précieux, susceptibles d'être employés dans des cas spéciaux pour des communications secrètes.
Mais il avait eu mal au coeur d'avoir le dessous dans cette compétition où il s'était longtemps cru le plus fort et tout à coup il se leva, sortit un jeu de cartes sales de sa poche et s'écria :
- Attention, maintenant, professeur, je vais vous dire la bonne aventure.
- Vous ne le pouvez pas, répondit le professeur d'un ton de supériorité aristocratique.
- Vraiment ? fit le tzigane d'une voix sifflante car il croyait posséder cet art à la perfection.
- Non, vous ne le pouvez en aucune manière, assura le professeur. Et vous ne le pouvez pas parce que vous ne me connaissez pas, parce que vous ne connaissez pas mes parents, ma femme, mes enfants, mes supérieurs et de tous ceux-là dépend une partie de ma destinée. Vous ne pouvez pas me dire l'avenir parce que vous ne vous doutez pas de ce que je sais et de ce que je puis, vous n'avez pas idée de ce qui se passe dans le monde en ce moment, vous ne savez pas comment la destinée des hommes est dirigée, mais moi je peux vous dire la bonne aventure sans cartes, sans incantations ou formules magiques, le croirez-vous ?
Le tzigane s'était laissé tomber sur une chaise, et tortillait son corps comme un serpent sous un talon de botte.
- Hum, vraiment, vous pouvez me dire la bonne aventure ? fit-il en s'enflammant une nouvelle fois.
- Oui, parce que je vous connais, fit le professeur d'une voix calme et ferme.


(Bruno Amadio - "Un petit tzigane pleure")

Schopenhauer - "L'art ou le monde contemplé"


4. LA POESIE, LA TRAGEDIE ET LE SUBLIME

Le plaisir que nous prenons à la tragédie se rattache non pas au sentiment du beau, mais au sentiment du sublime, dont il est même le degré le plus élevé. Car, ainsi qu'à la vue d'un tableau sublime de la nature nous nous détournons de l'intérêt de la volonté pour nous comporter comme des intelligences pures, ainsi, au spectacle de la catastrophe tragique, nous nous détournons du vouloir-vivre lui-même. Dans la tragédie, en effet, c'est le côté terrible de la vie qui nous est présenté, c'est la misère de l'humanité, le règne du hasard et de l'erreur, la chute du juste, le triomphe des méchants; on nous met ainsi sous les yeux le caractère du monde qui heurte directement notre volonté. A cette vue nous nous sentons sollicités à détourner notre volonté de la vie, à ne plus vouloir ni aimer l'existence. Mais par là même nous sommes avertis qu'il reste encore en nous un autre élément dont nous ne pouvons absolument pas avoir une connaissance positive, mais seulement négative, en tant qu'il ne veut plus de la vie. L'accord de septième demande l'accord fondamental, la rouge appelle et produit à même à l'oeil la couleur verte; de même chaque tragédie réclame une existence tout autre, un monde différent, dont nous ne pouvons jamais acquérir qu'une connaissance indirecte, par ce sentiment même qui est provoqué en nous. Au moment de la catastrophe tragique, notre esprit se convainc avec plus de clarté que jamais que la vie est un lourd cauchemar, dont il nous faut nous réveiller. En ce sens l'action de la tragédie est analogue à celle du sublime dynamique, puisqu'elle nous élève aussi au-dessus de la volonté et de ses intérêts, et transforme nos dispositions d'esprit au point de nous faire prendre plaisir à la vue de ce qui lui répugne le plus. Ce qui donne au tragique, qu'elle qu'en soit la forme, son élan particulier vers le sublime, c'est la révélation de cette idée qu'est le monde, la vie sont impuissants à nous procurer aucune satisfaction véritable et sont par suite indignes de notre attachement; telle est l'essence de l'esprit tragique; il est donc le chemin de la résignation. (Monde, III, 244-5.)


(Scarlett Rouge - "Tragédie")

Lou Andreas-Salomé - "Réflexions sur le problème de l'amour"


L'amour-propre, dans l'amour, ne s'élargit pas en compassion et en douceur; bien au contraire, il se resserre, se renforce, s'aiguise en une dangereuse arme de conquête. Mais cette arme ne tente pas d'imposer ce que nous faisons tous, lorsque nous exploitons au seul bénéfice de notre égoïsme hommes ou choses : elle ne sert pas à mutiler, dans l'objet qui nous attire, ce qui donne un but à son être, à la châtrer de sa splendeur et de sa richesse; mais seulement à le conquérir, pour qu'ensuite nous le mettions en valeur, nous l'estimions, nous l'idolâtrions de toutes les manières possibles, nous le hissions sur le trône et lui servions de marchepied. C'est ainsi que l'amour, sous sa forme d'Eros, contient en lui tous les excès, et de l'égoïsme, et de la bienveillance, l'un et l'autre transmués en passions et fusionnés en un unique sentiment, quels que soient leurs contrastes. On dirait qu'il se produit dans notre vie secrète comme une délicate fêlure, par laquelle nous parvenons à sortir de nous-mêmes, à nous élancer, ivres et d'un pas incertain, vers tout ce qu'il y a de vie débordante autour de nous, au moment même où nous sommes en proie au plus passionné des égoïsmes. Nous sommes bien incapable de fraterniser avec l'objet aimé sous le signe de cette bonté qui, chez autrui, étreint une humanité pareille à elle-même, la célèbre et de ce fait, demeure toujours à l'intérieur de ses propres limites. Tout au contraire : en affirmant notre singularité et notre étrangeté, c'est alors que nous nous opposons le plus violemment à ce que nous aimons, et prenons la conscience la plus aigüe de notre dualité et de nos différences; mais cette concentration et cet approfondissement de notre Moi le plus secret aboutit en nous à une telle densité d'être que nous sommes, pour ainsi dire, contraints de déborder hors de nous-mêmes, de sortir de nous en nous heurtant à l'être que nous aimons.


(Laetitia Sieffermann - "Départ")

Joseph Kessel - "Le lion"


Tant que dura notre marche, Patricia ne fit pas un mouvement, pour ainsi dire, qui ne prît soin de moi. Elle écartait les fourrés, soulevait les arceaux d'épines, m'avertissait des passages difficiles et au besoin me frayait un chemin. La suivant, je contournai une colline, un marécage, gravis un piton, m'enfonçai dans une haute brousse qui semblait impénétrable. Il me fallut souvent avancer sur les genoux, et, de temps à autre ramper.
Quand la petite fille, enfin, s'arrêta, nous étions dans un ravin au bord duquel poussaient des haies compactes et denses comme des murs. Patricia prêta longuement l'oreille, observa la direction du vent puis me dit de sa voix la plus feutrée :
- Ne bougez pas. Ne respirez plus avant que je ne vous appelle. Faites bien attention. C'est terriblement sérieux.
Elle s'enleva sans effort jusqu'au sommet du ravin et fut comme dévorée par les buissons. J'étais seul au milieu du silence le plus complet qui pèse sur la terre sauvage de l'Afrique aux abords de l'Équateur, quand le soleil a seulement dépassé son zénith et que l'air est nourri, embrasé et terni de flamme.
J'étais seul et perdu dans un dédale de jungle sèche, incapable de reconnaître un chemin quel qu'il fût et uniquement relié au monde habitable par une petite fille qui venait de fondre au milieu des épines.
Mais ce n'était pas la peur qui faisait courir le long de mon corps en sueur des frissons brefs et légers à une cadence de plus en plus rapide. Ou plutôt c'était une peur en marge et au-delà de la peur ordinaire. Je tremblais parce que chaque seconde maintenant me rapprochait d'une rencontre, d'une alliance en dehors de la condition humaine. Car, si mon pressentiment était juste, et je savais maintenant qu'il l'était ...
Je tremblais de plus en plus vite. Ma peur croissait d'instant en instant. Mais il n'y avait pas un bonheur au monde que j'aurais accepté d'échanger contre cette peur-là.
Un rire enfantin, haut et clair, ravi, merveilleux, sonna comme un tintement de clochettes dans le silence de la brousse. Et le rire qui lui répondit était plus merveilleux encore. Car c'était bien un rire. Du moins, je ne trouve pas dans mon esprit, ni dans mes sens, un autre mot, une autre impression pour ce grondement énorme et débonnaire, cette rauque, puissante et animale joie.
Cela ne pouvait pas être vrai. Cela tout simplement ne pouvait pas être.
À présent, les deux rires - clochettes et rugissements - résonnaient ensemble. Quand ils cessèrent, j'entendis Patricia m'appeler.
Glissant et trébuchant, je gravis la pente, me raccrochai aux arbustes, écartai la haie d'épineux avec des mains lardées de ronces et sur lesquelles le sang perlait.
Au-delà du mur végétal, il y avait un ample espace d'herbes rases. Sur le seuil de cette savane, un seul arbre s'élevait. Il n'était pas très haut. Mais de son tronc noueux et trapu partaient, comme les rayons d'une roue, de longues, fortes et denses branches qui formaient un parasol géant. Dans son ombre, la tête tournée de mon côté, un lion était couché sur le flanc. Un lion dans toute la force terrible de l'espèce et dans sa robe superbe. Le flot de la crinière se répandait sur le mufle allongé contre le sol.
Et entre les pattes de devant, énormes, qui jouaient à sortir et à rentrer leurs griffes, je vis Patricia. Son dos était serré contre le poitrail du grand fauve. Son cou se trouvait à portée de la gueule entrouverte. Une de ses mains fourrageait dans la monstrueuse toison.


(Lithographie de dompteur)

Laura Winckler - "FEMME fille de déesses"


De tous les temps, dans toutes les civilisations, la femme est parvenue à dépasser cette image ancestrale de la femme-tentatrice, femme séductrice qui imprègne l'imaginaire masculin, ce premier stade de la féminité qui ressemble à Ève ou Carmen, Garbo ou Marilyn.

Aphrodite ne nous transmet-elle pas l'élixir du bonheur dans cette maxime d'une sagesse atemporelle :"Toutes les joies de ce monde proviennent du désir du bonheur d'autrui, tous les malheurs de ce monde proviennent du désir de son propre bonheur." (Vivre en héros pour l'éveil, Shanditeva). Et si le bonheur au féminin était dans cette capacité d'oubli de soi ?

C'est par l'éducation des sens que s'accomplissait autrefois la sublimation progressive du sexe à l'amour, que l'on passait de l'éros-pulsion à l'antéros, ou amour snetiment, durable et profond. Éduquer les sens, c'est passer de la sensualité, où l'éros se limite au plaisir passager et à la recherche d'une jouissance narcissique, à l'éveil d'une sensibilité plus subtile. C'est parvenir à voir au-delà des apparences, pour éveiller les sens de l'âme. Car, derrière chaque sens extérieur, se dévoile un sens intérieur, plus subtil, qui permet de transmuter les sensations en sentiments.

(...)

En Égypte, le grand prêtre Pétosiris décrit son épouse en ces termes : "Sa femme, son aimée, souveraine de grâce, douce d'amour, à la parole habile, agréable en ses discours, de conseil utile dans ses écrits; tout ce qui passe sur ses lèvres est à la ressemblance de Maat, femme parfaite, grande de faveur dans sa ville, tendant la main à tous, disant ce qui est bien, répétant ce que l'on aime, faisant plaisir à chacun; en l'écoutant, on n'apprend pas le mal, elle qui est très aimée de tous, elle qui se nomme Renper-Neferet, l'année parfaite." Quant au sage Ptahotep, il conseille "une femme au coeur joyeux qui apporte l'équilibre" car elle sait faire circuler l'énergie de la vie.


(William Bouguereau - "La naissance de Vénus")

Anna pavone, Nadia Fusini, Gabriella Caramore - "Histoires plurielles au féminin"


Séduire vient de seducere où se prend le sens d'une séparation, en signifiant "à part, à l'écart". La signification en est donc mener, conduire à l'écart. Le même mot développe ainsi le sens de détourner, tirer à soi, comme le fait le dux, le condottiere ou le lieder qui a justement des adeptes, qui mène à lui ceux qui le suivront ensuite. D'où aussi le sens de séduire, corrompre, dévoyer.
L'action de conduire à l'écart évoque la communication furtive d'un secret : s'il arrive dans ce rapport à l'écart, aside, qu'un secret soit communiqué, l'action de soustraire, qui est aussi celle de sauver, s'y accomplit également. C'est ainsi, par exemple, qu'agit Calypso avec Ulysse. De telle sorte que lorsque Hermès lui transmet l'ordre de laisser partir Ulysse, séductrice, elle dira : "Mais je l'ai sauvé... je l'ai recueilli et nourri; et je jurais de le rendre immortel". Liant ainsi l'intention de maintenir à l'écart à celle de sauver, Calypso donne au moins deux significations à l'acte de séduction qu'elle a commis. Pour Athéna, la séduction de Calypso consiste en ceci : "Elle retient ce misérable, cet affligé, et toujours elle l'enchante par de tendres et de charmeuses paroles, afin qu'il oublie Ithaque."
En retenant Ulysse et en l'écartant de sa légitime intention de retour, Calypso l'a séduit. En le tirant à soi, dans l'égoïsme de son amour que les dieux envieux maintenant lui ravissent, Calypso a séparé Ulysse de son moi, qui est le moi de l'action et non celui de l'amour; le moi de l'épreuve active, du travail et non celui du plaisir. En l'éloignant de lui-même et d'Ithaque, Calypso l'a détourné.

Séparer, diviser, éloigner, sont autant de significations du verbe se-ducere. En essayant encore de préciser l'action sé-duisante, on peut la visualiser en une action d'étourdissement engagée par le sujet du verbe, à l'égard de l'autre qui sera l'objet de cette action. En éloignant l'autre de la position qu'il occupait, en le tirant à soi, et en le détournant de sa propre route, le séducteur ébauche un mouvement qui interrompt le mouvement de l'autre : il l'attire. Mais en cela, le séducteur ne considère-t-il pas le séduit comme sa propre victime ?
Car il semble essentiel à l'acte de séduction que celui qui est séduit soit innocent, au moins dans une certaine représentation figurative. L'innocence du séduit, par une inévitable répartition des rôles, fait du séducteur l'être du mal et de l'intrigue : comme celui qui sait ce qu'il est en train de fait, à l'insu de l'autre qui se laisse séduire parce qu'il ne sait pas...
Un indice ultérieur est à relever dans le mot séduction : le secret auquel fait allusion l'acte même d'attirer quelqu'un à l'écart... "Faites en sorte de partager avec lui un secret. Une chose que, dans le monde entier, vous et lui êtes les seuls à connaître. Alors vous sentirez qu'il est vous et que vous êtes lui" : tel est le conseil que donne la princesse Ludmilla à Ehrengard.

(...)

Le séducteur se trouve pris dans ce que l'on pourrait appeler l'engagement à garder un secret, ce qui est fort grave, vu sa frivolité : s'il n'y réussit pas, il y va de sa vie. Ou tout au moins de son désir.
Le désir ainsi mis en scène par le séducteur est un désir de pouvoir sur le désir de l'autre. S'il se sent manquer à son pouvoir, ou mieux à son être, dans cette impuissance que seul génère le désir de puissance sur le désir de l'autre, risquant alors de sombrer, le séducteur doit continuer à séduire jusqu'au terme de la dégradation d'un désir qu'il ne réussit plus à saisir, comme dans Lulu, ou jusqu'à la chute finale dans l'enfer des flammes, pour le Don Juan de Mozart.
Regard qui mesure, calcule et trame, le regard du séducteur est aussi un regard de la toute-puissance. Car il naît d'un manque qu'il paie de son envie : il veut ce qu'il n'a pas. Et pour l'obtenir il trompe : il promet ce qu'il ne peut donner. Dans son impuissance, il ne désire au fond rien d'autre que l'impuissance de l'autre afin de le réduire dans l'état où il se trouve lui-même, dans ce dénuement total, dans ce vide où il évolue.
Le séducteur est donc un envieux, une eye-governed creature comme disait Lovelace. L'oeil, ce regard malin qu'il porte sur l'autre, semble être pour lui l'organe principal de toute relation.
L'oeil nous renvoie au verbe que nous avions indiqué comme étant le pôle de signification contrastive par rapport à se-ducere : le verbe pro-ducere, rendre visible. Leur opposition sémantique n'empêche pas cependant une profonde complémentarité : c'est ainsi, par exemple, que ce que Don Juan a séduit, c'est-à-dire soustrait, subtilisé en cachette, sera ensuite produit sur la liste, pris en compte dans le catalogue. Au reste, c'est ainsi que Don Juan accélère le mouvement séductif-productif, déjà frénétique, dans lequel il se trouve : plus il est conquiert, plus il en conquerra, et plus il en conquerra, plus il sera irrésistible. Tout à fait comme Lulu, dont la valeur augmente à chaque homme qu'elle a dévoré. Dans les terres, les têtes de bétail, les fortunes dilapidées pour elle, Nana calcule l'efficacité de son pouvoir séducteur.

(...)

Lulu est une monnaie, comme les jeunes filles, parce qu'elle est en même temps souveraine et citadine : souveraine car différente de toutes les autres femmes, et citadine parce que rien d'autre, en fait, qu'une femme comme toutes les autres. L'édification de son corps, du corps séductif, nécessite des techniques spéciales, car cet objet-là est spécial, et spécial le travail qu'il est appelé à effectuer à l'intérieur du vaste monde des marchandises.


(Photographie de Theda Bara)