Bernard Noël - "Les plumes d'Éros"


la nuit se perd en elle-même
comme un regard bouclé
sous la paupière

le temps fait un panache
sur la bouche qui souffle
que penser encore

mourir n'est pas la mort
quelque chose tâtonne dans le corps
je ne veille pas dis-tu

dans les veines du bois
une image perchée
un souvenir fuyant

tu cherches la lenteur
le trajet d'un astre
qui se lève d'en bas

en chaque mot
un nom perdu
l'autre s'éloigne

ô buée
pour être là
il faut faire du temps

ce qui en moi dit non
me chasse du présent
voici la vide lumière

ne cède pas à l'ange
le destin n'est ni clair ni sombre
il est le lieu mobile

où le dedans est le dehors
se croisent
en forme de je

celui qui peut dire
j'ai en moi ce que tu es
quel est son visage

l'oeil règne
chaque regard est un royaume
qu'on ne partage pas

le temps ouvre la succession
le souverain devient mortel
qui es-tu en moi


(Emile Munier - "Pardon mama")

Tolstoï - "Maître et serviteur"


Il se réveille, mais il se réveille tout autre qu'il s'était endormi. Il veut se lever, et il en est incapable; il veut remuer la main, impossible; le pied, impossible aussi. Il veut remuer la tête - non plus. Cela l'étonne beaucoup, mais il n'en est nullement désolé. Et il se rappelle que Nikita est couché sous lui, qu'il a chaud et qu'il vit; et il lui semble que lui, Vassili Andréitch, c'est Nikita et que Nikita, c'est lui, et que sa vie à lui n'est pas en lui mais en Nikita. Il écoute et il entend la respiration et même les légers ronflements de Nikita. "Nikita vit, c'est donc que je vis aussi", se dit-il avec une joie triomphale.


(Photographie d'Anaïs Nin)

Sigmund Freud - "Psychopathologie de la vie quotidienne"




Si les erreurs que nous commettons lorsque nous nous servons du langage, qui est une fonction motrice, admettent une telle conception, rien ne s'oppose à ce que nous étendions celle-ci aux erreurs dont nous nous rendons coupable en exécutant les autres fonctions motrices. Je divise ces dernières erreurs en deux groupes : le premier comprend les cas où l'acte manqué semble constituer l'élément essentiel; ce sont pour ainsi dire, des cas de non-conformité à l'intention, donc des cas de méprises; dans le second groupe, je range les cas où l'action tout entière apparaît absurde, semble ne répondre à aucun but : actions symptomatiques et accidentelles.

(...)

f) Plus que tout autre domaine, celui de l'activité sexuelle nous fournit des preuves certaines du caractère intentionnel de nos actes accidentels. C'est qu'en effet dans ce dernier domaine la limite qui, dans les autres, peut exister entre ce qui est intentionnel et ce qui est accidentel, s'efface complètement. Je puis citer un joli exemple personnel de la manière dont un mouvement, en apparence maladroit, peut répondre à des intentions sexuelles. Il y a quelques années, j'ai rencontré dans une maison amie une jeune fille qui a réveillé en moi une sympathie que je croyais depuis longtemps éteinte. Je me suis montré avec elle gai, bavard, prévenant. Et, cependant, cette même jeune fille m'avait laissé froid une année auparavant. D'où m'est donc venue la sympathie dont je me suis senti pris à son égard ? C'est que l'année précédente, alors que j'étais avec elle en tête à tête, son oncle, un très vieux monsieur, entra dans la pièce où nous nous tenions et, le voyant arriver, nous nous précipitâmes tous les deux vers un fauteuil qui se trouvait dans un coin, pour le lui offrir. La jeune fille fut plus adroite que moi, et d'ailleurs aussi plus proche du fauteuil; aussi réussit-elle à s'en emparer la première et à le soulever par les bras, le dossier du fauteuil tourné en arrière. Voulant l'aider, je m'approchai d'elle et, sans comprendre comment les choses s'étaient passées, je me trouvai à un moment donné derrière son dos, mes bras autour de son buste. Il va sans dire que je n'ai pas laissé se prolonger la situation. Mais personne n'a remarqué combien adroitement j'avais utilisé ce mouvement maladroit.
Il arrive souvent dans la rue que deux passants se dirigeant en sens inverse et voulant chacun éviter l'autre, et céder la place à l'autre, s'attardent pendant quelques secondes à dévier de quelques pas, tantôt à droite, tantôt à gauche, mais tous les deux dans le même sens, jusqu'à ce qu'ils se trouvent arrêtés l'un en face de l'autre. Il en résulte une situation désagréable et agaçante, et dans laquelle on ne voit généralement que l'effet d'une maladresse accidentelle. Or, il est possible de prouver que dans beaucoup de cas cette maladresse cache des intentions sexuelles et reproduit une attitude indécente et provocante d'un âge plus jeune.

(...)

g) Les effets consécutifs aux actes manqués des individus normaux sont généralement anodins. D'autant plus intéressante est la question de savoir si des actes manqués d'une importance plus ou moins grande et pouvant avoir des effets graves, comme par exemple ceux commis par des médecins ou des pharmaciens, peuvent, sous un rapport quelconque, être envisagés à notre point de vue.
N'ayant que très rarement l'occasion de faire des interventions médicales, je ne puis citer qu'un seul exemple de méprise médicale tiré de mon expérience personnelle. Je vois depuis des années deux fois par jour une vieille dame et, au cours de ma visite du matin, mon intervention se borne à deux actes : je lui instille dans les yeux quelques gouttes d'un collyre et je lui fais une injection de morphine. Les deux flacons, un bleu contenant le collyre et un blanc contenant la solution de morphine, sont régulièrement préparés en vue de ma visite. Pendant que j'accomplis ces deux actes, je pense presque toujours à autre chose; j'ai en effet accompli ces actes tant de fois que je crois pouvoir donner momentanément congé à mon attention. Mais un matin je m'aperçois que mon automate a mal travaillé : j'ai en effet plongé le compte-gouttes dans le flacon blanc et instillé dans les yeux de la morphine. Après un moment de peur, je me calme en me disant qu'après tout quelques gouttes d'une solution de morphine à deux pour cent instillées dans le sac conjonctival ne peuvent pas faire grand mal. Mon sentiment de peur devait certainement provenir d'une autre source.
En essayant d'analyser ce petit acte manqué, je retrouve tout de suite la phrase : "Profaner la vieille", qui était de nature à m'indiquer le chemin le plus court pour arriver à la solution. J'étais encore sous l'impression d'un rêve que m'avait raconté la veille un jeune homme et que j'avais cru pouvoir interpréter comme se rapportant à des relations sexuelles de ce jeune homme avec sa propre mère. Le fait assez bizarre que la légende grecque ne tient aucun compte de l'âge de Jocaste me semblait s'accorder très bien avec ma propre conclusion que, dans l'amour que la mère inspire à son fils, il s'agit non de la personne actuelle de la mère, mais de l'image que le fils a conservé d'elle et qui date de ses propres années d'enfance. Des inconséquences de ce genre se manifestent toutes les fois qu'une imagination hésitant entre deux époques s'attache définitivement, une fois devenue consciente, à l'une d'elles. Absorbé par ces idées, je suis arrivé chez ma patiente nonagénaire et j'étais sans doute sur le point de concevoir le caractère généralement humain de la légende d'Oedipe, comme étant en corrélation avec la fatalité qui s'exprime dans les oracles, puisque j'ai aussitôt après commis une méprise dont "la vieille fut victime".


(Nicolas Poussin - "Echo et Narcisse")

Tolstoï - "La Tempête de neige"


Les images et les souvenirs se succédaient à une cadence accélérée dans mon imagination.
"Le donneur de conseils qui n'arrête pas de crier dans le second traîneau, quel genre de moujik est-ce ? Il doit être roux, trapu, avec des jambes courtes, pensé-je, quelque chose comme Fiodor Philippytch, notre vieux garçon de buffet." Et je vois soudain l'escalier de notre grande maison, et cinq domestiques qui, avançant lourdement, font entrer le piano à queue apporté d'une aile du bâtiment à l'aide de serviettes; je vois Fiodor Philippytch, les manches de sa redingote de nankin retroussées, qui court en avant, portant l'une des pédales, ouvre les targettes, tire sur une serviette par-ci, pousse un peu par-là, passe entre les jambes, gêne tout le monde, et n'arrête pas de crier d'un ton soucieux :
- Prenez-le sur vous, ceux de devant, là, ceux de devant ! Oui, comme ça, plus haut la queue, plus haut, plus haut, plus haut, faites-le entrer dans la porte ! C'est ça.
- Permettez, Fiodor Philippytch, on va y arriver sans vous, remarque timidement le jardinier, coincé contre la balustrade, tout rouge d'effort, soutenant à grand-peine un coin du piano.
Mais Fiodor Philippytch ne veut rien entendre.
"Qu'est ce que ça signifie, me disais-je, pense-t-il qu'il est utile, qu'il est indispensable à la tâche commune, ou se réjouit-il simplement de ce que Dieu lui ait donné cette éloquence assurée et persuasive, et prend-il plaisir à la prodiguer ? Ça doit être ça."


(Ford Madox Brown - "Le travail")

Saint Augustin - "Le libre arbitre"


Si quelqu'un venait à dire : "je préférerais ne pas exister qu'être malheureux", je répondrais : "tu mens; car maintenant même tu es malheureux; et tu ne veux pas mourir, uniquement pour exister; ainsi, sans vouloir être malheureux, tu veux exister. Rends donc grâces de ce que tu existes en le voulant, afin d'être délivré de ce que tu es malgré toi; car tu existes en le voulant, et tu es malheureux malgré toi. Mais si tu es ingrat de ce que tu existes en le voulant, c'est à bon droit que tu seras forcé d'être ce que tu ne veux pas. Je loue donc la bonté du Créateur de ce que, malgré ton ingratitude, tu possèdes ce que tu veux et je loue la justice de l'ordonnateur de ce que, dans ton ingratitude, tu subis ce que tu ne veux pas."

19. S'il venait à dire : "Si je ne veux pas mourir, ce n'est pas parce que je préfère être malheureux que n'être pas du tout; mais de peur d'être plus malheureux après la mort", je répondrais : "si cet état est injuste, ce ne sera pas le tien; s'il est juste, louons celui dont les lois te l'imposeront".
S'il venait à dire : "Comment présumer que, si cet état est injuste, ce ne sera pas le mien ?" je répondrais : "Parce que, si tu as alors le pouvoir de disposer de toi-même, ou bien tu ne seras pas malheureux, ou bien, en te conduisant toi-même injustement, tu seras malheureux justement; ou bien, voulant et ne pouvant pas te conduire justement, tu n'auras pas le pouvoir de disposer de toi-même; alors, ou tu ne seras au pouvoir de personne ou tu seras au pouvoir d'un autre; si tu n'es au pouvoir de personne, ce sera malgré toi ou en le voulant; mais tu ne peux être rien malgré toi, si tu n'es vaincu par une force quelconque; or il ne peut être vaincu par aucune force, celui qui n'est au pouvoir de personne; mais, si c'est en le voulant que tu n'es au pouvoir de personne, cela revient à dire que tu as le pouvoir de disposer de toi-même; alors, ou bien, en te conduisant injustement, tu seras malheureux justement; ou bien, parce que tu seras tel ou tel en le voulant, tu trouveras encore un motif de rendre grâces à la bonté de ton Créateur. Mais si tu n'as pas le pouvoir de disposer de toi-même, à coup sûr, ou c'est un plus fort ou c'est un plus faible qui t'aura en son pouvoir; si c'est un plus faible, ce sera ta faute et ton malheur sera juste, car tu pourrais vaincre un plus faible qui t'aura en son pouvoir; mais si c'est un plus fort qui t'a en son pouvoir, toi plus faible, cet ordre est si normal qu'en aucune façon tu ne saurais normalement l'estimer injuste. C'est donc avec pleine vérité que j'ai dit :"Si cet état est injuste, ce ne sera pas le tien; s'il est juste, louons celui dont les lois te l'imposeront."

VII, 20. S'il venait à dire : "Si je préfère être malheureux que n'être pas du tout, c'est que j'existe déjà; mais, si j'avais pu être consulté avant d'exister, j'aurais choisi de n'être pas plutôt que d'être malheureux; car maintenant, si je crains de ne pas être, alors que je suis malheureux, cela tient à ce malheur même qui m'empêche de vouloir ce que je devrais vouloir; je devrais vouloir plutôt ne pas être qu'être malheureux. Maintenant, je l'avoue, je préfère l'existence même malheureuse au néant; mais cette volonté est d'autant plus malheureuse que je vois avec plus de vérité que je ne devrais pas l'avoir". Je répondrais : "Prends garde plutôt de te tromper là même où tu crois voir la vérité; car, si tu étais heureux, tu préférerais bien être que n'être pas; et, maintenant que tu es malheureux, tu préfères pourtant être, même malheureux, que n'être pas du tout, tout en ne voulant pas être malheureux. Examine donc, autant que tu le peux, le grand bien qu'est l'être lui-même, objet du vouloir et des heureux et des malheureux. Car si tu examines bien ce point, tu le verras, tu es malheureux dans la mesure même où tu ne t'approches pas de celui qui est suprêmement; tu estimes préférable de n'être pas que d'être malheureux dans la mesure où tu ne vois pas ce qui est suprêmement, et pourtant tu veux être parce que tu es grâce à celui qui est suprêmement.

21. Si donc tu veux fuir le malheur, aime en toi ce vouloir-être même; car si tu veux être de plus en plus, tu t'approcheras de celui qui est suprêmement; et rends grâce maintenant de ce que tu es."


(Guido Reni - "Beatrice Cenci")

Michel Meslin - "Un don biblique"



Dans toutes les cultures, le lait a représenté l'aliment primordial indispensable à la vie et à la croissance de l'être humain. Cet élément naturel a toujours été considéré comme le principe nutritif et vitalisant par excellence, très souvent associé au miel, autre produit de la nature, dans le milieu méditerranéen et dans les civilisations dont hériteront les monothéismes juif et chrétien. Ces deux produits demeureront dans l'imaginaire collectif comme les signes d'un Âge d'Or où la Terre-Mère produisait spontanément ses biens. Le lait est en quelque sorte la matière du principe nourricier et protecteur dont la relation mère-nourrisson constitue la réalité psychologique et affective.

(...)

Dans tout l'Orient classique, l'allaitement rituel apparaît comme l'achèvement symbolique d'une nouvelle naissance initiatique. Tel est le cas des mystères phrygiens de la grande déesse-mère Cybèle où, après un temps de prostration et de deuil à la mort d'Attis, un temps de jeûne rendu plus intense par des blessures volontaires, les fidèles tuent symboliquement leur existence antérieure et "après cela, la nourriture de lait figure notre re-naissance, et ce sont des manifestations de joie, des couronnes et comme des remontées vers les dieux" (Salloustios, Des dieux et du monde, 4, 10).

(...)

Toujours associé au miel, le lait apparaît aux Hébreux, puis au peuple d'Israël, comme une nourriture merveilleuse qui, dans leurs rêves et leurs espérances, coule en ruisseaux abondants. Il est la mesure qualitative des richesses de toute contrée fertile : c'est la terre de Gessen opposée au désert, c'est le pays de Canaan vers lequel ils marchent tout au long de l'Exode sous la ferme direction de Moïse après le départ d'Egypte.


(Francesco Albani - "Cybèle et les saisons")

C.G. Jung - "La vie symbolique"


Il ne faut pas croire que chaque personne que l'on analyse accomplira obligatoirement le saut dans l'avenir. Peut-être est-elle destinée à rester dans l'Église, et si elle peut y retourner, c'est ce qu'il y a de mieux pour elle.

M. Morgan :
Et que se passe-t-il si elle ne le peut pas ?

Le professeur Jung :
Alors commencent les difficultés. Alors commence pour cette personne la quête. Il faut qu'elle découvre ce que veut lui dire son âme. Il faut qu'elle traverse la solitude d'une contrée encore incréée. J'ai publié un exemple d'un tel cas dans l'un de mes essais. Il s'agit d'un grand scientifique contemporain, un homme très célèbre. Il décida de se mettre à l'écoute de ce que l'inconscient avait à lui dire, et l'inconscient le guida merveilleusement. Cet homme parvint à s'en sortir parce qu'il réussit peu à peu à intégrer les données symboliques qui se présentaient à lui. Il vit à présent la vie religieuse, la vie d'un observateur attentif. La vie religieuse consiste en l'observation attentive des données. Il est à présent attentif à tout ce que ses rêves lui apportent; ils sont son seul guide.
C'est ainsi que nous nous trouvons dans un monde nouveau; nous sommes exactement dans la même situation que les primitifs.

(...)

J'ai un peu honte de l'avouer, mais je suis aussi primitif que n'importe quel nègre, parce que je ne sais rien ! Quand on est dans l'obscurité, on se raccroche à ce qu'il y a de plus proche, c'est-à-dire à un rêve. Nous pouvons être assurés que le rêve est notre meilleur ami; le rêve est l'ami de ceux qui ne se laissent plus guider par les vérités traditionnelles et sont de ce fait isolés. C'était le cas chez les anciens philosophes alchimistes, et l'on peut lire dans le Tractatus aureus d'HERMES TRISMEGISTE un passage qui confirme ce que j'ai dit au sujet de cet isolement. Il y est dit : "(Deus) in quo est... adiuvatio cuiuslibet sequestrati" (Dieu, en lequel tous ceux qui sont isolés trouvent refuge).


(Hermès Trismégiste)

Sophocle - "Antigone"


CHANT DU CHOEUR

(Strophe 1)

Entre tant de merveilles du monde, la grande merveille, c'est l'homme.
Il parcourt la mer qui moutonne quand la tempête souffle du sud,
il passe au creux des houles mugissantes,
et la plus ancienne des divinités, la Terre souveraine,
l'immortelle, l'inépuisable,
une année après l'autre
il la travaille, il la retourne,
alignant les sillons au pas lent de ses mules.

(Antistrophe 1)

Le peuple oiseau, race légère,
et les fauves des bois et la faune marine,
il les capture au creux mouvant de ses filets,
cet inventeur de stratagèmes !
Il attire dans ses pièges
le gros gibier des plateaux,
il courbe sous le collier le col crépu du cheval,
ou le taureau des monts dans le plein de sa force.

(Strophe 2)

Et le langage et la pensée rapide comme le vent et les lois et les moeurs,
il s'est tout enseigné sans maître,
comme à s'abriter des grands froids
et des traits perçants de la pluie.
Génie universel et que rien ne peut prendre
au dépourvu, du seul Hadès
il n'élude point l'échéance,
bien qu'à des cas désespérés, parfois, il ait trouvé remède.

(Antistrophe 2)

Riche d'une intelligence incroyablement féconde,
du mal comme du bien il subit l'attirance,
et sur la justice éternelle
il greffe les lois de la terre.
Mais le plus haut dans la cité se met au ban de la cité
si, dans sa criminelle audace, il s'insurge contre la loi.
A mon foyer ni dans mon coeur
Le révolté n'aura jamais sa place.


(Jalabert - "Antigone guide Oedipe hors de Thèbes")

Tolstoï - "La matinée d'un gentilhomme rural"


Très tôt le matin, il s'était levé avant toute la maison et, remué avec une intensité presque douloureuse par les obscurs élans secrets de la jeunesse, il était sorti dans le jardin, puis avait gagné la forêt où, se plongeant dans la nature pleine d'énergie et de sève, mais sereine, du mois de mai, il avait longtemps erré seul, la tête vide de pensées, souffrant du trop-plein d'un sentiment qu'il ne savait pas exprimer. Tantôt, avec toute la séduction de l'inconnu, sa jeune imagination lui représentait l'image voluptueuse d'une femme et il lui semblait que c'était cela, ce désir inexprimé. Mais un autre sentiment, plus élevé, lui disait que non, que ce n'était pas ça, et lui faisait chercher autre chose. Alors, son esprit ardent et inexpérimenté, s'élevant de plus en plus haut dans la sphère de l'abstraction, paraissait lui découvrir les lois de l'existence, et il s'arrêtait à ces pensées avec une orgueilleuse délectation. Mais de nouveau, un sentiment plus élevé lui disait que ce n'était pas ça, et le faisait de nouveau chercher et s'agiter. Sans pensées et sans désirs, comme c'est toujours le cas après une intense activité, il s'était couché sur le dos sous un arbre et s'était mis à regarder les nuages transparents du matin, qui couraient au dessus de lui dans l'infini du ciel bleu. Soudain, sans aucune raison, des larmes lui étaient montées aux yeux et, Dieu sait par quelles voies, une pensée lui était venue, qui avait remplie toute son âme et qu'il avait saisie avec délectation - la pensée que l'amour et le bien étaient la vérité et le bonheur, la seule vérité et le seul bonheur possibles en ce monde. Aucun sentiment plus élevé ne venait lui dire : ce n'est pas ça. Il s'était redressé, et s'était mis à vérifier sa pensée. "C'est bien ça, c'est bien ça, oui !" se disait-il avec enthousiasme, en mesurant toutes ses convictions antérieures, toutes les réalités de la vie à cette vérité absolument neuve qu'il lui semblait avoir redécouverte. - Quelle sottise que tout ce que je savais, à quoi je croyais et que j'aimais, se disait-il. - L'amour, l'abnégation - voilà le seul bonheur véritable, et qui ne doive rien au hasard ! répétait-il, en souriant et en agitant les bras. Appliquant de toutes les façons possibles cette pensée à la vie, et lui trouvant une confirmation à la fois dans la vie réelle et dans la voix intérieure qui lui disait que c'était bien ça, il éprouvait un sentiment, nouveau pour lui, d'émotion joyeuse et d'enthousiasme. "Ainsi, je dois faire le bien pour être heureux", pensait-il, et tout son avenir, non plus de façon abstraite, mais en images, sous la forme d'une vie de gentilhomme rural, se dessinait nettement sous ses yeux.

(Ray Caesar - "French kiss")

Maupassant - "Pierre et Jean"


Quand son âme enfin se fut calmée, quand sa pensée se fut éclaircie ainsi qu'une eau battue et remuée, il envisagea la situation qu'on venait de lui révéler. S'il eût appris de toute autre manière le secret de sa naissance, il se serait assurément indigné et aurait ressenti un profond chagrin; mais après sa querelle avec son frère, après cette délation violente et brutale ébranlant ses nerfs, l'émotion poignante de la confession de sa mère le laissa sans énergie pour se révolter. Le choc reçu par sa sensibilité avait été assez fort pour emporter, dans un irrésistible attendrissement, tous les préjugés et toutes les saintes susceptibilités de la morale naturelle. D'ailleurs, il n'était pas un homme de résistance. Il n'aimait lutter contre personne et encore moins contre lui-même; il se résigna donc, et par un penchant instinctif, par un amour inné du repos, de la vie douce et tranquille, il s'inquiéta aussitôt des perturbations qui allaient surgir autour de lui et l'atteindre du même coup. Il les pressentait inévitables, et, pour les écarter, il se décida à des efforts surhumains d'énergie et d'activité.


(Ray Caesar - "Arabesque")

Spinoza - "Correspondance"


Lettre 73

B. d. S.
Au très noble et très savant Monsieur Henry Oldenburg

Très noble Seigneur,

Votre très brève lettre, datée du 15 novembre, m'a été remise ce samedi. Vous y indiquez exclusivement ce qui a mis en croix les lecteurs du TTP, quand j'espérais pourtant savoir aussi quelles étaient les opinions qui semblaient ébranler la pratique des vertus religieuses, que vous aviez remarquées précédemment. Mais pour vous exposer clairement ma pensée sur les trois questions que vous notez, voici ce que j'en dis.
Premièrement, je suis sur Dieu et sur la nature d'un avis différent, de très loin, de celui que les néo-théoriciens chrétiens défendent d'habitude. Car je soutiens que Dieu est de toutes choses la cause immanente, comme ils disent et non transitive. Tout est en Dieu et se meut en Dieu, voilà ce que j'affirme avec Paul et peut-être aussi, quoiqu'en un autre sens, avec tous les philosophes antiques, voire, oserai-je dire, avec tous les anciens Hébreux, pour autant qu'on peut le conjecturer à partir de certaines traditions, quoiqu'elles aient été altérées de bien des manières. Cependant, ceux qui pensent que le TTP s'appuie sur l'unité de Dieu et de la nature (par où ils entendent une certaine masse, autrement dit de la matière corporelle) se trompent totalement.
Ensuite, en ce qui concerne les miracles, je suis convaincu, au contraire, que la certitude de la révélation divine ne peut s'appuyer que sur la sagesse de sa doctrine, et non sur les miracles, c'est-à-dire sur l'ignorance, ce que j'ai montré assez abondamment dans le chapitre 6 (sur les miracles). Simplement, j'ajouterai ici que la principale différence que je reconnais entre la religion et la superstition est que celle-ci a l'ignorance pour fondement, et celle-là, la sagesse. Telle est la cause, je crois qui distingue les chrétiens des autres. Ce n'est ni la foi, ni la charité, ni les autres fruits du Saint-Esprit. C'est seulement l'opinion. Car tout le monde défend sa cause par les miracles, c'est-à-dire par l'ignorance, laquelle est la source de tout ce qui est mauvais. De la sorte, ils changent leur foi, si vraie soit-elle, en superstition.

(John Hoppner - "Portrait de Mrs Home")

Cicéron - "De la divination"


Qu'attendons-nous donc ? Que les dieux immortels se mêlent à nous sur le forum, dans les rues, dans nos maisons ? Non, ils ne se présentent pas directement à nous, mais ils répandent au loin et partout leur puissance, qu'ils enferment tantôt dans les cavités de la terre, tantôt dans la nature de l'homme. Car c'est bien la puissance de la terre qui inspirait la Pythie à Delphes, l'impulsion de la nature qui faisait parler la Sibylle.

(...)

Et puis souvent une certaine vision, souvent le timbre profond d'une voix, les chants frappent l'âme violemment, souvent aussi le souci et la crainte. Ainsi cette femme,

l'âme vacillant, comme égarée, ou par les mystères de Bacchus ébranlée, parmi les tombes évoquant son cher Teucer.

XXXVII. Même cette agitation montre la présence d'une force divine dans les âmes. Démocrite affirme qu'il n'est point de grand poète sans folie, Platon le dit aussi. Il peut bien appeler cette exaltation folie, si cela lui plaît, pourvu qu'elle soit l'objet d'éloges comme dans son Phèdre.

(...)

81. Souvent aussi des formes se présentent, qui n'ont aucune réalité, mais en offrent l'apparence. C'est ce qui arriva, dit-on, à Brennus et à ses troupes gauloises, qui avaient mené une guerre sacrilège contre le temple d'Apollon à Delphes. Alors, rapporte la tradition, depuis le sanctuaire la Pythie prophétisa :

Je pourvoirai moi-même à cette affaire, avec les vierges blanches.

En conséquence, on crut voir des vierges se lancer à l'attaque et l'armée des Gaulois fut ensevelie sous la neige.

XXXVIII. Aristote était d'avis que même ceux qui délirent en raison d'un défaut de santé et qu'on appelle mélancoliques ont dans l'âme quelque chose de prophétique et de divinatoire. Quant à moi, j'hésiterais à attribuer cette capacité aux cardiaques et aux frénétiques; la divination appartient à une âme saine, non à un corps défectueux.

82. Mais qu'elle existe vraiment, c'est bien la conclusion de ce raisonnement des Stoïciens : " Si les dieux existent et ne font pas connaître l'avenir aux hommes, soit ils n'aiment pas les hommes, soit ils ignorent ce qui arrivera, soit ils pensent qu'il n'est nullement de l'intérêt de l'homme de connaître l'avenir, soit ils croient indigne de leur majesté de signifier cet avenir aux hommes, soit enfin les dieux eux-mêmes ne peuvent pas en fournir les signes. Mais il n'est pas vrai qu'ils ne nous aiment pas car ils sont les bienfaiteurs et les amis du genre humain; ils n'ignorent pas ce qu'ils ont eux-mêmes établi et fixé; il est également faux qu'il ne nous importe pas de savoir ce qui arrivera; nous serons plus prévoyants, si nous le savons; ils ne considèrent pas non plus que cette annonce est contraire à leur majesté, car il n'y a rien de supérieur à la bienfaisance. Ils ne peuvent pas non plus ne pas connaître d'avance l'avenir. 83. Il n'est donc pas vrai que les dieux puissent exister sans annoncer l'avenir par des signes. Or les dieux existent; ils donnent donc des signes. Il est faux en ce cas qu'ils ne nous fournissent pas les moyens d'une science de leur signification, sinon, ils signifieraient en vain; et s'ils en fournissent les moyens, il n'est pas vrai que la divination n'existe pas; donc la divination existe."


(Andy Warhol - "Ten-foot Flower")

Gaston Bachelard - "La psychanalyse du feu"


L'amour, la mort et le feu sont unis dans un même instant. Par son sacrifice dans le coeur de la flamme, l'éphémère nous donne une leçon d'éternité. La mort totale et sans trace est la garantie que nous partons tout entiers dans l'au-delà. Tout perdre pour tout gagner. La leçon du feu est claire : "Après avoir tout obtenu par adresse, par amour ou par violence, il faut que tu cèdes tout, que tu t'anéantisses." (D'Annunzio, Contemplation de la Mort). Tel est du moins, comme le reconnaît Giono dans les Vraies richesses la poussée intellectuelle "dans de vieilles races, comme chez les Indiens de l'Inde ou chez les Aztèques, chez les gens que leur philosophie et leur cruauté religieuses ont anémiés jusqu'à l'assèchement total ne laissant plus au sommet de la tête qu'un globe intelligent".
Seuls ces intellectualisés, ces êtres livrés aux instincts d'une formation intellectuelle, continue Giono "peuvent forcer la porte du four et entrer dans le mystère du feu".


(Klimt - "Nuda Veritas")

Jankélévitch - "Les vertus et l'amour"


II. PITIÉ, BONTÉ, AMOUR, CHARITÉ


L'évidence de l'amour, comme l'évidence évasive du charme, est donc un effet d'ensemble. Paradoxalement évident et ambigu, l'un et l'autre à la fois, le charme s'évanouit pour une dissection anatomique qui isole la partie dans le tout et un trait du visage dans la totalité personnelle : alors il n'y a plus devant nous que des phénomènes physiques, et il n'y a plus en nous que l'amertume du désenchantement; à la place du vivant Je-ne-sais-quoi avec son aura de mystère, l'anatomiste déçu n'a plus qu'un cadavre à autopsier. L'amour est ce charme. Il se dérobe à l'analyse, et quelque chose nous dit pourtant que la correction légale serait, sans lui, pire que l'iniquité.

(...)

Mala et inutilis ! C'est ce que personne ne devrait reprocher à la charité : dans la mesure où elle est l'amour transfiguré en vertu, c'est-à-dire devenu permanent et chronique, étendu à l'universalité des hommes et à la totalité de la personne, dans la mesure où cet amour occupe tous les instants d'une durée continue, où l'aimé de cet amour est, en extension, l'humanité entière, où l'amant de cet amour est, en profondeur, l'âme entière du sujet, dans cette mesure la charité n'est autre chose que la "bonté" : car la bonté, qualifiant l'éthos en général, est le contraire du feu de paille et de la flambée passagère; et de même que la charité est miséricordieurse à tout instant et avec tous les hommes, et non pas avec le seul malheureux dans l'instant de son malheur, de même la bonté est charitable avec l'âme toute entière. Elle mérite, la fidèle, la sérieuse bonté, toute cette confiance que la pitié parfois décourage.

(...)

La charité-vertu participe à la fois de l'amour-sentiment et de la bonté. Mais l'amour pur et simple est le seul sentiment qui soit déjà une vertu. Il est moral d'aimer, quelque soit l'aimé, et même si l'aimé n'est pas aimable, c'est-à-dire ne mérite pas l'affection que nous lui portons : car l'amour, s'il est sincère et passionné, a une valeur catégorique et justifie à lui seul les aberrations les plus singulières de l'amant.

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La sympathie ne découvre pas une communauté préexistante, mais elle crée cette communauté malgré l'obstacle de l'altérité et les résistances de l'égoïsme; que dis-je ? elle la crée paradoxalement à cause de cet obstacle et grâce à ces résistances elles-mêmes... Ce n'est donc pas la communauté qui explique physiquement et motive l'amour, mais à l'inverse c'est l'amour prévenant qui fonde la communauté; la dynamique de la métamorphose amoureuse, faisant de l'Autre notre prochain, pacifie une contradiction que la justice statique se donne d'avance résolue.


(Gustav Klimt - "La Médecine")