Nietzsche - "Le crépuscule des idoles"



LA MORALE EN TANT QUE MANIFESTATION CONTRE NATURE

1.

Toutes les passions ont un temps où elles ne sont que néfastes, où elles avilissent leurs victimes avec la lourdeur de la bêtise, - et une époque tardive, beaucoup plus tardive où elles se marient à l'esprit, où elles se "spiritualisent". Autrefois, à cause de la bêtise dans la passion, on faisait la guerre à la passion elle-même : on se conjurait pour l'anéantir, - tous les anciens jugements moraux sont d'accord sur ce point, "il faut tuer les passions".

(...)

Détruire les passions et les désirs, seulement à cause de leur bêtise, et pour prévenir les suites désagréables de leur bêtise, cela ne nous paraît être aujourd'hui qu'une forme aiguë de la bêtise.

(...)

3.

La spiritualisation de la sensualité s'appelle amour : elle est un grand triomphe sur le christianisme.


(Rubens - "Héra pare les plumes du paon des yeux d'Argos")

Platon - "Phèdre"




Supposons donc, si tu veux, une victoire des meilleurs éléments de l'esprit, qui mènent alors à un régime bien ordonné de la vie et à l'amour de la sagesse : alors nos gens coulent ici-bas dans la concorde des jours bienheureux, étant maîtres d'eux-mêmes et pleins de modération ; ayant réduit à l'esclavage ce par quoi était produite la méchanceté de l'âme, libéré au contraire ce qui y produisait la vertu ; et, leur vie terminée, soutenus par leurs ailes, allégés de ce qui les appesantissait, ils ont été vainqueurs dans une des trois manches de ces joutes véritablement olympiques , celle en comparaison de laquelle il n'est pas de plus grand bien que puisse attendre un homme, aussi bien d'une humaine sagesse, que d'un délire divin !

(...)

Quant à la familiarité qui provient de l'homme qui n'aime pas, alliage de sagesse mortelle, réglant sa dépense avec une parcimonie mortelle, génératrice dans l'âme amie d'une bassesse de sentiments que le vulgaire loue comme si c'était un mérite, ce qu'elle vaudra à cette âme, c'est, pendant neuf milliers d'années, de rouler autour de la terre et sous la terre, dans la déraison !


(Hendrick van Balen - "Le jugement de Pâris")

Stefan Zweig - "Les Prodiges de la vie"


Le vieil homme contemplait ainsi qu'une apparition ces deux figures si étroitement unies par un fugace jeu de lumière et, comme surgi d'un rêve lointain, le portrait presque oublié du peintre italien lui revint à la mémoire, avec sa douceur divine. Il eut à nouveau l'impression d'entendre l'appel de Dieu. Mais cette fois il ne se perdit pas en rêverie; il mit au contraire toute son énergie au service de cet instant. D'un trait vigoureux il brossa le mouvement de ces mains d'enfant et la tendre inclinaison de cette tête de jeune fille, aux traits d'ordinaire si durs, comme s'il voulait les arracher pour toujours à la fugacité du moment qui les avait réunis. Il sentait en lui une force créatrice, tel un sang jeune et chaud. Toute sa vie était en cette minute semblable à un cours d'eau bruissant, elle absorbait la lumière et la couleur, elle n'était plus qu'une main qui, en dessinant, modelait et englobait toutes choses. Et en cet instant où il était plus près que jamais du secret des forces divines et de la plénitude infinie de la vie, il ne songeait pas à ses prodiges et à ses signes; il les vivait, en les créant lui-même.

(...)

Ce jour marqua un tournant dans le destin d'Esther et dans celui du tableau. L'ombre s'était dissipée. La jeune fille se rendait désormais d'un pas pressé et léger aux séances de pose qui lui semblaient passer très vite parce qu'elles offraient un enchainement de menues expériences; chacune lui paraissait importante, car elle ne connaissait pas la valeur de la vie et se croyait riche avec les quelques piécettes de cuivre que représentaient ces évènements insignifiants. Insensiblement, le personnage du vieil homme passa au second plan, à l'avantage du petit corps rose et maladroit de l'enfant. La haine d'Esther s'était transformée brusquement en cette tendresse sauvage, presque avide, qu'éprouvent souvent les jeunes filles pour les enfants et les petits d'animaux. Elle s'épuisait en contemplation et en caresses; inconsciemment elle vivait la plus noble pensée de la femme, la maternité, dans un jeu où elle s'abandonnait avec passion.


(Annibal Carrache - "La vierge aux cerises")

James Hillman - "Cimes et vallées"


Qui gravit la montagne : s'agit-il de la bonne âme chrétienne inconsciente en nous, celle qui a perdu son christianisme historique et se révèle être un croisé, un chevalier, un missionnaire ou un sauveur inconscient ? (Pour ma part, j'ai tendance à voir dans ce "soldat chrétien" latent de notre christianisme inconscient un danger social plus grand que la soi-disant psychose latente, que l'homosexualité latente ou encore la dépression latente et cachée.)
Qui gravit la montagne : s'agit-il de l'alpiniste, d'un homme qui voudrait devenir la montagne elle-même, ou bien de moi sur le mont Rushmore, humble maintenant, mais attendez voir... S'agit-il du moi héroïque ? Est-ce Hercule, toujours occupé aux mêmes travaux : nettoyer les écuries, tuer les créatures des marécages, frapper ses animaux à coups de massue, ne pas répondre à l'appel des femmes, progresser au travers des douze étapes (mais finalement il devient fou et épouse Hébé, qui n'est autre que Héra, maman, sous sa forme tout à fait jeune, mignonne, souriante et hébéphrénique) ?
Ou bien est-ce que celui qui monte incarne l'impulsion spirituelle du puer aeternus, l'imago divin et ailé en chacun de nous, le magnifique éphèbe de l'esprit : Icare en route vers le Soleil puis retombant à pic avec ses ailes de cire; Phaéton conduisant le char du Soleil dont il perd le contrôle et brûlant la Terre; Bellérophon s'élevant sur son cheval blanc ailé puis retombant sur les plaines de l'errance, à jamais boiteux ? Tels sont les êtres puer qui voulurent monter très haut et troublèrent l'ordre des cieux, dont l'Éros reflète le flambeau ainsi que l'échelle d'Éros avec sa flèche pénétrante, et qui désire toujours plus, plus haut et plus loin, le plus pur et le meilleur. Sans cette composante archétype qui influe sur nos vies, il n'y aurait pas de pulsion spirituelle, pas de nouvelles étincelles, pas de dépassement du donné, pas de splendeur ni de sens de la destinée personnelle.
Ainsi, sur le plan psychologique, et peut-être aussi bien sur le plan spirituel, la question consiste à trouver des liens entre l'élan puer vers le haut et l'étreinte douteuse et inconfortable de l'âme. (...) Pour permettre à l'imagination d'authentiques envolées et chutes libres, pour marcher sur l'air et prendre des airs, pour faire l'expérience de la réalité du pneuma et de l'inflation qui l'accompagne, il faut que l'imagination sorte de la vallée, s'élève au-dessus des champs de blé et du pain quotidien. C'est là un phénomène qui dépasse parfois les psychanalystes professionnels, et, en ne reconnaissant pas les revendications archétypiques du puer, ils font obstacle à l'imagination.


(Leon Bazile Perrault - "Le miroir de la nature")

Marcel Conche - "De l'amour"



2

L'amour et l'amitié pour une même personne peuvent mener une vie indépendante.

5

Aimer et être aimé, c'est ne plus mourir seul : quelqu'un d'autre meurt avec vous, c'est-à-dire ne fait plus que vous survivre. Ou bien vous, à sa mort, devenez comme mort.

7

La grande différence entre l'amour et l'amitié, c'est que dans l'amour, on dit que l'on aime, dans l'amitié, on ne le dit pas. L'amour est fait de la conscience d'aimer.

14

Aimer, c'est trouver en autrui la propre condition de soi-même. Celui qui a perdu l'être aimé, n'étant plus que l'ombre de lui-même, sa vie n'est rien. Il est à l'heure du pari de Pascal; il peut parier : s'il perd, il ne perd rien.

15

La faim et la sensualité ont une force qui ne peut être vaincue que par la force. Leur céder est signe de faiblesse. Mais alors que l'abstention alimentaire affaiblit, l'abstention sexuelle peut rendre plus fort par sublimation du désir.

24

Joie de l'amour : de participer à la puissance créatrice de la nature, de connaître non plus la triste liberté subjective, replié sur elle-même, ne rencontrant qu'elle-même, mais la profonde, irresponsable liberté des arbres; joie de se sentir devenir force de la nature, feu vivant.

27

L'amour n'est pas un sentiment seulement, mais une entreprise : il nous engage dans ces actions diverses, souvent irrationnelles, pénibles et complexes.
Les tristesses de la vie peuvent nous mettre en un tel état de préoccupation, d'énervement, que l'amour ne trouve plus un sol où se développer. Le désespoir nous place en deçà de l'amour.

32

Aimer, c'est accepter de pécher ensemble (pour certains, il faudrait peut-être dire : vouloir).

35

Il est essentiel à l'amour de n'être jamais coupable. Dire que l'amour d'un garçon est "contre-nature" n'est pas apprécier l'amour en soi, mais en fonction de sa signification biologique.

40

Ne pas vouloir aller au-delà de l'aimé, vouloir se limiter à lui, recueillir en lui toute la richesse du monde.

42

L'amour malheureux ou incertain dit : "Je vous aime"; l'amour heureux : "Nous nous aimons." On termine une lettre par : "Je vis dans la certitude que nous nous aimons." Certitude de la certitude d'autrui : les âmes liées par la croyance, la foi. Elles se connaissent, c'est-à-dire qu'elles naissent ensemble.

48

D'autres fois, tu me sembles mystérieuse comme la nature, incompréhensible à moi, à toi-même, à qui que ce soit; et l'amour me paraît être un lien qui me rattache à toi presque indépendamment l'un de l'autre - comme s'il n'y avait plus que ce lien.

49

Aimer un être, c'est le vouloir fidèle à lui-même, à la vérité qu'il porte en lui. "Sois celui que tu es" : ainsi parle le véritable amour.

60

Nous jouons entre nous de toutes les relations possibles : tu es mon amie, mon amante, ma servante, ma soeur, ma fille, ma compagne, mon épouse, ma confidente, ma complice, mon élève, ma disciple..., de toutes, sauf une : tu n'es jamais, à aucun moment, ma mère.

65

Dans l'amour, une voix nous dit : suis la direction qu'indique l'amour, laisse-toi porter par sa visée surnaturelle et prends le risque.

69

Les jugements qu'inspire l'amour n'ont point égard au bien et au mal.

76

Les libertés s'entre-libèrent par l'amour.

94

L'amour vécu sous l'horizon de la mort, est plus fort de se savoir périssable.

102

Sans amour, la vie est quelque chose à côté de quoi nous passons.

103

Au fond de ma nuit
Ton nom sonne
Comme les cloches
De minuit
Dans ma détresse
Quand tinte la joie
Mon âme pleure
De tendresse
Carillon de fête
Le bonheur est là
Mais le temps pour moi
Ne s'arrête pas

110

La grande passion amoureuse est incompatible avec la conscience moderne du temps.

118

Il espère, il attend, aimant déjà un indéterminé; elle espère, elle attend, aimant déjà un indéterminé. Les chemins se croisent... : hasard créateur.

119

Quoi de plus précieux que le bonheur d'amour ? Alors, quoi de plus tragique qu'un moment de ce bonheur ?

131

Pudique est la nudité si l'on aime.


(Claude Verlinde - "Le parfum")

Jacques Prévert - "Histoires et d'autres histoires"


CRI DU COEUR

C'est pas seulement ma voix qui chante
c'est d'autres voix une foule de voix
voix d'aujourd'hui ou d'autrefois
Des voix marrantes ensoleillées
désespérées émerveillées
Voix déchirantes et brisées
voix souriantes et affolées
folles de douleur et de gaieté

C'est la voix d'un chagrin tout neuf
la voix de l'amour mort ou vif
la voix d'un pauvre fugitif
la voix d'un noyé qui fait plouf
C'est la voix d'un oiseau craintif
la voix d'un moineau mort de froid
sur le pavé d'la rue de la Joie
Tout simplement la voix d'un piaf

Et toujours toujours quand je chante
cet oiseau-là chante avec moi
Toujours toujours encore vivante
sa pauvre voix tremble pour moi
Si je disais tout ce qu'il chante
tout c'que j'ai vu et tout c'que je sais
j'en dirais trop et pas assez
Et tout ça je veux l'oublier

D'autres voix chantent un vieux refrain
c'est leur souvenir c'est plus le mien
je n'ai plus qu'un seul cri du coeur
J'aime pas le malheur j'aime pas le malheur
et le malheur me le rend bien
mais je l'connais il m'fait plus peur
Il dit qu'on est mariés ensemble
même si c'est vrai je n'en crois rien

Sans pitié j'écrase mes larmes
je leur fais pas d'publicité
Si on tirait l'signal d'alarme
pour des chagrins particuliers
jamais les trains n'pourraient rouler
Et je regarde le paysage
si par hasard il est trop laid
j'attends qu'il se r'fasse une beauté

Et les douaniers du désespoir
peuvent bien éventrer mes bagages
me palper et me questionner
j'ai jamais rien à déclarer
L'amour comme moi part en voyage
un jour je le rencontrerai
À peine j'aurai vu son visage
tout de suite je le reconnaîtrai.


(Heinrich Harder - "Lion des cavernes")

Emerson - "L'Amour"


Chaque promesse de l'âme peut être exaucée de mille et une façons; chacune de ses joies s'épanouit en un nouveau désir; la Nature, qui coule sans pouvoir être contenue, prévoyante dans son sentiment premier de bonté, devance déjà une bienveillance qui fondra toute estime individuelle dans sa lumière générale. L'introduction à ce bonheur réside dans une relation tendre et intime entre deux êtres, qui est l'enchantement de la vie humaine; qui, pareille à un véritable enthousiasme et à une certaine fureur divine, s'empare de l'homme à une époque de sa vie, opère une révolution dans son esprit et dans son corps; l'unit à la race, l'engage dans les relations domestiques et civiques, le conduit vers la nature avec une sympathie nouvelle, renforce le pouvoir des sens, ouvre l'imagination, ajoute à son caractère des attributs héroïques et sacrés, institue le mariage et apporte permanence à la société humaine.

(...)

Je me suis laissé dire que, dans certaines de mes interventions, mon grand respect pour l'intelligence m'a rendu injustement froid à l'égard des relations personnelles. Maintenant, je frémis presque au souvenir de propos aussi désobligeants. Car les êtres sont du domaine de l'amour, et le philosophe le plus froid ne peut recalculer la dette de l'âme jeune, errant dans la nature, envers le pouvoir de l'amour, sans être tenté de revenir sur ses paroles - véritablement traîtres à la nature -, portant atteinte aux instincts sociaux. Car, bien que ce ravissement divin tombant des cieux ne s'empare que des créatures d'âge tendre, et bien qu'une beauté dépassant toute analyse et toute comparaison, par laquelle nous sommes littéralement transportés, se rencontre rarement après trente ans, pourtant le souvenir de ces visions dure plus que tous les autres souvenirs et orne d'une guirlande de fleurs les fronts les plus âgés.

(...)

La passion agit avec la même force sur toute la nature. Elle développe la sensibilité; elle rend le rustre aimable et donne du coeur au poltron. Chez l'être le plus pitoyable et le plus abject, elle instillera l'audace et la force de défier le monde, pour peu qu'il soit encouragé par l'objet aimé. En le donnant à autrui, elle le donne plus encore à lui-même. C'est un homme neuf, avec des perceptions nouvelles, des perspectives nouvelles et plus vives, et une solennité religieuse dans son caractère et ses objectifs. Il n'appartient plus à sa famille, à la société; en quelque sorte c'est lui qui est, c'est lui en tant que personne, c'est son âme à lui.

(...)

"L'être que l'amour nous destine et nous propose
Telle la manne, a en soi goût de toute chose." (Landor)
Le monde roule, les circonstances varient d'une heure à l'autre.


(Alphonse Mucha - "Printemps")

Miss S. C. Bryant - "La petite Poule rouge"


La petite poule rouge grattait dans la cour, quand elle trouva un grain de blé.
- Qui est-ce qui va semer le blé ? dit-elle.
- Pas moi, dit le dindon.
- Ni moi, dit le canard.
- Ce sera donc moi, dit la petite poule rouge, et elle sema le grain de blé.
Quand le blé fut mûr, elle dit :
- Qui est ce qui va porter ce grain au moulin ?
- Pas moi, dit le dindon.
- Ni moi, dit le canard.
- Alors, je le porterai, dit la petite poule rouge; et elle porta le grain au moulin.
Quand le blé fut moulu, elle dit :
- Qui est ce qui va faire du pain avec cette farine ?
- Pas moi, dit le dindon.
- Ni moi, dit le canard.
- Je le ferai alors, dit la petite poule rouge ; et elle fit du pain avec la farine.
Quand le pain fut cuit, elle dit :
- Qui est ce qui va manger ce pain ?
- Moi ! cria le dindon.
- Moi ! cria le canard.
- Non, pas vous ! dit la petite poule rouge. Moi et mes poussins, nous le mangerons. Clack ! clack ! Venez, mes chéris.


(George Dunlop Leslie - "C'est la manière dont nous lavons nos vêtements")

Paul Valéry - "Eupalinos ou l'architecte"


PRIERE AU CORPS

Ce corps est un instrument admirable, dont je m'assure que les vivants, qui l'ont tous à leur service, n'usent pas dans sa plénitude. Ils n'en tirent que du plaisir, de la douleur, et des actes indispensables, comme de vivre. Tantôt ils se confondent avec lui ; tantôt ils oublient quelque temps son existence ; et tantôt brutes, tantôt purs esprits, ils ignorent quelles liaisons universelles ils contiennent, et de quelle substance prodigieuse ils sont faits. Par elle cependant, ils participent de ce qu'ils voient et de ce qu'ils touchent : ils sont pierres, ils sont arbres ; ils échangent des contacts et des souffles avec la matière qui les englobe. Ils touchent, ils sont touchés ; ils pèsent et soulèvent quand ils tombent dans la rêverie, ou dans le sommeil indéfini, ils reproduisent la nature des eaux, ils se font sables et nuées... Dans d'autres occasions, ils accumulent et projettent la foudre !...

(...)

Ô mon corps, qui me rappelez à tout moment ce tempérament de mes tendances, cet équilibre de vos organes, ces justes proportions de vos parties, qui vous font être et vous rétablir au sein des choses mouvantes ; prenez garde à mon ouvrage ; enseignez-moi sourdement les exigences de la nature, et me communiquez ce grand art dont vous êtes doué, comme vous en êtes fait, de survivre aux saisons, et de vous reprendre des hasards.


(Jérome Martin Langlois - "Cassandre")

Spinoza - "Lettres sur le mal"


Correspondance avec Blyenbergh

Lettre 4

2° Notre liberté n'est pas de la contingence non plus que de l'indifférence, elle consiste dans la façon d'affirmer ou de nier; c'est à dire que moins nous sommes indifférents quand nous affirmons ou nions quelque chose, plus nous sommes libres. Par exemple si la nature de Dieu nous est connue, alors l'affirmation de son existence suit aussi nécessairement de notre nature qu'il découle de la nature du triangle que ses trois angles égalent deux droits. Et cependant nous ne sommes jamais plus libres que lorsque nous affirmons une chose de cette façon. Cette nécessité n'étant, comme je l'ai montré clairement dans mon Appendice, rien d'autre qu'un décret de Dieu, on peut connaître de là de quelle façon nous faisons une chose librement et en sommes cause, encore que nous agissions nécessairement et en vertu d'un décret de Dieu. Nous pouvons, dis-je, connaître cela en quelque manière, quand nous affirmons quelque chose que nous percevons clairement et distinctement. Au contraire quand nous affirmons quelque chose que nous ne concevons pas clairement et distinctement, c'est-à-dire quand nous souffrons que notre volonté se porte au-delà des limites de notre entendement, alors nous ne pouvons percevoir de même cette nécessité et les décrets de Dieu, mais nous percevons la liberté que notre volonté enveloppe toujours (et c'est en ce sens seulement que nos oeuvres sont appelées bonnes ou mauvaises). Et si alors, nous nous efforçons de concilier notre volonté avec le décret de Dieu et la création continue, nous confondons ce que nous connaissons clairement et distinctement avec ce que nous ne percevons pas de même, de sorte que notre effort reste vain. Il nous suffit donc de savoir que nous sommes libres et pouvons l'être nonobstant le décret de Dieu et que nous sommes cause du mal en ce sens que nul acte ne peut être appelé mauvais sinon relativement à notre liberté.


(Pietro Liberi - "Allégorie de la tempérance")

Shakespeare - "Le conte d'hiver"


CAMILLO. - Jurez, jurez, par chacune des étoiles dans le ciel, par toute leur influence : c'est comme si vous interdisiez à la mer d'obéir à la lune ; jurez ; ni avec des serments, ni avec des arguments, vous ne parviendrez pas à ébranler l'édifice de sa folie ; elle est fondée sur sa certitude, et elle durera jusqu'à sa mort.
POLIXÈNES. - Comment cette certitude lui est-elle venue ?
CAMILLO. - Aucune idée ; mais il vaut mieux la fuir que de se demander comment elle est venue. Faites confiance à mon honnêteté : elle est enfermée dans mon coeur comme dans un coffre, et je vous la donne en gage.

(...)

CAMILLO. - En tous les cas, elle est plus maligne que de s'abandonner, sans itinéraire, à des rivages inconnus, et à tous les malheurs possibles : sans espoir pour vous aider, abandonnant un espoir pour vous raccrocher à un autre, sans autre objectif que de tâcher de vous retenir là où vous n'avez pas envie de demeurer. Et puis, n'oubliez pas que la prospérité est le vrai bien de l'amour dont la fragile apparence et le coeur même s'altèrent dans le malheur.
PERDITA. - Cela est vrai de moitié ; car, si le malheur altère l'apparence de l'amour, il ne peut pas en atteindre le coeur.
CAMILLO. - Tiens donc ? Vous pensez cela ? Il faudra du temps avant que naisse par ici une autre fille comme vous.
FLORIZEL. - Elle est loin de nous par la naissance, Camillo, mais par l'éducation elle est noble.
CAMILLO. - Il n'y a même pas à regretter qu'elle soit sans instruction ; elle pourrait en apprendre à plus d'un enseignant.
PERDITA. - Je rougis, monsieur, merci, je vous demande pardon.
FLORIZEL. - Perdita, ma jolie ! Quelles épines nous entourent ! Camillo, protecteur de mon père et maintenant le mien, médecin de notre maison, que va-t-on faire ?

(...)

LE CLOWN. - Regarde dans quel état tu es maintenant ! Tu n'as plus d'autre solution que d'avouer au roi que cette enfant a été trouvée, et qu'elle n'est pas de ta chair ni de ton sang.
LE BERGER. - Oui, mais écoute-moi.
LE CLOWN. - Oui, mais écoute-moi.
LE BERGER. - Eh bien, vas-y.
LE CLOWN. - Elle n'est pas de ta chair et de ton sang, ta chair et ton sang ne doivent pas être punis par lui. Montre-lui ce que tu as trouvé auprès d'elle, ces choses mystérieuses. Une fois cela fait, laisse la loi chanter, crois-moi.

(...)

FLORIZEL. - Lève les yeux, Perdita. Même si le destin est notre ennemi, même s'il se met à nous poursuivre avec mon père, il n'a pas le pouvoir de changer notre amour.


(Emma Sandys - "Fiametta")

Saint Augustin - "La musique"


19. D : Que peut-on dire de plus vrai ? Mais quelle est la loi qui ramène cet infini à une mesure fixe et qui lui impose un ordre, je suis avide de le savoir.
M : cette loi, comme le reste, tu reconnaîtras que tu la sais, en donnant à mes questions des réponses exactes.

46. M : ce qui pollue l'âme, ce ne sont donc pas les harmonies inférieures à la raison et belles en leur genre, mais l'amour d'une beauté inférieure. En y aimant non seulement l'égalité (nous avons assez parler d'elle pour la tâche assumée), mais le rang inférieur lui-même, l'âme a déchu de son propre rang. Pourtant elle n'est pas sortie de l'ordre des choses, puisqu'elle est dans le lieu et de la manière selon lesquels il est pleinement dans l'ordre qu'elle soit, et que soient les choses. C'est une chose d'observer l'ordre, c'en est une autre d'être assujettie à l'ordre. Elle observe l'ordre, toute à aimer ce qui est au-dessus d'elle, c'est-à-dire Dieu, et les âmes, ses compagnes, comme elle-même. En effet, par la vertu de cet amour, elle impose un ordre aux choses inférieures sans être souillée par elles.


(Guiseppe Maria Crespi - "Cupidon et Psyché")

Catherine Marti - "Visages de l'amour"


JUSTE CE QU'IL FAUT DE SENSUALITÉ

Sur le visage et le corps, assurément, mais la description privilégie certaines parties : les seins (gorge, buste, voire poitrine), la taille, la silhouette, la bouche et surtout les cheveux et les yeux. Cette description fait émerger une personnalité harmonieuse dont la spiritualité, garantie par l'attachement aux parties nobles du visage (yeux, cheveux), n'étouffe cependant pas la sensualité (seins, bouche), sans que celle-ci devienne franchement envahissante (de rares cuisses, jamais de fesses ni de ventres, au mieux des courbes, quant au triangle sacré...)
La beauté est souvent signifiée de manière arbitraire et tautologique : "elle était d'une éclatante beauté", "elle secoua sa magnifique chevelure", "c'était une ravissante jeune femme", "son visage à l'ovale parfait", "sa poitrine parfaite", etc. Autrement dit, elle est belle... parce qu'elle est belle. Mais l'auteur est souvent plus généreux et qualifie l'héroïne de traits esthétiques spécifiques qui renvoient essentiellement à deux paramètres, les proportions et la couleur.
La finesse est primordiale, qu'il s'agisse des traits du visage, du corps ou des extrémités. La sveltesse est un trait complémentaire obligé, mais elle est souplesse et ondulation, et non maigreur aux lignes brisées.


(Watteau - "Jupiter et Antiope")

Albert Cohen - "Belle du Seigneur"


Sortie du bain et encore nue, elle courait lui téléphoner de venir à l'heure. Aimé, c'est si affreux lorsque vous arrivez en retard, je pense à des accidents, et puis je m'abîme le visage à attendre. S'il vous plaît, aimé, lui souriait-elle, et elle raccrochait, allait se brosser une dernière fois les dents. Impatiente, la bouche non rincée et toute mousseuse de dentifrice, elle chantait une fois de plus, la brosse à la main, l'air de la Pentecôte et la venue d'un divin roi.


(Ambroise Dubois - "La toilette de Psyché")

Michel Schneider - "Marilyn dernières séances"


Santa Monica, Franklin Street,
11 juin 1962


À son retour, Greenson avait trouvé dans son courrier une pluie de mots déposés par Marilyn, juste pliés, sans enveloppe, tachés. L'un d'eux le toucha. "Toujours l'échiquier. Je le regarde et je ne sais pas pourquoi, je pense que les derniers coups vont se jouer. Tous les mouvements de la partie qu'a été ma vie se résument dans les derniers déplacements de pièces. L'état de mon corps et celui de mon âme, la qualité de mon jeu d'actrice, l'autorité d'un cinéaste que j'admirais encore il y a peu, les rapports sexuels où je suis prise comme dans ces prises poursuites de notre jeu : je vois tous mes mouvements comme des déplacements de pièces sur les soixante-quatre cases ... Jusqu'au mat."
Le mot s'interrompait ainsi et le psychanalyste se retira dans une rêverie. Impressionné par la fascination de Marilyn pour le verre, les miroirs, les cases noir et blanc du jeu de mort, Greenson pensa qu'ils n'avaient jamais joué ensemble aux échecs.


(Eve Arnold - Photographie de Norma Jean Baker)

12 mai 1904 - Lettre de Rilke à Lou Andréas-Salomé


L'atmosphère d'exposition qui est si typique de la ville est aussi le caractère le plus visible du printemps romain : ce qui se produit ici, ce n'est pas le printemps, c'est une exhibition du printemps. Aussi, les étrangers, bien sûr, s'en réjouissent, ils se sentent honorés comme de petits souverains en l'honneur desquels tout a reçu son plus beau lustre; pour ces honorables Allemands, l'Italie a sans doute toujours été cette sorte de visite royale avec arcs de triomphe, fleurs et feu d'artifice. Mais en un certain sens, ils ont raison : ils descendent parce qu'ils sont las de l'hiver, du chauffage et de l'obscurité, et ils trouvent ici le soleil et le confort servis sur un plateau. Ils n'en demandent pas plus. Et c'est une impression de cette sorte, en effet, que m'ont donnés parfois dans le passé Arco ou Florence, avec les bienfaits qui s'y reliaient. Mais lorsqu'on a vu ici, en autochtone, l'hiver tout entier (plein de la lente et grincheuse agonie de ce qui se refuse à mourir), alors le miracle qu'on se promettait tombe à plat. On sait que ce n'est pas là un printemps, parce qu'on a vu qu'aucun ne devenait, que ces fleurs ont eu aussi peu de difficulté à surgir à tel ou tel endroit qu'une décoration, par exemple, à être suspendue ici ou là. Et l'on comprend alors si bien - la vie toute d'apparence de ce peuple passé, l'emphase de son art d'épigones, la beauté de jardin public des vers d'Annunzio. -
Il est bon que j'ai fait si lentement et physiquement l'expérience de tout cela; car l'Italie constituait encore pour moi un appel, un épisode inachevé. A présent, je peux la quitter sans regret car la conclusion est faite.


(Eugène de Blaas - "Dans l'eau")

Shakespeare - "Le songe d'une nuit d'été"


THÉSÉE

C'est la mort ou le couvent. Ainsi, Hermia, avant de vous décider, fermez un instant les yeux et interrogez chaque battement de votre coeur, et chacun de vos désirs, et toute la violence de votre jeunesse. Accepteront-ils ce voile blanc des religieuses que vous allez jeter sur eux ? Vous contenterez-vous à jamais de pousser chaque nuit votre prière sous la lune, déesse des filles sans garçons ? Trois fois sainte, la vierge assez forte pour mener contre elle-même ce pèlerinage glacé. Mais le bonheur terrestre est comme l'abeille de nos jardins. Il ne visite pas la rose sans parfum, celle qui s'ouvre, se ferme et meurt toute seule et sans lendemain.


(Narcisse Diaz de la Pena - "Nymphe réprimandant l'amour")

Muriel Bloch - "Il était une fois... un grain de beauté"


PETIT GLOSSAIRE À L'USAGE DU VOYAGEUR INTRÉPIDE AU PAYS DE LA BEAUTÉ MERVEILLEUSE

"Belle, dit la Bête,
voulez-vous être ma femme ?"

ASTRES. Tant qu'il y aura des étoiles dans le ciel et tant que la lune suivra le soleil, la beauté des héros fera pâlir les astres.
ÂTRE. Souvent fille de marâtre, fausse âme-soeur, telle est la Laide, méchante comme l'enfer, et noire comme l'âtre.

BAGUETTE MAGIQUE. En Fée, tout est dans le doigté.
BLANCHEUR LUMINEUSE. Mais quel est donc le savon des Fées ?
BOSSE. Partie prenante de la laideur.

CARABOSSE. Trouble-fée.
CHARME. Pluie radieuse capable de faire pisser une vache.
CHEVELURE. D'Or, d'Ébène, de Soleil, de blé, de geai, bouclée, tressée : la Permanente. Chauve qui peut !
CRAPAUD. Sa bave est très recherchée par des fabriques d'enlaidissement.

DÉSIR. Ce qui est dit est fait : LOI DU CONTE.
DIABLE. Dealer, receleur de beauté, fourgue en tous genres.
DON. Encombrant.
DRAGON. N'emprisonne pas les jolies filles et crache sur tout le monde.

ELFE. Élégant mais vraiment trop fuyant.
ÉTOILE D'OR. Les enfants bien nés en portent une au front.

FÉE. Régulière en affaires. Ma préférée : le Fée Électricité. Mention spéciale aux deux fées de mon enfance, rencontrées chez la comtesse de Ségur :
- la Fée Drôlette avec sa robe en ailes de papillon et sa couronne en escarboucles,
- la Fée Rageuse avec ses yeux sortis de sa tête, sa bouche qui allait d'une oreille à l'autre, sa langue noire, sa bave verdâtre; sa robe en peau de limace et son manteau en peau de crapaud.
FONTAINE. Jet d'amour.

GÉANT. N'aime pas forcément la soupe. A souvent un petit pois dans la tête.
GNOME. Barbu bougon à ras de terre.
GRAIN DE BEAUTÉ. Le grain de beauté placé sur la peau blanche, quel serait son prix, s'il n'était noir ?

HAPPY END. Couple marié avec enfants.
HIVER. Saison du désir.

INTERDIT. Humain, trop humain.

JEUNESSE. Éternelle, le temps du conte.
JOSEPH. Indétrônable au BBO (Beauty Box-Office).

KORRIGAN. Très utile au bossu, sachant chanter et danser.

LARMES. Potion magique.
LÉTHARGIE. État fréquent quoique passager.
LOUP. Le premier des séducteurs. "Gardez-vous du loup pelé, il a dents et sous-dents et oreilles de jument."
LUNE. Astre préféré des contes. N'a pas changé depuis le temps ! Méfiez-vous de cet astre froid : un jour, à la fontaine, une jeune fille affirma que ses fesses étaient plus belles que la face de la lune...
LUTIN. Gnome imberbe.

MANTEAU. De brouillard, pour jouer à cache-cache.
MARÂTRE. A déconseiller comme mère de substitution.
MÉLUSINE. Un homme regarde à travers le trou de la serrure une femme qui se peigne, et chaque fois que les dents du peigne passent dans ses cheveux, il pleut des pièces d'or...
MIROIR. Ne pas l'écouter, il dit la vérité : "La beauté de la fille éclipsera celle de la mère."

NEIGE. Voir HIVER, et VOEU.

ORGUEIL. Trop ivres de leur beauté, certaines princesses se retrouvent dans les bras du premier venu...

PANTOUFLE DE VAIR. Grands pieds, s'abstenir.
PEAU DE BÊTE. Cache-beauté.

QUÊTE. Est au conte ce que la lune est à la nuit. A l'arrivée, le héros est quitte.

RAPT. Rares sont les ravissantes qui ne se laissent pas ravir avec ravissement...
RENARDE. En Asie, esprit malin se faisant passer pour une très jolie femme.
RIQUET À LA HOUPPE. (Voir LE CONTE DE MA VIE.)

SHÉHÉRAZADE. Son conte est beau et se déroule comme un long fil.
SOLEIL. Moins utile que la lune car brille le jour, quand il fait jour.
SOMMEIL. Non seulement la chose la plus précieuse au monde, mais aussi élixir de beauté.
SORCIÈRE. Déchaîne toujours l'imagination. "La sorcière aux sept doigts, grande comme un peuplier, laide et fripée comme une châtaigne, avec un nez comme un éteignoir qui lui tombe sur le menton... "

TOUT EST BIEN QUI FINIT BIEN.
TRUDE (Dame). A ne pas confondre avec Dame Tartine. Sorcière à tête de feu.

UNE FOIS. Parce qu'une fois suffit bien.

VOEU. "Je voudrais un enfant blanc comme la neige, aux lèvres vermeilles comme le sang, et aux cheveux noirs comme l'ébène !"

WXYZ... "Et ils marchèrent et ils marchèrent, et à force de marcher ils ont fait beaucoup de chemin et s'ils ne sont pas morts, ils vivent encore !"


(Photographie d'Otto Umbehr alias Umbo)

17 déc. 1770 - post scriptum de Mozart à sa mère


Ma chère maman, je ne puis écrire beaucoup, car j'ai très mal aux doigts à force de copier tant de récitatifs : s'il te plaît, maman, prie pour que l'opéra marche bien et que nous puissions de nouveau nous retrouver heureusement ensemble. Je baise mille fois la main de ma maman, et à ma soeur j'aurais beaucoup à raconter, mais quoi ? Dieu seul le sait, et moi seul; si Dieu le veut, je pourrai bientôt le lui dire oralement, en attendant je l'embrasse mille fois. Mes compliments à tous les bons amis et amies.



(Arthur Devis - "A lady in blue")

Roland Barthes - "Fragments d'un discours amoureux"


La dédicace

DEDICACE . Épisode de langage qui accompagne tout cadeau amoureux, réel ou projeté, et, plus généralement, tout geste, effectif ou intérieur, par lequel le sujet dédie quelque chose à l'être aimé.



1. Le cadeau amoureux se cherche, se choisit et s'achète dans la plus grande excitation - excitation telle qu'elle semble être de l'ordre de la jouissance. Je suppute activement si cet objet fera plaisir, s'il ne décevra pas, ou si, au contraire, paraissant trop important, il ne dénoncera pas lui-même le délire - ou le leurre dans lequel je suis pris. Le cadeau amoureux est solennel; entraîné par la métonymie dévorante qui règle la vie imaginaire, je me transporte tout entier en lui. Par cet objet, je te donne mon Tout, je te touche avec mon phallus; c'est pour cela que je suis fou d'excitation, que je cours les boutiques, que je m'entête à trouver le bon fétiche, le fétiche brillant, réussi, qui s'adaptera parfaitement à ton désir.

(...)

4. "A ce dieu, ô Phèdre, je dédie ce discours... " (Platon - "Le Banquet") On ne peut donner du langage (comment le faire passer d'une main dans l'autre ?), mais on peut le dédier - puisque l'autre est un petit dieu. L'objet donné se résorbe dans le dire somptueux, solennel, de la consécration, dans le geste poétique de la dédicace; le don s'exalte dans la seule voix qui le dit, si cette voix est mesurée (métrique); ou encore : chantée (lyrique); c'est le principe même de l'Hymne. Ne pouvant rien donner, je dédie la dédicace même, en quoi s'absorbe tout ce que j'ai à dire :
"A la très chère, à la très belle,
Qui remplit mon coeur de clarté,
A l'ange, à l'idole immortelle..."
(Baudelaire)
Le chant est le supplément précieux d'un message vide, tout entier contenu dans son adresse, car ce que je donne en chantant, c'est à la fois mon corps (par ma voix) et le mutisme dont tu le frappes. (L'amour est muet, dit Novalis; seule la poésie le fait parler.) Le chant ne veut rien dire : c'est en cela que tu entendras enfin que je te le donne; aussi inutile que le brin de laine, le caillou, tendus à sa mère par l'enfant.


(Simon Vouet - "La charité céleste")