Giocchino Rossini - "Le barbier de Séville"


LE COMTE

Calme-toi, en vain tu t'évertues,
en vain tu résistes. De tes rigueurs insensées
l'ultime instant est arrivé. Face au monde
je déclare hautement
qu'elle est ma femme.
(à Rosine)
Notre union, ô ma chérie,
est l'oeuvre de l'amour. L'amour,
qui fait de toi ma femme,
me liera à toi jusqu'à la mort.
Respire à présent :
au bras de ton fidèle époux,
viens, viens jouir d'un sort plus heureux.

BARTHOLO

Mais je. . .

LE COMTE

Tais-toi. . .

BAZILE

Mais vous. . .

LE COMTE
Holà, calme-toi.
Cesse de résister,
ne provoque pas mon indignation.
Le jeu indigne et cruel
est terminé.
De la beauté affligée,
d'un amour innocent,
ta fureur possessive
ne triomphera plus.
Et toi, malheureuse victime
d'un coupable pouvoir tyrannique,
soustraite à ce joug barbare,
change en plaisir ton angoisse
et dans le sein d'un fidèle époux
vis libre et heureuse.
Chers amis. . .

LE CHOEUR

Ne craignez rien.

LE COMTE

Ce noeud. . .

LE CHOEUR

Est indestructible,
toujours à elle il vous liera.

LE COMTE

Ah, mon coeur est le plus joyeux,
le plus heureux
des coeurs aimants;
ne fuyez pas, ô heureux instants
de ma félicité.


(Hans Baldung Grien - "La Belle Rosine")

Nietzsche - "Le drame musical grec"


A la belle époque du drame antique, il subsistait encore dans l'âme du spectateur quelque chose de cette vie dionysiaque dans la nature. Ce n'était pas un public d'abonnés paresseux, fatigués, qui traînent tous les soirs au théâtre leurs sens blasés, lassés, pour qu'on les plonge dans l'émotion. Contrairement à ce public qui est la camisole de force de notre théâtre d'aujourd'hui, le spectateur athénien avait encore, lorsqu'il s'asseyait sur les degrés du théâtre, des sens frais, matinaux, prêts à la fête. La simplicité n'était pas encore trop simple pour lui. Son érudition esthétique se composait des souvenirs des bonheurs antérieurement éprouvés au théâtre, sa confiance dans le génie dramatique de son peuple était illimitée. Mais le plus important est qu'il humait si rarement le breuvage de la tragédie qu'à chaque fois il le savourait comme à la première fois. Dans le même sens je voudrais citer les paroles du plus grand architecte vivant qui se prononce en faveur des plafonds et des coupoles peints. "Rien n'est plus avantageux pour l'oeuvre d'art, dit-il, que d'être écartée du contact immédiat et vulgaire avec ce qui l'entoure et de la ligne de vision habituelle de l'homme. L'habitude de voir commodément émousse le nerf optique qui finit par ne plus reconnaître que comme derrière un voile le charme et les rapports des couleurs et des formes." On nous autorisera sans doute à émettre des prétentions analogues et à demander que la jouissance du drame soit rare; les tableaux et les drames gagnent à être vus avec une disposition et des sentiments un peu inhabituels; faut-il aller jusqu'à recommander la vieille coutume romaine, rester debout au théâtre ?
Jusqu'ici nous n'avons considéré que l'acteur et le spectateur. Pensons aussi au poète : je prends ici le mot dans son sens le plus large, comme l'entendent les Grecs. Il est vrai que les tragiques grecs n'ont exercé leur incommensurable influence sur l'art moderne qu'en qualité de librettistes; s'il en est ainsi, je demeure convaincu qu'une représentation réelle, complète, d'une trilogie d'Eschyle, avec des acteurs, un public et des poètes athéniens, ferait sur nous un effet fracassant, parce qu'elle nous révélerait l'homme artiste à un degré de perfection et d'harmonie devant lequel nos plus grands poètes auraient l'air de statues bien commencées, mais inachevées.
La tâche du poète dramatique dans l'Antiquité grecque était aussi difficile que possible : une liberté comme celle dont disposent nos poètes pour le choix du sujet, le nombre des acteurs et une infinité d'autres choses, aurait paru au connaisseur athénien une licence effrénée. Tout l'art grec est traversé par la fière loi selon laquelle seul le plus difficile est une tâche digne de l'homme libre. C'est ainsi que l'autorité et la gloire d'une oeuvre plastique dépendaient de la difficulté du travail et de la dureté du matériau employé. Au nombre des difficultés particulières qui ont fait que jamais la voie de la célébrité dramatique n'a été bien large, il faut compter le nombre réduit des acteurs, l'emploi des choeurs, les limites étroites du domaine mythique et surtout, comme s'il s'agissait du pentathlon, l'obligation d'être doué à la fois pour la poésie, la musique, la chorégraphie, la mise en scène et le jeu du comédien. L'ancre de salut de nos poètes dramatiques, c'est toujours la nouveauté et, partant, l'intérêt du sujet qu'ils ont choisi pour leur drame. Leur pensée ressemble à celle des improvisateurs italiens qui racontent une histoire nouvelle jusqu'à son sommet, jusqu'au maximum de la tension, et sont ensuite persuadés que personne ne partira avant la fin.


(Léonard de Vinci - "Bacchus")

Pierre Reverdy - "Quelques poèmes"


Paris-Noël


Il neige sur le mont Blanc
Et une grosse cloche sonne dedans
Jusqu'en bas une procession de gens en noir descend

Les coeurs brûlent à feu couvert
Une ombre immense tourne autour du Sacré-Coeur
C'est Montmartre
La lune forme la tête
Ronde comme ta figure

Au temps des flammes plus ardentes
Et de nos jours
Chacun a une petite étoile
Elles rampent
La rue est noire et le ciel clair

Un homme seul veille là-haut
En longue robe blanche
Le lendemain est un dimanche
On sort de cette maison sans en avoir l'air
On est gai
Un bonheur qui tremble encore est né

Le plus grand champ du monde est à l'envers
Et des bêtes courent
Elles ne veulent plus voir ce qui s'est passé
L'ancien miracle est dépassé
Au fond de l'ombre où l'on remue
Un homme monte tête nue
Le soleil s'appuie sur sa tête
Quand on ne le voit plus on commence la fête
Minuit

Un homme marche devant et on le suit
La Seine est là
Et on entend sur l'eau claquer des pas

Le reste se passe dans les restaurants de nuit


(Munch - "Madone")

Khalil Gibran - "Le prophète"


Et une femme prit la parole, disant, Parle-nous de la Douleur.
Et il dit :
C'est d'avoir brisé la coquille où votre entendement est enfermé que vient votre douleur.
Comme le noyau du fruit doit se briser pour offrir son coeur au soleil, ainsi devez-vous connaître la douleur.
Si votre coeur pouvait s'émerveiller sans trêve des miracles quotidiens de votre vie, votre douleur ne vous paraîtrait pas moins étonnante que votre joie;
Et vous consentiriez aux saisons de votre coeur, de même que vous avez toujours consenti aux saisons qui passent sur vos champs.
Et vous contempleriez avec sérénité vos hivers de chagrin.
Une grande part de votre douleur a été choisie par vous.
C'est l'amère potion avec laquelle le médecin qui est en vous guérit votre moi malade.
Faites donc confiance au médecin et buvez son remède en paix et en silence;
Car sa main, bien qu'elle soit rude et lourde, est guidée par la main affectueuse et l'Invisible,
Et la coupe qu'il apporte, bien qu'elle vous brûle les lèvres, a été faite de l'argile que le Potier a mouillée de ses larmes sacrées.


(Jacques-Louis David - "La douleur d'Andromaque sur le corps d'Hector")

Michel Serres - "Les cinq sens"


A MON SEUL DESIR
Voici la première phrase. la proposition originaire, première, aussi originelle que la faute jadis commise par une fille sur une île-paradis, aussi originelle qu'elle est permanente, voici les premiers mots advenus du corps quand il devient en même temps intérieur et parlant, s'enveloppe de flammes et s'imprime de signes, quand la peau-tapisserie ou la peau-pavillon ne porte plus sur elle lilas ou guépards mais une géométrie et des lettres, voici la phrase qui fait fuir le monde et abandonner les colliers, qui exclut les lapins et les chèvres et qui nous a chassés du paradis, voici les mots qui font se retirer les sens dans une boîte noire. Nous ne désirerons jamais que sa réouverture.
La femme somme fait ses adieux au monde, prend le voile sous la tente du langage.
Voici le premier cogito, plus enfoui quoique mieux affiché que le cogito de qui pense. Je sens, j'ai senti; j'ai vu, oui, goûté, humé; j'ai touché; je touche, je m'enferme dans mon pavillon de peau; il brûle de langues, je parle; je parle de moi, de ma solitude et de la nostalgie des sens perdus, je pleure le paradis perdu, je regrette la perte de ce à quoi je me donnais ou de ce qui m'était donné. Depuis que cela est écrit je désire. Et le monde s'absente.
Voici la première proposition écrite en rond, sur un cercle bien fermé, philosophie première, identitaire, stable et unitaire. Mon désir s'identifie à l'écrit, je n'existe qu'en langue. Le principe d'identité se ferme et s'aveugle aux sens instables, multiples, mêlés, cachés dans le coffret invisible de la tente.


(Photographie de Lou-Andreas Salomé)

René Char - "Commune présence"


SUR LA NAPPE D'UN ÉTANG GLACÉ


Je t'aime,
Hiver aux graines belliqueuses.
Maintenant ton image luit
Là où son coeur s'est penché.


(Bert Stern - "Marilyn with Veil - The Last Sitting")

Gabriele D'Annunzio - "Ode à Vincenzo Bellini"


L'Ardeur, la Force et l'Abondance,
Plus encore que l'âme pure,
Célébrait les victoires des Mortels
Sur son ample trône.
Dans ces odes triomphales,
Entre les oliviers sauvages et les vases de bronze,
Les vainqueurs étaient à l'égal des Dieux,
Couronnés d'un soleil infini.

De ces hymnes, impétueux fils de la passion
Et de la lumière, lequel célèbrerons-nous ?
Celui des Dieux ou du héros, ou celui de l'homme ?
Quel hymne, devant le peuple recueilli,
Et ici rassemblé, qui prie la Puissance
Née de son coeur endolori ?

Nous célébrerons le Divin, pour son coeur
Immense, et assoiffé de vie éternelle
Nous célébrerons l'homme et le héros,
Unis en une seule forme de jeune beauté,
Volée aux lointaines planètes,
Mais renaissant toujours sur terre,
Comme un printemps.

Semblable à une mer orageuse
Qui se mêle aux embouchures des fleuves,
Lorsqu'elle veut emmener toutes ses eaux
(Où la terre vient boire et se féconder)
Vers ses sources originelles et
Ses nobles racines montagneuses,
Oui, semblable à cette mer,
Voici que le flot des chants roule
De toutes ses forces, âme enfouie
Qui palpite au plus profond de notre peuple.

(...)

C'est là, après un long exil,
Que la Muse dorienne reparaît soudain
Devant le peuple oublieux,
Redonne enfin vie à la flûte de Pan,
Dont le bois fleure le miel
(C'est par la bouche de l'homme
Qu'elle avait appris à chanter).

La souffrance des hommes,
Tout leur amour, l'espérance aveugle,
La beauté de la vie ou de la mort
Et toutes les vertus,
Retrouvèrent dans le chant
La nécessaire et sublime pureté.
Oh, s'élevant dans l'air
Qui la nourrit, simple seule et nue,
Comme la colonne blanche du temple,
La mélodie qui l'emporte sur les mots !


(Ouroboros)

Hjalmar Söderberg - "Le jeu sérieux"


"Quand les arbres perdront leurs feuilles,
tu viendras t'arrêter devant ma tombe -
la petite croix qui se trouve tout au bout,
la butte, verte et ornée de fleurs...

Si alors tu cueilles, pour parer tes cheveux,
de ces fleurs qui poussent de mon coeur,
sache-le, ce sont les chansons que j'ai voulu écrire,
les paroles d'amour que je ne t'ai jamais dites."

Debout derrière elle, il lui caressait doucement les cheveux. Quand elle eut fini, il dit :
- Je m'en souviens. À l'époque, cet air courait les rues. C'était sans doute Sven Scholander qui l'avait lancé. On ne l'entend presque plus.
Ils étaient assis devant la fenètre, dans l'obscurité. Un nuage solitaire, d'un violet sombre, glissait lentement bien au-dessus de la flèche de l'église. Dans la ville étalée à leurs pieds, des lampadaires s'allumaient. Aucun enfant ne jouait plus entre les tombes du cimetière. Les étoiles brillaient, l'une après l'autre. À l'ouest, tout près du nuage violet, Vénus scintillait; au sud, au-dessus du Kungsholm, Mars la rouge brillait.
Elle lui tendit sa main droite :
- Dis-moi une chose. Comment t'es-tu marié ?
Il répondit, un peu évasif :
-Comme la plupart des gens. L'homme a besoin d'une femme, la femme a besoin d'un homme. C'était une jolie jeune femme et elle l'est toujours.
Lydia demeura silencieuse, le regard perdu dans le bleu qui s'assombrissait.


(Alison Goldfrapp)

27 mai 1607 - Feuillet d'Henri IV à Marie de Médicis


Mon coeur je suis arrivé de si bonne heure que j'ai eu le loisir d'aller aux Tuileries où il fait admirablement beau. J'ai été une heure à Conflans avec monsieur de Villeroy et autant à l'Arsenal avec monsieur de Sully Je me vais coucher fort endormi et saoul, comme ayant soupé chez Roquelaure. Ma tante de Nemours rend l'esprit à l'heure que je vous écris, la gangrène l'ayant prise à sa jambe comme l'avait jugé Turquet, qui montant lui a saisi le coeur. Je pense vous voir vendredi, en attendant je vous donne un million de baisers.


(Ambroise Dubois - "Allégorie du Mariage d'Henri IV et de Marie de Médicis")