Gérard Haddad - "Ilse ou la destruction du Livre"


Ainsi un tenace et insistant parfum d'alcool flotte sur les avatars de la procréation. L'alcoolisme des femmes (et certaines toxicomanies) apparaît étroitement lié à leur vie amoureuse, à ses échecs . Plus précisément au refus de leur partenaire de répondre ) à leur demande fondamentale, celle de la maternité, dans sa dimension biologique mais aussi et surtout dans sa grandeur symbolique. L'étude de cet alcoolisme conduit donc nécessairement à celui des données de la psychologie masculine, à savoir des raisons pour lesquelles un homme en vient à se dérober quand une femme le confronte à son désir de maternité. Certaines de ces données sont récentes.
Ecartons d'emblée toutes les fausses symétries entre alcoolisme masculin et féminin, comme si le second était le reflet en miroir du premier.
On a ainsi parlé d'un alcoolisme féminin par "sympathie" à l'alcoolisme de son partenaire, par mimétisme en quelque sorte. L'exemple de Gervaise dans L'Assommoir, inspiré par des faits réels, semble soutenir cette hypothèse. En vérité, les symétries féminin/masculin se révèlent, après un examen plus approfondi, plus apparentes que réelles. Freud dans sa théorie du complexe d'oedipe féminin, si différent de l'oedipe masculin. Examinons donc plus attentivement les évènements qui conduisent Gervaise à la déchéance alcoolique.
Toute catastrophe psychologique est l'effet d'un traumatisme au moins double.
Dans un premier temps, Gervaise a un amant, Lantier, dont elle a deux fils. Mais cet amant ne tarde pas à la bafouer, à la profaner dans sa dignité de mère, avant de l'abandonner avec leurs deux enfants pour mener une vie dissolue.
Le pacte sacré qui unit hommes et femmes dans la procréation subit ainsi sa première et décisive déchirure, semant les germes d'un futur alcoolisme.
Dans un second temps, Gervaise semble se reconstruire au côté de l'ouvrier zingueur Coupeau. Malheureusement, celui-ci tombe un jour du toit où il travaillait. Cette "chute de haut" comporte une évidente signification symbolique. Rétabli, Coupeau n'osera plus reprendre son dangereux métier. Il déchoit du même coup de sa fonction de père nourricier qu'il n'a jamais vraiment été et qu'il ne pourra plus jamais être. C'est cet échec, cette impossibilité à soutenir cette dignité de père, à accéder à cette place, qui le conduit à boire. Son annulation symbolique, Coupeau la souligne en invitant chez lui Lantier, le premier amant de sa femme. De fait, il la pousse dans les bras de celui-ci. Pendant que lui cuve son alcool, Gervaise et Lantier, dans la chambre à côté, reprennent leur fornications. Il est bien évident que pour Lantier, Gervaise n'a jamais été qu'un pur objet de jouissance, dépourvu de "toute fonction symbolique quant à la procréation".
De toutes parts, donc, la pa(ma)ternité, cette fonction qui règle la perpétuation de l'espèce, se trouve piétinée, bafouée. D'un côté, le partenaire - Coupeau en l'occurence - est réduit à l'état de déchet, et une femme peut supporter beaucoup, mais difficilement de voir son compagnon dans un tel état. Une femme ne peut partager sa vie avec un homme qu'en l'admirant un tant soit peu. D'un autre côté, pour ce qui est de Lantier, elle n'est qu'un "petit trou" grâce auquel il assouvit sa bestialité.
Répétons-le : C'est la destruction de ce pacte sacré qui est insupportable pour une femme et qui la conduit à l'alcool, cette forme lente de suicide.
Il n'y a donc pas symétrie entre l'alcoolisme masculin et l'alcoolisme féminin. Pour l'homme, c'est son impuissance à se hisser à la paternité, parce que celle-ci implique la reconnaissance de sa castration, c'est-à-dire à métamorphoser sa subjectivité en être mortel, qui produit en lui un profond malaise, un sentiment d'errance, de non-appartenance, d'absurdité de l'existence.


(Picasso - "Buveuse d'absinthe")

Gaston Bachelard - "Fragments d'une Poétique du Feu"


Mon premier oiseau de feu, je l'ai vu plonger dans ma rivière. C'était en un grand jour de soleil, quand la rivière porte justement son nom d'Aube, rivière agrandie par l'enfance, tranquille et toute bleue comme le ciel. L'oiseau de feu surgit, telle une flèche lancée au firmament. Le cri strident, d'où venait-il ? de l'oiseau de lumière ou de l'enfant étonné, de l'enfant solitaire ? Bien vite, l'oiseau, bousculant le miroir, projetant des perles d'eau qui furent peut être son seul butin, repartit vers le ciel. C'était un martin-pêcheur bleu comme du fer chauffé. L'oiseau disparu, les rêves commencent. Il venait de si haut dans le ciel, au-delà des arbres ! N'a-t-il pas, cet oiseau de feu, son nid dans le soleil, dans le soleil de juin ? Mais quelle offense, quel crime contre une eau si paisible ! Dans la nature, tout ce qui va vite est criminel. Cette flamme qui descend du ciel, pourquoi ne vient-elle pas tendrement se mirer dans le miroir des eaux ? Comment un être si beau peut-il être si vorace ? Quelle dramatique conjonction du martin-voleur et de l'ablette argentée ! Toute cette cruauté du bleu peut-elle émouvoir la philosophie d'un enfant ?
Un petit évènement dans la vie d'un enfant n'est-il pas un évènement de son monde, donc un évènement du monde. Dans son unicité, un tel souvenir est un cosmodrame naturel. Quand un souvenir peut ainsi monter au cosmodrame, on ne sait pas bien si c'est un point d'histoire ou le point de départ d'une légende. Mon Martin-Pêcheur est un Phénix dans le Pays de ma Mémoire.
Quand le prodige fut rendu au néant l'émerveillement devint mélancolie. Une autre fois, quand je n'étais plus enfant, j'ai revu le martin-pêcheur sur la même rivière. Nous étions deux en un même jour de soleil d'été ! Je connaissais la joie de multiplier les images en les associant aux légendes lues dans les livres. Les légendes servent à exprimer les beautés du monde, on doit les retrouver en contemplant une image extraordinaire. L'oiseau fulgurant est l'image princeps du Phénix.
Les grands Phénix dont j'avais aimé les prestiges dans l'histoire des Mythes vivent un an, vivent cent ans. Le mien, le nôtre ne pouvait durer qu'un instant. Mais quel instant que celui qui symbolise un sommet de bonheur !
Le phénix-martin-pêcheur n'est plus jamais revenu dans ma vie. Au fond, nous voyons si peu de grandes choses au cours de nos journées. Est-il un homme au cent qui ai regardé le martin-pêcheur ? Peut-être quelque chasseur qui vise tout ce qui vole ? Mais en visant si bien, voit-il ? La proie dans le carnier, le chasseur peut-il se souvenir du ciel d'été, de la rivière frissonnante ? Comment la pensée lui viendrait-elle, comment les rêves lui viendraient-ils d'un oiseau qui trouve la mort dans l'excès de sa gloire ? Passant alors du splendide à l'utile, l'homme-chasseur se rappelle-t-il l'axiome des gourmands : "les belles plumes cachent de la mauvaise viande" ?
Une fois de plus on peut se convaincre que voir de près c'est s'interdire de rêver loin. Et le rêveur voit dans la proportion où il augmente la vision, où il voit le monde digne d'un bel objet. Alors la flèche vivante, l'oiseau de feu, l'image ardente est le centre d'un monde.


(Katsushika Hokusai - "Phénix")

Giorgio Agamben ; Valeria Piazza - "L'ombre de l'amour"



L'intimité comme tonalité émotive fondamentale est le maintien dans l'opposition harmonique entre ouverture et voilement; en ce sens, elle est expérience du secret. Mais dès lors, avec une parfaite cohérence par rapport à la définition de l'expérience amoureuse figurant dans la lettre adressée dix ans auparavant à Hannah Arendt, le secret "comme tel doit être révélé".
L'intimité est l'exposition de ce non-savoir où l'amour garde le secret - ou plutôt le non-secret - de l'autre. La seule façon d'aimer est celle de se soumettre à cette condition qui nous détermine, c'est de laisser chacun de nous être sa "manière d'être", c'est de nous abandonner chacun l'un à l'autre. L'unique contenu de cet abandon réciproque est que chacun soit sa "manière d'être', et puisse seulement sa propre puissance ou possibilité. Les amants séjournent ensemble dans ce qui est présent quoique mystérieux, secret quoique entrouvert. Voilà pourquoi "la timidité devant l'âme de l'autre ne diminue pas, mais ne fait au contraire que s'accroître".
Nous gardons sans le connaître le secret d'un autre, nous sommes intimes avec lui bien qu'au centre de cette intimité s'inscrive une zone obscure. L'autre nous est proche et étranger, connu et mystérieux à la fois. Et c'est justement la conscience de cette intime extranéité qui permet de saisir la possibilité de l'autre :
"Seule une foi de cette nature (foi dans l'existence), qui en tant que foi en l'autre est amour, parvient à saisir vraiment le "tu". Quand je dis que la joie que tu suscites en moi est grande et qu'elle s'accroît, cela signifie que j'ai foi avec toi en tout ce qui constitue ton histoire. Je ne me construis pas un idéal - encore moins pourrais-je être jamais tenté de t'éduquer en fonction de lui ou de quelque chose de ce genre; je t'aime bien plutôt telle que tu es et telle que tu resteras à travers ton histoire. Alors, seul l'amour est aussi fort pour l'avenir et ne se réduit pas à profiter facilement d'une occasion - alors on saisit la possibilité de l'autre".
L'amour, c'est donc "saisir vraiment le tu" ou saisir l'autre tel qu'il est, en comprendre l'histoire, la possibilité, envisager son pouvoir être. Mais cela ne saurait se produire dans une réflexion extérieure et uniquement objective qui ne nous mettrait pas nous-mêmes en jeu. En effet : "Nous ne pouvons nous-mêmes donner que ce que nous exigeons de nous-mêmes. C'est uniquement la profondeur à laquelle je peux prétendre vis-à-vis de mon être qui décide à propos de mon être envers l'autre."
En saisissant le pouvoir être de l'autre nous saisissons aussi le nôtre. La condition inappropriable à laquelle nous sommes tous les deux livrés est en effet commune. Et en faisant cette expérience d'une possibilité commune, d'une passion qui nous détermine tous deux, nous saisissons la puissance de l'amour.


(Klimt - "La philosophie")

6 sept. 1937 -Lettre de Romain Gary à Christel



Christel, ma lointaine, ton petit cheval est ravissant et il restera toujours sur mon bureau, à côté de ta photo.
Et "Gösta Berling" sera toujours mon livre de chevet. Et tes yeux sont ce qu'il y a de plus bleu sur terre et tes cheveux sont plus blonds que ceux de Gösta.
Je ne peux pas les oublier, petite Christel.
Je ne peux RIEN oublier. Aime-moi, veux-tu ? Un tout petit peu. En tout cas, mens moi.
Dis moi que tu m'aimes.
Même si ce n'est pas vrai.
Il est une heure du matin. Je viens de me baigner. Je suis rentré dans l'eau là où... tu sais où. J'ai nagé loin, très loin. J'ai eu peur. Et je pensais à toi, tout le temps. Puis je suis allé boire une fine dans ce petit bistro... tu sais, là où tu as dit "oui". Maintenant je suis fatigué. J'ai le cafard. Ich will so, aber so in deinen Armen jetzt sein, weisst du ! Aber nein, du weisst nicht. Du kannst nicht wissen.
Dieser Brief wird ein Liebebrief sein.
Du willlst das nicht, ich weiss... Du liebst mich nicht, ich weiss. Wie kannst du mich lieben ?
Drei Tage... Du kennst doch mich überhaupt nicht !
(Maintenant, je veux être ainsi, mais ainsi dans tes bras, tu sais! Mais non, tu ne sais pas. Tu ne peux pas savoir. Cette lettre sera une chère lettre. Tu ne comprends pas cela, je sais... Tu ne m'aimes pas, je sais. Comment tu peux m'aimer ? Trois jours... Pourtant, tu ne me connais pas du tout!)
En ce moment, tiens, j'ai envie de me saouler la gueule ! J'écrirai, cette nuit. Je vais continuer un roman policier que je dois livrer en décembre.
J'ai déjà tué trois personnes. Avec l'argent - deux mille francs - j'irai à Stockholm.
Si tu permets ... Ou plutôt non, je n'irai pas à Stockholm, j'irai à Christel. Si Christel permet... J'habiterai 14 Blasieholmsborg.
Es-tu libre à Noël ? Est-ce que je peux venir le 23 décembre ? Ou plus tôt ?
Ou plus tard ? Ou pas du tout ?
Écris-moi.
Je t'aime, petite fille, tu sais ?
Romain Kacew

Il fait trop chaud. Je ne peux pas dormir. Je vais prendre un canot à la Grande Bleue et je vais passer la nuit en mer.


(Felix Vallotton - "Le bain")

Ecole Tuterai Tane - "La légende de l'oiseau"


Cela se passait il y a très longtemps dans la magnifique lie de Tetiaroa, dans un village où tout le monde était heureux. Les arbres faisaient danser leurs majestueuses feuilles. A l'aube, les cocotiers se penchaient avec grâce pour saluer l'île entière, avec tous ses villageois. Les fleurs, parées de pétales multicolores, aimaient se laisser caresser par le vent doux et frais. Au coucher du soleil, les petits « fare » qui bordaient le rivage de l'île dégageaient de doux reflets dorés sur l'eau limpide.

Le lagon avait tous les bleus les plus fantastiques. Toutes sortes de trésors y habitaient : des coraux aux formes variées, des poissons aux formes éclatantes qui adoraient jouer à cache-cache dans les coraux, des étoiles de mer, des algues fluorescentes et de splendides coquillages qui endormaient à la tombée de la nuit les habitants du récif, avec leurs chants mélodieux. Vaihiti, la déesse de la mer, régnait sur tout cet univers. Elle était si bonne que tous ses sujets aimaient lui rendre hommage.

Ce qui attirait surtout l'attention des habitants du village c'était les oiseaux qui chantaient et volaient en toute liberté en déployant leur larges ailes. Il y en avait de toutes sortes et de toutes espèces. C'était un véritable spectacle. On pouvait voir des noddis se dandiner sur la plage, des sternes planer au-dessus de l'eau à la recherche de nourriture, des fous s'éclabousser dans l'eau, de frégates gonfler leur poche rouge pour attirer les femelles. C'était le paradis. On le voyait souvent danser sur la plage en poussant des cris aigus. Philippe RAUST, un sympathique ornithologue qui avait pour mission d'étudier les oiseaux, aimait se mélanger à eux, les soigner : il était leur protecteur. Tous les jours il regagnait son observatoire pour surveiller ses protégés avec ses jumelles.

vaitahi, un jeune garçon du village, habitait tout près du rivage avec ses parents, dans un beau petit « fare » en « niau ». Agé de dix ans, les cheveux noirs et courts, le teint bien bronzé, il aimait se vêtir d'un petit « pareu » à fleurs. ce qu'il aimait surtout c'était d'aller faire de longues promenades le long des plages. Un jour, alors qu'il marchait tranquillement, il vit le feuillage s'agiter en face de lui. Inquiet il essaya malgré tout de garder son sang froid. Soudain un magnifique oiseau surgit de la cocoteraie. C'était un oiseau qu'il n'avait encore jamais vu : un oiseau aux plumes fines et multicolores. Elles scintillaient encore plus que les étoiles et ses yeux étaient bleu foncé. Vaitahi était émerveillé. L'oiseau se mit alors à danser devant Vaitahi. Une danse tellement gracieuse que l'enfant fut charmé. L'oiseau alla ensuite se poser sur l'épaule de Vaitahi et à partir de ce jour là, ils devinrent de véritables amis, inséparables. Partout où allait Vaitahi, l'oiseau le suivait. On les voyait souvent jouer dans le lagon, sauter, plonger, planer, taquiner les coquillages et les poissons. Au village tout le monde aimait l'oiseau. c'est pour cela qu'on l'appela Manuhere.

Mais un jour, une maladie mystérieuse frappa l'oiseau. Il n'arriva plus à manger, à voler, il était de plus en plus mal et bientôt il tomba dans un profond sommeil. Vaitahi essaya de le soigner, mais Manuhere ne guérit pas. Très inquiet, il appela des habitants du village qui partirent à toute vitesse lui préparer un médicament avec les feuilles des arbres. On lui fit boire ce médicament, mais l'oiseau ne bougea pas. Pour le ramener à la vie, les cocotiers et les oiseaux lui envoyaient du vent avec leurs palmes et leurs ailes. Les fleurs lui faisaient respirer leurs doux parfums. Mais l'oiseau ne bougeait toujours pas. Fou d'angoisse, Vaitahi, suivi des habitants du lagon, alla demander secours à la déesse de la mer. Elle lui fit des massages avec une huile spéciale, on le plongea dans un bain d'algues. Mais l'oiseau ne revenait toujours pas à la vie.

Philippe RAUST, suivi de ses oiseaux, accourut avec sa sacoche. Il ausculta Manuhere, chercha dans son livre d'oiseaux les causes de cet étrange mal, essaya de lui faire des massages cardiaques. Mais aucun résultat.

Alors, désespérés, voyant que rien ne pouvait sauver Manuhere, tout le monde s'assit autour de l'oiseau, découragés, Vaitahi se tenait près de lui, les yeux remplis de larmes. Et là, on entendit s'élever jusqu'au cieux un chant merveilleux, rempli d'amour, c'étaient tous les amis de notre pauvre oiseau qui lui envoyaient des paroles d'amitié, d'amour, d'espoir. On chanta toute la nuit.

Soudain, juste au moment où le soleil apparut à l'horizon, on vit Manuhere commencer à remuer les ailes, ouvrir ses yeux et se redresser lentement. « Sauvé! Manuhere est sauvé! » cria-t-on. C'était un vrai miracle! Tout le monde se leva, voulut serrer l'oiseau dans ses bras. Vaitahi sautait de joie. On dansa toute la journée pour fêter sa guérison miraculeuse.

Plus tard, quand on demanda à l'oiseau ce qui l'avait ramené à la vie, il expliqua que c'était l'amour, l'amour qu'il avait ressenti tout autour de lui qui avait pénétré son coeur et qui l'avait réveillé.



(Stephane de Gérando - "Blue bird")

Christian David - "L'état amoureux"


Parmi les innombrables contrastes de l'amour l'un des plus constamment commentés est certainement celui du sentiment d'éternité ou d'intemporalité qu'il donne l'occasion d'éprouver à ses instants de plus haut accomplissement, opposé à son caractère habituellement transitoire et éphémère.
C'est bien la marque d'une certaine imperméabilité à l'inconscient et d'un certain refus de sa logique propre que de s'en étonner et surtout d'en tirer argument pour une opération de dénigrement.
Il est difficile, certes, de comprendre les sources profondes de notre aperception du temps, plus exactement de la durée. La psychanalyse de la temporalité reste presque toute à faire; on ne saurait en effet se contenter d'évoquer le lien fondamental entre la discontinuité de certaines modalités de travail psychique et la représentation du temps. Il n'est pas sûr par ailleurs que les affirmations de Freud quant à l'intemporalité de l'inconscient constituent une suffisante base de départ pour une telle entreprise. On peut proposer de rattacher le sentiment "d'éternité" ou "d'arrêt du temps" aux moments positifs des toutes premières relations avec la mère, tandis que l'impression de fugacité et d'irréversibilité douloureuse de la durée serait originellement liée à des moments négatifs de ce vécu archaïque. Je crois que le sentiment aigu de la fuite du temps dépend étroitement de l'insatisfaction et des conflits qui mettent aux prises avec un mauvais objet interne, quel qu'il soit.
On peut d'autre part hasarder l'idée que la naissance de la notion du temps proprement dit - qui implique possibilité de mesure, de repérage et sens de l'irréversibilité -, et son appréciation, sont en revanche rendues possibles par l'intermédiaire des acquisitions du stade anal et la genèse des aptitudes symboliques.
Il y aurait peut-être lieu de tenir compte également du lien entre assignation temporelle et spécification phallique.
Mais tout ceci ne nous mène pas encore bien loin. Ce qui semble le mieux établi c'est l'annulation provisoire de la perception d'une fuite, c'est à dire d'une perte de temps, grâce à l'intensité de la jouissance amoureuse, surtout à son acmé orgastique, même si, d'aventure, elle est exclusivement affective.

Nous avions beau fermer les yeux, c'était cela notre amour...
Rien que le très profond désir
De faire halte dans notre fuite.

Retrouver le temps, serait-ce retrouver la mère? Quant à l'éternité retrouvé, pour Rimbaud, tant cité,

... C'est la mère allée
Avec le soleil.

Scène primitive ? Fantasmes de parents combinés ? Narcissisme primaire ?...

... C'est la mer allée
Avec le soleil.

Tout ensemble on peut dire de l'amour qu'il n'est éphémère que lorsqu'on aime déjà plus, que sa fugacité n'apparaît qu'à une vision rétrospective, et aussi qu'il donne une conscience accrue de la caducité essentielle de notre existence : nous sommes "en peine" parce que nous sommes "de passage" et l'amour ne saurait épuiser la peine puisqu'il y trouve sans doute sa principale raison d'être.

... Bouche que je veux cueillir
Blessure dont je veux mourir
(Apollinaire)

Si l'état amoureux ne dure pas - ou de toute manière, même durable, ce qui est exceptionnel mais, semble-t-il, possible, s'il connaît d'inéluctables intermittences -, c'est que la désidéalisation suit forcément l'idéalisation; c'est que la satisfaction affaiblit le désir, et la communication la soif d'échanges. C'est que si la vague libidinale s'enfle pour mieux déferler c'est pour mourir ensuite sur le rivage, c'est que le moi détrôné revendique de nouveau son pouvoir despotique, c'est que le surmoi muselé retrouve sa voix, c'est que l'idéal personnel réclame de nouveau des sacrifices exclusifs, c'est que la pulsion sexuelle s'affaiblit du fait des exigences de la sécurité, sinon de l'ambition, comme elle est simultanément minée par le travail de sape de l'agressivité. Les efforts d'Éros sont discontinus et les individus dont il se sert pour réaliser ses desseins ne peuvent longtemps, ni tout à fait, se dévouer à son service - à peine de s'y perdre, car les lois de l'équilibre interne de la psyché sont rigoureuses.


(Sydney Harold Meteyard - "Eros")

André Comte-Sponville - "Le pur amour"


La pureté n'est pas la continence, la pudibonderie ou la chasteté : il y a pureté à chaque fois que l'amour cesse d'être mélangé d'intérêt. La seule pureté, c'est l'amour pur.


De toutes les vertus, si c'en est une, la pureté est peut-être la plus difficile à appréhender, à saisir. Il faut bien que nous en ayons pourtant l'expérience : que saurions-nous autrement de l'impur ? Mais c'est une expérience d'abord étrangère, et douteuse. La pureté des jeunes filles, ou de certaines d'entre elles, m'a toujours fortement touché; comment savoir si elle était vraie ou feinte, ou plutôt si elle n'était pas une autre impureté que la mienne, qui ne la bouleverserait à ce point que par sa différence, comme deux couleurs se rehaussent à proportion de leur contraste, certes, mais n'en sont pas moins couleurs l'une et l'autre ?

(...)

Le mot, en latin comme en français, a d'abord un sens matériel : ce qui est pur, c'est ce qui est propre, sans tache, sans souillure. L'eau pure, c'est l'eau sans mélange, l'eau qui n'est que de l'eau. On remarquera que c'est donc une eau morte, et cela en dit long sur la vie, et sur une certaine nostalgie de la pureté. Tout ce qui vit salit, tout ce qui nettoie tue.

(...)

La pureté n'est pas l'angélisme. Il y a une pureté de corps, une innocence du corps, et dans la jouissance même : pura voluptas, disait Lucrèce, le pur plaisir, auprès de quoi c'est la morale qui est obscène. (...) N'allons pas trop vite pourtant, ni trop loin. Toutes les femmes violées, quand elles osent raconter, font état de ce sentiment d'avoir été salies, souillées, humiliées. Et combien d'épouses, si elles disaient la vérité, avoueraient ne se soumettre qu'à contrecoeur à l'impureté importune ou brutale de l'homme ? À contrecoeur : tout est dit. Seul le coeur est pur, ou peut l'être; seul il purifie. Rien n'est pur ou impur de soi. La même salive fait le crachat ou le baiser, le même désir fait le viol ou l'amour. Ce n'est pas le sexe qui est impur : c'est la force, la contrainte (Simone Weil : "L'amour n'exerce ni ne subit la force; c'est là l'unique pureté"), tout ce qui humilie ou avilit, tout ce qui profane, tout ce qui abaisse, tout ce qui est sans respect, sans douceur, sans égards. La pureté, inversement, n'est pas dans je ne sais quelle ignorance ou absence du désir (ce serait là une maladie, non une vertu!) : elle est dans le désir sans faute et sans violence, le désir accepté, le désir partagé, le désir qui élève et célèbre !

(...)

La pureté n'est pas une essence. La pureté n'est pas un attribut, qu'on aurait ou pas. La pureté n'est pas absolue, la pureté n'est pas pure : la pureté, c'est une certaine façon de ne pas voir le mal où, en effet, il ne se trouve pas. L'impur voit le mal partout, et en jouit. Le pur ne voit le mal nulle part, où plutôt là seulement où il se trouve, où il en souffre : dans l'égoïsme, dans la cruauté, dans la méchanceté... Est impur tout ce qu'on fait de mauvais coeur, ou le coeur mauvais.

(...)

Disons-le en une formule : l'amour pur, c'est le contraire de l'amour-propre. S'il y a un "pur plaisir" dans la sexualité, comme le voulait Lucrèce et comme il nous arrive de l'expérimenter, c'est que la sexualité se libère parfois, et nous libère, de cette prison du narcissisme, de l'égoïsme, de la possessivité : le plaisir n'est pur, lui aussi, que quand il est désintéressé, que quand il échappe à l'ego, et c'est pourquoi dans la passion il n'est jamais pur, explique Lucrèce, et c'est pourquoi la "Vénus vagabonde" (la liberté sexuelle) ou la "Vénus maritale" (le couple) sont plus pures, bien souvent, que nos folles et exclusives passions ...

(...)

Il arrive que l'amour, le plaisir ou la joie nous libèrent quelque peu de nous-mêmes, de notre avidité, de notre égoïsme, il se peut même (il nous semble l'avoir parfois expérimenté ou pressenti) que l'amour purifie l'amour jusqu'à ce point peut-être où le sujet se perd et se sauve, quand il n'y a plus que la joie, quand il n'y a plus que l'amour (l'amour "libéré de toute appartenance", dit Christian Bobin), quand il n'y a plus que tout, et la pureté de tout.


(Klimt - "L'Amour")

André Comte-Sponville - "L amour la solitude"


VIOLENCE ET DOUCEUR - Entretien avec Judith Brouste


Mais comment, après la perte de l'espoir, après les deuils successifs, comment retrouver cet amour "extraordinaire" dont tu parles ? Cet amour suppose-t-il la perte de l'innocence ? Peut-il se nourrir d'autre chose que du désir ? De quelle sorte d'amour s'agit-il ?


L'amour n'a pas besoin d'espérance; le désir n'a pas besoin d'espérance. La sexualité nous l'apprend, non ? Puis l'horreur le confirme… Qu'on puisse aimer après le deuil (comme événement), c'est à quoi tend le deuil lui-même (comme travail). Mais attention : n'allons pas imaginer je ne sais quel amour qui serait extraordinaire par opposition à d'autres qui ne le seraient pas ! C'est l'amour lui-même qui est extraordinaire, tout amour, quand bien même il s'agit, comme presque toujours, d'amours très ordinaires. Je voulais simplement dire que rien n'a d'importance, que rien n'a de valeur, sauf par l'amour que l'on y met ou qu'on y trouve. Une étoile qui s'éteint, quelle importance ? La fin du monde, quelle importance ? Aucune, si nous n'aimions le monde ou la vie !

(…)

Il n'y a donc pas de valeur absolue : la beauté ne vaut que pour qui l'aime, la justice ne vaut que pour qui l'aime ! Et la vérité ? Elle n'a pas besoin que nous l'aimions pour être vraie, certes, mais bien pour valoir. Et l'amour ? Il n'est une valeur qu'autant que nous l'aimons, et c'est pourquoi il en est une. Spinoza contre Platon. Ce n'est pas la valeur de l'objet aimé qui justifie l'amour, c'est l'amour qui donne à l'objet aimé sa valeur. Le désir est premier : l'amour est premier. Ou plutôt (car l'amour ne serait absolument premier que si Dieu existait) c'est le réel qui est premier, mais il ne vaut que par et pour l'amour.

(…)

L'important est de ne pas confondre le désir et le manque. Ou plutôt il y a là deux formes du désir : je peux désirer ce qui me manque, certes, et c'est une souffrance (ainsi la soif, quand je n'ai pas à boire); mais aussi désirer ce qui ne me manque pas, et c'est un amour. Désirer l'eau que je bois et aimes cette eau, quelle différence ? Tu me diras qu'il y a une différence entre aimer une femme et la désirer… À nouveau, c'est une question de vocabulaire. Je dirais plutôt qu'on peut désirer cette femme qui est là, c'est-à-dire l'aimer, se réjouir de son existence (Spinoza : "l'amour est une joie qu'accompagne l'idée de sa cause"), ou bien ne désirer que le plaisir qu'on en attend ou qu'on y prend, ce qui est aimer encore mais n'aimer que le plaisir ou que soi… Au fond, cela rejoint la différence traditionnelle entre éros et agapè, disons, avec saint Thomas, entre l'amour de concupiscence (qui n'aime l'autre que pour son bien à soi) et l'amour de bienveillance (qui l'aime aussi pour son bien à lui). Le plus souvent, ces deux amours sont mêlés. La passion amoureuse relève bien sûr d'éros : c'est l'amour qui prend. L'amitié tiendrait plutôt vers l'autre côté : l'amour qui se réjouit et partage (philia) tend vers l'amour qui donne (agapè). Mais qui ne voit qu'il y a aussi de la concupiscence dans l'amitié, et de la bienveillance dans le couple ? Éros et agapè - l'amour de soi, l'amour de l'autre - vont ensemble, et c'est ce qu'on appelle l'amour. Il reste qu'il y a entre les deux une différence d'orientation, et que l'amitié martiale, comme disait joliment Montaigne, ne saurait se confondre tout à fait avec la passion amoureuse ou érotique. Cela ne veut pas dire qu'elle l'exclut, bien au contraire ! Le plus souvent, encore une fois, les deux vont de pair; et agapè, en tout cas, n'existe jamais seul. De là une tension, en tout amour réel, qui peut en faire la difficulté, comme chacun sait, mais aussi le charme ou la force. Vouloir du bien à celle qui nous en fait, quoi de plus spontané ? Faire l'amour avec sa meilleure amie, quoi de plus délicieux ? C'est ce qu'on appelle un couple, quand c'est un couple heureux…



(Claude Verlinde - "Dans le tiroir")

Maupassant - "La nuit"


J'aime la nuit avec passion. Je l'aime comme on aime son pays ou sa maîtresse, d'un amour instinctif, profond, invincible. Je l'aime avec tous mes sens, avec mes yeux qui la voient, avec mon odorat qui la respire, avec mes oreilles qui en écoutent le silence, avec toute ma chair que les ténèbres caressent. Les alouettes chantent dans le soleil, dans l'air bleu dans l'air chaud, dans l'air léger des matinées claires. Le hibou fuit dans la nuit, tache noire qui passe à travers l'espace noir, et, réjoui, grisé par la noire immensité, il pousse son cri vibrant et sinistre.
Le jour me fatigue et m'ennuie. Il est brutal et bruyant. Je me lève avec peine, je m'habille avec lassitude, je sors avec regret, et chaque pas, chaque mouvement, chaque geste, chaque parole, chaque pensée me fatigue comme si je levais un écrasant fardeau.
Mais quand le soleil baisse, une joie confuse, une joie de tout mon corps m'envahit Je m'éveille, je m'anime. À mesure que l'ombre grandit, je me sens tout autre, plus jeune, plus fort, plus alerte, plus heureux. Je la regarde s'épaissir, la grande ombre douce tombée du ciel : elle noie la ville, comme une onde insaisissable et impénétrable, elle cache, efface, détruit les couleurs, les formes, étreint les maisons, les êtres, les monuments de son imperceptible toucher.
Alors j'ai envie de crier de plaisir comme les chouettes, de courir sur les toits comme les chats; et un impétueux, un invincible désir d'aimer s'allume dans mes veines.
Je vais, je marche, tantôt dans les faubourgs assombris, tantôt dans les bois voisins de Paris, où j'entends rôder mes soeurs les bêtes et mes frères les braconniers.
Ce qu'on aime avec violence finit toujours par vous tuer. Mais comment expliquer ce qui m'arrive ? Comment même faire comprendre que je puisse le raconter ? Je ne sais pas, je ne sais plus, je sais seulement que cela est.


(Darius Tatol - "Nuit solitaire")