Tolstoï - "La Tempête de neige"


Les images et les souvenirs se succédaient à une cadence accélérée dans mon imagination.
"Le donneur de conseils qui n'arrête pas de crier dans le second traîneau, quel genre de moujik est-ce ? Il doit être roux, trapu, avec des jambes courtes, pensé-je, quelque chose comme Fiodor Philippytch, notre vieux garçon de buffet." Et je vois soudain l'escalier de notre grande maison, et cinq domestiques qui, avançant lourdement, font entrer le piano à queue apporté d'une aile du bâtiment à l'aide de serviettes; je vois Fiodor Philippytch, les manches de sa redingote de nankin retroussées, qui court en avant, portant l'une des pédales, ouvre les targettes, tire sur une serviette par-ci, pousse un peu par-là, passe entre les jambes, gêne tout le monde, et n'arrête pas de crier d'un ton soucieux :
- Prenez-le sur vous, ceux de devant, là, ceux de devant ! Oui, comme ça, plus haut la queue, plus haut, plus haut, plus haut, faites-le entrer dans la porte ! C'est ça.
- Permettez, Fiodor Philippytch, on va y arriver sans vous, remarque timidement le jardinier, coincé contre la balustrade, tout rouge d'effort, soutenant à grand-peine un coin du piano.
Mais Fiodor Philippytch ne veut rien entendre.
"Qu'est ce que ça signifie, me disais-je, pense-t-il qu'il est utile, qu'il est indispensable à la tâche commune, ou se réjouit-il simplement de ce que Dieu lui ait donné cette éloquence assurée et persuasive, et prend-il plaisir à la prodiguer ? Ça doit être ça."


(Ford Madox Brown - "Le travail")