Tolstoï - "La matinée d'un gentilhomme rural"


Très tôt le matin, il s'était levé avant toute la maison et, remué avec une intensité presque douloureuse par les obscurs élans secrets de la jeunesse, il était sorti dans le jardin, puis avait gagné la forêt où, se plongeant dans la nature pleine d'énergie et de sève, mais sereine, du mois de mai, il avait longtemps erré seul, la tête vide de pensées, souffrant du trop-plein d'un sentiment qu'il ne savait pas exprimer. Tantôt, avec toute la séduction de l'inconnu, sa jeune imagination lui représentait l'image voluptueuse d'une femme et il lui semblait que c'était cela, ce désir inexprimé. Mais un autre sentiment, plus élevé, lui disait que non, que ce n'était pas ça, et lui faisait chercher autre chose. Alors, son esprit ardent et inexpérimenté, s'élevant de plus en plus haut dans la sphère de l'abstraction, paraissait lui découvrir les lois de l'existence, et il s'arrêtait à ces pensées avec une orgueilleuse délectation. Mais de nouveau, un sentiment plus élevé lui disait que ce n'était pas ça, et le faisait de nouveau chercher et s'agiter. Sans pensées et sans désirs, comme c'est toujours le cas après une intense activité, il s'était couché sur le dos sous un arbre et s'était mis à regarder les nuages transparents du matin, qui couraient au dessus de lui dans l'infini du ciel bleu. Soudain, sans aucune raison, des larmes lui étaient montées aux yeux et, Dieu sait par quelles voies, une pensée lui était venue, qui avait remplie toute son âme et qu'il avait saisie avec délectation - la pensée que l'amour et le bien étaient la vérité et le bonheur, la seule vérité et le seul bonheur possibles en ce monde. Aucun sentiment plus élevé ne venait lui dire : ce n'est pas ça. Il s'était redressé, et s'était mis à vérifier sa pensée. "C'est bien ça, c'est bien ça, oui !" se disait-il avec enthousiasme, en mesurant toutes ses convictions antérieures, toutes les réalités de la vie à cette vérité absolument neuve qu'il lui semblait avoir redécouverte. - Quelle sottise que tout ce que je savais, à quoi je croyais et que j'aimais, se disait-il. - L'amour, l'abnégation - voilà le seul bonheur véritable, et qui ne doive rien au hasard ! répétait-il, en souriant et en agitant les bras. Appliquant de toutes les façons possibles cette pensée à la vie, et lui trouvant une confirmation à la fois dans la vie réelle et dans la voix intérieure qui lui disait que c'était bien ça, il éprouvait un sentiment, nouveau pour lui, d'émotion joyeuse et d'enthousiasme. "Ainsi, je dois faire le bien pour être heureux", pensait-il, et tout son avenir, non plus de façon abstraite, mais en images, sous la forme d'une vie de gentilhomme rural, se dessinait nettement sous ses yeux.

(Ray Caesar - "French kiss")