Sigmund Freud - "Psychopathologie de la vie quotidienne"




Si les erreurs que nous commettons lorsque nous nous servons du langage, qui est une fonction motrice, admettent une telle conception, rien ne s'oppose à ce que nous étendions celle-ci aux erreurs dont nous nous rendons coupable en exécutant les autres fonctions motrices. Je divise ces dernières erreurs en deux groupes : le premier comprend les cas où l'acte manqué semble constituer l'élément essentiel; ce sont pour ainsi dire, des cas de non-conformité à l'intention, donc des cas de méprises; dans le second groupe, je range les cas où l'action tout entière apparaît absurde, semble ne répondre à aucun but : actions symptomatiques et accidentelles.

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f) Plus que tout autre domaine, celui de l'activité sexuelle nous fournit des preuves certaines du caractère intentionnel de nos actes accidentels. C'est qu'en effet dans ce dernier domaine la limite qui, dans les autres, peut exister entre ce qui est intentionnel et ce qui est accidentel, s'efface complètement. Je puis citer un joli exemple personnel de la manière dont un mouvement, en apparence maladroit, peut répondre à des intentions sexuelles. Il y a quelques années, j'ai rencontré dans une maison amie une jeune fille qui a réveillé en moi une sympathie que je croyais depuis longtemps éteinte. Je me suis montré avec elle gai, bavard, prévenant. Et, cependant, cette même jeune fille m'avait laissé froid une année auparavant. D'où m'est donc venue la sympathie dont je me suis senti pris à son égard ? C'est que l'année précédente, alors que j'étais avec elle en tête à tête, son oncle, un très vieux monsieur, entra dans la pièce où nous nous tenions et, le voyant arriver, nous nous précipitâmes tous les deux vers un fauteuil qui se trouvait dans un coin, pour le lui offrir. La jeune fille fut plus adroite que moi, et d'ailleurs aussi plus proche du fauteuil; aussi réussit-elle à s'en emparer la première et à le soulever par les bras, le dossier du fauteuil tourné en arrière. Voulant l'aider, je m'approchai d'elle et, sans comprendre comment les choses s'étaient passées, je me trouvai à un moment donné derrière son dos, mes bras autour de son buste. Il va sans dire que je n'ai pas laissé se prolonger la situation. Mais personne n'a remarqué combien adroitement j'avais utilisé ce mouvement maladroit.
Il arrive souvent dans la rue que deux passants se dirigeant en sens inverse et voulant chacun éviter l'autre, et céder la place à l'autre, s'attardent pendant quelques secondes à dévier de quelques pas, tantôt à droite, tantôt à gauche, mais tous les deux dans le même sens, jusqu'à ce qu'ils se trouvent arrêtés l'un en face de l'autre. Il en résulte une situation désagréable et agaçante, et dans laquelle on ne voit généralement que l'effet d'une maladresse accidentelle. Or, il est possible de prouver que dans beaucoup de cas cette maladresse cache des intentions sexuelles et reproduit une attitude indécente et provocante d'un âge plus jeune.

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g) Les effets consécutifs aux actes manqués des individus normaux sont généralement anodins. D'autant plus intéressante est la question de savoir si des actes manqués d'une importance plus ou moins grande et pouvant avoir des effets graves, comme par exemple ceux commis par des médecins ou des pharmaciens, peuvent, sous un rapport quelconque, être envisagés à notre point de vue.
N'ayant que très rarement l'occasion de faire des interventions médicales, je ne puis citer qu'un seul exemple de méprise médicale tiré de mon expérience personnelle. Je vois depuis des années deux fois par jour une vieille dame et, au cours de ma visite du matin, mon intervention se borne à deux actes : je lui instille dans les yeux quelques gouttes d'un collyre et je lui fais une injection de morphine. Les deux flacons, un bleu contenant le collyre et un blanc contenant la solution de morphine, sont régulièrement préparés en vue de ma visite. Pendant que j'accomplis ces deux actes, je pense presque toujours à autre chose; j'ai en effet accompli ces actes tant de fois que je crois pouvoir donner momentanément congé à mon attention. Mais un matin je m'aperçois que mon automate a mal travaillé : j'ai en effet plongé le compte-gouttes dans le flacon blanc et instillé dans les yeux de la morphine. Après un moment de peur, je me calme en me disant qu'après tout quelques gouttes d'une solution de morphine à deux pour cent instillées dans le sac conjonctival ne peuvent pas faire grand mal. Mon sentiment de peur devait certainement provenir d'une autre source.
En essayant d'analyser ce petit acte manqué, je retrouve tout de suite la phrase : "Profaner la vieille", qui était de nature à m'indiquer le chemin le plus court pour arriver à la solution. J'étais encore sous l'impression d'un rêve que m'avait raconté la veille un jeune homme et que j'avais cru pouvoir interpréter comme se rapportant à des relations sexuelles de ce jeune homme avec sa propre mère. Le fait assez bizarre que la légende grecque ne tient aucun compte de l'âge de Jocaste me semblait s'accorder très bien avec ma propre conclusion que, dans l'amour que la mère inspire à son fils, il s'agit non de la personne actuelle de la mère, mais de l'image que le fils a conservé d'elle et qui date de ses propres années d'enfance. Des inconséquences de ce genre se manifestent toutes les fois qu'une imagination hésitant entre deux époques s'attache définitivement, une fois devenue consciente, à l'une d'elles. Absorbé par ces idées, je suis arrivé chez ma patiente nonagénaire et j'étais sans doute sur le point de concevoir le caractère généralement humain de la légende d'Oedipe, comme étant en corrélation avec la fatalité qui s'exprime dans les oracles, puisque j'ai aussitôt après commis une méprise dont "la vieille fut victime".


(Nicolas Poussin - "Echo et Narcisse")