Saint Augustin - "Le libre arbitre"


Si quelqu'un venait à dire : "je préférerais ne pas exister qu'être malheureux", je répondrais : "tu mens; car maintenant même tu es malheureux; et tu ne veux pas mourir, uniquement pour exister; ainsi, sans vouloir être malheureux, tu veux exister. Rends donc grâces de ce que tu existes en le voulant, afin d'être délivré de ce que tu es malgré toi; car tu existes en le voulant, et tu es malheureux malgré toi. Mais si tu es ingrat de ce que tu existes en le voulant, c'est à bon droit que tu seras forcé d'être ce que tu ne veux pas. Je loue donc la bonté du Créateur de ce que, malgré ton ingratitude, tu possèdes ce que tu veux et je loue la justice de l'ordonnateur de ce que, dans ton ingratitude, tu subis ce que tu ne veux pas."

19. S'il venait à dire : "Si je ne veux pas mourir, ce n'est pas parce que je préfère être malheureux que n'être pas du tout; mais de peur d'être plus malheureux après la mort", je répondrais : "si cet état est injuste, ce ne sera pas le tien; s'il est juste, louons celui dont les lois te l'imposeront".
S'il venait à dire : "Comment présumer que, si cet état est injuste, ce ne sera pas le mien ?" je répondrais : "Parce que, si tu as alors le pouvoir de disposer de toi-même, ou bien tu ne seras pas malheureux, ou bien, en te conduisant toi-même injustement, tu seras malheureux justement; ou bien, voulant et ne pouvant pas te conduire justement, tu n'auras pas le pouvoir de disposer de toi-même; alors, ou tu ne seras au pouvoir de personne ou tu seras au pouvoir d'un autre; si tu n'es au pouvoir de personne, ce sera malgré toi ou en le voulant; mais tu ne peux être rien malgré toi, si tu n'es vaincu par une force quelconque; or il ne peut être vaincu par aucune force, celui qui n'est au pouvoir de personne; mais, si c'est en le voulant que tu n'es au pouvoir de personne, cela revient à dire que tu as le pouvoir de disposer de toi-même; alors, ou bien, en te conduisant injustement, tu seras malheureux justement; ou bien, parce que tu seras tel ou tel en le voulant, tu trouveras encore un motif de rendre grâces à la bonté de ton Créateur. Mais si tu n'as pas le pouvoir de disposer de toi-même, à coup sûr, ou c'est un plus fort ou c'est un plus faible qui t'aura en son pouvoir; si c'est un plus faible, ce sera ta faute et ton malheur sera juste, car tu pourrais vaincre un plus faible qui t'aura en son pouvoir; mais si c'est un plus fort qui t'a en son pouvoir, toi plus faible, cet ordre est si normal qu'en aucune façon tu ne saurais normalement l'estimer injuste. C'est donc avec pleine vérité que j'ai dit :"Si cet état est injuste, ce ne sera pas le tien; s'il est juste, louons celui dont les lois te l'imposeront."

VII, 20. S'il venait à dire : "Si je préfère être malheureux que n'être pas du tout, c'est que j'existe déjà; mais, si j'avais pu être consulté avant d'exister, j'aurais choisi de n'être pas plutôt que d'être malheureux; car maintenant, si je crains de ne pas être, alors que je suis malheureux, cela tient à ce malheur même qui m'empêche de vouloir ce que je devrais vouloir; je devrais vouloir plutôt ne pas être qu'être malheureux. Maintenant, je l'avoue, je préfère l'existence même malheureuse au néant; mais cette volonté est d'autant plus malheureuse que je vois avec plus de vérité que je ne devrais pas l'avoir". Je répondrais : "Prends garde plutôt de te tromper là même où tu crois voir la vérité; car, si tu étais heureux, tu préférerais bien être que n'être pas; et, maintenant que tu es malheureux, tu préfères pourtant être, même malheureux, que n'être pas du tout, tout en ne voulant pas être malheureux. Examine donc, autant que tu le peux, le grand bien qu'est l'être lui-même, objet du vouloir et des heureux et des malheureux. Car si tu examines bien ce point, tu le verras, tu es malheureux dans la mesure même où tu ne t'approches pas de celui qui est suprêmement; tu estimes préférable de n'être pas que d'être malheureux dans la mesure où tu ne vois pas ce qui est suprêmement, et pourtant tu veux être parce que tu es grâce à celui qui est suprêmement.

21. Si donc tu veux fuir le malheur, aime en toi ce vouloir-être même; car si tu veux être de plus en plus, tu t'approcheras de celui qui est suprêmement; et rends grâce maintenant de ce que tu es."


(Guido Reni - "Beatrice Cenci")