Jankélévitch - "Les vertus et l'amour"


II. PITIÉ, BONTÉ, AMOUR, CHARITÉ


L'évidence de l'amour, comme l'évidence évasive du charme, est donc un effet d'ensemble. Paradoxalement évident et ambigu, l'un et l'autre à la fois, le charme s'évanouit pour une dissection anatomique qui isole la partie dans le tout et un trait du visage dans la totalité personnelle : alors il n'y a plus devant nous que des phénomènes physiques, et il n'y a plus en nous que l'amertume du désenchantement; à la place du vivant Je-ne-sais-quoi avec son aura de mystère, l'anatomiste déçu n'a plus qu'un cadavre à autopsier. L'amour est ce charme. Il se dérobe à l'analyse, et quelque chose nous dit pourtant que la correction légale serait, sans lui, pire que l'iniquité.

(...)

Mala et inutilis ! C'est ce que personne ne devrait reprocher à la charité : dans la mesure où elle est l'amour transfiguré en vertu, c'est-à-dire devenu permanent et chronique, étendu à l'universalité des hommes et à la totalité de la personne, dans la mesure où cet amour occupe tous les instants d'une durée continue, où l'aimé de cet amour est, en extension, l'humanité entière, où l'amant de cet amour est, en profondeur, l'âme entière du sujet, dans cette mesure la charité n'est autre chose que la "bonté" : car la bonté, qualifiant l'éthos en général, est le contraire du feu de paille et de la flambée passagère; et de même que la charité est miséricordieurse à tout instant et avec tous les hommes, et non pas avec le seul malheureux dans l'instant de son malheur, de même la bonté est charitable avec l'âme toute entière. Elle mérite, la fidèle, la sérieuse bonté, toute cette confiance que la pitié parfois décourage.

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La charité-vertu participe à la fois de l'amour-sentiment et de la bonté. Mais l'amour pur et simple est le seul sentiment qui soit déjà une vertu. Il est moral d'aimer, quelque soit l'aimé, et même si l'aimé n'est pas aimable, c'est-à-dire ne mérite pas l'affection que nous lui portons : car l'amour, s'il est sincère et passionné, a une valeur catégorique et justifie à lui seul les aberrations les plus singulières de l'amant.

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La sympathie ne découvre pas une communauté préexistante, mais elle crée cette communauté malgré l'obstacle de l'altérité et les résistances de l'égoïsme; que dis-je ? elle la crée paradoxalement à cause de cet obstacle et grâce à ces résistances elles-mêmes... Ce n'est donc pas la communauté qui explique physiquement et motive l'amour, mais à l'inverse c'est l'amour prévenant qui fonde la communauté; la dynamique de la métamorphose amoureuse, faisant de l'Autre notre prochain, pacifie une contradiction que la justice statique se donne d'avance résolue.


(Gustav Klimt - "La Médecine")