Gaston Couté - "La chanson d'un gâs qu'a mal tourné"


L'Aveu

Ton âme avait alors la blancheur des grands lys
Que berce la chanson des vents rasant la terre;
L'Amour était encor pour toi tout un mystère,
Et la sainte candeur te drapait dans les plis

De sa robe... Ce fut par les bois reverdis,
À l'heure où dans le ciel perce la lune austère.
Je te vis, je t'aimai, je ne pus te le taire
Et tout naïvement alors je te le dis.

Tu fixas sur mes yeux tes yeux de jeune vierge,
Brillants de la clarté douce et pure d'un cierge,
Ton front rougit... tu n'osas pas me repousser.

Et l'aveu tremblotant, dans un soupir de fièvre,
S'exhala de ton coeur pour errer sur ta lèvre,
Où je le recueillis dans un premier baiser.


(Francesco Hayez - "Le baiser")

Nietzsche - "Ainsi parlait Zarathoustra"


Il y a toujours un peu de folie dans l'amour. Mais il y a toujours un peu de raison dans la folie. Et pour moi aussi, pour moi qui suis porté vers la vie, les papillons et les bulles de savon, et tout ce qui leur ressemble parmi les hommes, me semblent le mieux connaître le bonheur. C'est lorsqu'il voit voltiger ces petites âmes légères et folâtres, gracieuses et mobiles que Zarathoustra a envie de pleurer et de chanter. Je ne pourrais croire qu'à un Dieu qui saurait danser. Et lorsque je vis mon démon, je le trouvai grave, minutieux, profond et solennel : c'était l'esprit de lourdeur: c'est par lui que tombent toutes choses. Ce n'est pas la colère, c'est par le rire que l'on tue. Allons, tuons l'esprit de lourdeur ! J'ai appris à marcher; depuis lors, je me laisse courir. J'ai appris à voler, depuis lors, je n'ai pas besoin qu'on me pousse pour changer de place. Maintenant je suis léger, maintenant je vole, maintenant je me vois au-dessous de moi-même, maintenant un dieu danse en moi.


(Watteau - "La danse champêtre")

Balzac - "Le Chef-d'oeuvre inconnu"


Près de l'unique et sombre fenêtre de cette chambre, il vit une jeune fille qui, au bruit de la porte, se dressa soudain par un mouvement d'amour; elle avait reconnu le peintre à la manière dont il avait attaqué le loquet.
"Qu'as-tu ? lui dit-elle.
- J'ai, j'ai, s'écria-t-il en étouffant de plaisir, que je me suis senti peintre ! J'avais douté de moi jusqu'à présent, mais ce matin j'ai cru en moi-même ! Je puis être un grand homme ! Va, Gillette, nous serons riches, heureux ! Il y a de l'or dans ces pinceaux."
Mais il se tut soudain. Sa figure grave et vigoureuse perdit son expression de joie quand il compara l'immensité de ses espérances à la médiocrité de ses ressources. Les murs étaient couverts de simples papiers chargés d'esquisses au crayon. Il ne possédait pas quatre toiles propres. Les couleurs avaient alors un haut prix, et le pauvre gentilhomme voyait sa palette à peu près nue. Au sein de cette misère, il possédait et ressentait d'incroyables richesses de coeur, et la surabondance d'un génie dévorant. Amené à Paris par un gentilhomme de ses amis, ou peut-être par son propre talent, il y avait rencontré soudain une maîtresse, une de ces âmes nobles et généreuses qui viennent souffrir près d'un grand homme, en épousent les misères et s'efforcent de comprendre leurs caprices; fortes pour la misère et l'amour, comme d'autres sont intrépides à porter le luxe, à faire parader leur insensibilité. Le sourire errant sur les lèvres de Gillette dorait ce grenier et rivalisait avec l'éclat du ciel. Le soleil ne brillait pas toujours, tandis qu'elle était toujours là, recueillie dans sa passion, attachée à son bonheur, à sa souffrance, consolant le génie qui débordait dans l'amour avant de s'emparer de l'art.
"Écoute, Gillette, viens."
L'obéissante et joyeuse fille sauta sur les genoux du peintre. Elle était toute grâce, toute beauté, jolie comme un printemps, parée de toutes les richesses féminines et les éclairant par le feu d'une belle âme.
"Ô Dieu ! s'écria-t-il, je n'oserai jamais lui dire...
-Un secret ? reprit-elle. Oh ! je veux le savoir."
Le Poussin resta rêveur.
- Gillette ! pauvre coeur aimé !
- Oh ! tu veux quelque chose de moi ?
- Oui.
- Si tu désires que je pose encore devant toi comme l'autre jour, reprit-elle d'un petit air boudeur, je n'y consentirai plus jamais; car, dans ces moments-là, tes yeux ne me disent plus rien. Tu ne penses plus à moi, et cependant tu me regardes.
- Aimerais-tu mieux me voir copier une autre femme ?
- Peut-être, dit-elle, si elle était bien laide.
- Eh bien, reprit Le Poussin d'un ton sérieux, si pour ma gloire à venir, si pour me faire grand peintre, il fallait aller poser chez un autre ?
- Tu veux m'éprouver, dit-elle. Tu sais bien que je n'irais pas."
Le Poussin pencha sa tête sur sa poitrine comme un homme qui succombe à une joie ou à une douleur trop forte pour son âme.
" Écoute, dit-elle en tirant Poussin par la manche de son pourpoint usé, je t'ai dit, Nick, que je donnerais ma vie pour toi : mais je ne t'ai jamais promis, moi vivante, de renoncer à mon amour.
- Y renoncer ? s'écria Poussin.
- Si je me montrais ainsi à un autre, tu ne m'aimerais plus. Et, moi-même, je me trouverais indigne de toi. Obéir à tes caprices, c'est-ce pas chose naturelle et simple ? Malgré moi, je suis heureuse, et même fière de faire ta chère volonté. Mais pour un autre ! fi donc.
- Pardonne, ma Gillette, dit le peintre en se jetant à ses genoux. J'aime mieux être aimé que glorieux. Pour moi, tu es plus belle que la fortune et les honneurs. Va, jette mes pinceaux, brûle ces esquisses. Je me suis trompé, ma vocation est de t'aimer. Périssent et l'art et tous ses secrets !
Elle l'admirait, heureuse, charmée ! Elle régnait, elle sentait instinctivement que les arts étaient oubliés pour elle et jetés à ses pieds comme un grain d'encens.
"Ce n'est pourtant qu'un vieillard, reprit Poussin. Il ne pourra voir que la femme en toi. Tu es si parfaite !"

(...)

" - Le jeune Poussin est aimé par une femme dont l'incomparable beauté se trouve sans imperfection aucune. Mais, mon cher maître, s'il consent à vous la prêter, au moins faudra-t-il nous laisser voir votre toile."
Le vieillard resta debout, immobile, dans un état de stupidité parfaite.
"Comment ! s'écria-t-il enfin douloureusement, montrer ma créature, mon épouse ? déchirer le voile dont j'ai chastement couvert mon bonheur ? Mais ce serait une horrible prostitution ! Voilà dix ans que je vis avec cette femme. Elle est à moi, à moi seul. Elle m'aime. Ne m'a-t-elle pas souri à chaque coup de pinceau que je lui ai donné ? Elle a une âme, l'âme dont je l'ai douée. Elle rougirait si d'autres yeux que les miens s'arrêtaient sur elle. La faire voir ! mais quel est le mari , l'amant assez vil pour conduire sa femme au déshonneur ? Quand tu fais un tableau pour la cour, tu n'y mets pas toute ton âme, tu ne vends aux courtisans que des mannequins coloriés. Ma peinture n'est pas une peinture, c'est un sentiment, une passion ! Née dans mon atelier, elle doit y rester vierge, et n'en peut sortir que vêtue. La poésie et les femmes ne se livrent nues qu'à leurs amants ! Possédons-nous les figures de Raphaël, l'Angélique de l'Arioste, la Béatrix du Dante ? Non ! nous n'en voyons que les formes! Eh bien ! l'oeuvre que je tiens là-haut sous mes verrous est une exception dans notre art; ce n'est pas une toile, c'est une femme ! une femme avec laquelle je pleure, je ris, je cause et pense. Veux-tu que tout à coup je quitte un bonheur de dix années comme on jette un manteau ? Que tout à coup je cesse d'être père, amant et Dieu ? Cette femme n'est pas une créature, c'est une création. Vienne ton jeune homme, je lui donnerai mes trésors, je lui donnerai des tableaux du Corrège, du Michel-Ange, du Titien, je baiserai la marque de ses pas dans la poussière; mais en faire mon rival ? honte à moi ! Ha ! ha ! je suis plus amant encore que je ne suis peintre. Oui, j'aurai la force de brûler ma Catherine à mon dernier soupir; mais lui faire supporter le regard d'un homme, d'un jeune homme, d'un peintre ? non, non ! Je tuerais le lendemain celui qui l'aurait souillée d'un regard ! Je te tuerais à l'instant, toi, mon ami, si tu ne la saluais pas à genoux ! Veux-tu maintenant que je soumette mon idole aux froids regards et aux stupides critiques des imbéciles ? Ah ! l'amour est un mystère; il n'a de vie qu'au fond des coeurs, et tout est perdu quand un homme dit même à son ami : "Voilà celle que j'aime !"


(Photo L. Reiz - Le mur des Je t'aime)


Vladimir Jankélévitch - "Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien"


1. Vouloir "tout court", ce n'est nullement vouloir en général, sans rien vouloir de déterminé, de particulier ni de présent : ce vouloir en soi est un vouloir en l'air qui ressemble à une attitude esthétique plutôt qu'à un rapport éthique. Une telle volonté n'est-elle pas indiscernable de la nolonté ou même de l aboulie ? Comme l'amour n'est qu'une figure de rhétorique s'il n'implique pas quelqu'un à aimer, ainsi le vouloir n'est qu'une galéjade sans le complément direct de la chose voulue. Celui qui veut en général sans pouvoir dire ce qu'il veut, celui qui aime en général sans pouvoir dire le nom de l'aimée, et qui prétend aimer le genre humain ou les galaxies, celui qui espère sans rien espérer en particulier, tous les trois manquent de sincérité et sont dupes des mots. Vouloir en général, c'est ne rien vouloir. Le néant de toute détermination n'est même pas une nolonté expresse ... Plutôt une aboulie ! Car il y a un monde entre ne pas vouloir et vouloir ne pas, entre la plate et informe négativité et le refus tranchant. Le vouloir qui n'a pas de contenu à vouloir meurt simplement de misère et d'inanition.

2. Ce qui revient au même : le vouloir vide de toute substance ingurgite un objet artificiel s'il se veut lui-même comme vouloir : il est alors purement verbal. Il ingurgite du vent. Le vouloir du vouloir est un vouloir maniaque, malade d'impuissance et d'aérophagie. Or vouloir n'est pas davantage se vouloir; et quand on dit "se vouloir', il ne faut pas comprendre non plus : vouloir son propre ego : car telle est la définition de l'égoïsme vulgaire; le moi ne vise dans son propre soi qu'une caricature d'intentionnalité; l'allos autos de la philautie n'est pas plus une altérité que ma propre image dans un miroir n'est l'extériorité. L'ego n'est jamais vraiment un autre pour lui même.

(Avedon - "Marilyn Monroe")

27 sept. 1864 - Lettre de Berlioz à Estelle Fornier.


Madame

Vous m'avez accueilli avec une bienveillance simple et digne dont bien peu de femmes eussent été capables en pareil cas. Soyez mille fois bénie. Depuis que je vous ai quittée, je souffre beaucoup cependant. J'ai beau me répéter que vous ne pouviez me recevoir mieux, que tout autre accueil eut été peu convenable ou cruel, comme s'il eut été blessé. Je me demande pourquoi, et voici la raison que je trouve : c 'est l'absence, c'est que je vous ai vue trop peu, que je ne vous ai pas dit le quart de ce que j'avais à vous dire, et que je suis parti presque comme s'il s'agissait d'une éternelle séparation. Et pourtant vous m'avez donné votre main, je l'ai pressée sur mon front, sur mes lèvres, et j'ai contenu mes larmes; je vous l'avais promis. Mais j'ai un besoin impérieux, inexorable, de quelques mots encore que vous ne me refuserez pas, je l'espère.
Songez que je vous aime depuis quarante neuf ans, que je vous ai toujours aimée depuis mon enfance, malgré les orages de toute espèce qui ont ravagé ma vie. La preuve en est dans le profond sentiment que j'éprouve aujourd'hui : s'il eut un seul jour cessé d'être, il ne se fut pas ranimé, sans doute, dans les circonstances actuelles.
Combien y a-t-il de femmes qui se soient jamais entendu faire une telle déclaration ?
Ne me prenez pas pour un homme bizarre qui est le jouet de son imagination. Non, je suis seulement doué d'une sensibilité très vive, alliée, croyez le bien, à une grande clairvoyance d'esprit, mais dont les affections vraies sont d'une puissance incomparable et d'une fidélité à toute épreuve.
Je vous ai aimée, je vous aime, je vous aimerai, et j'ai soixante et un an, et je connais le monde et n'ai pas une illusion.
Accordez moi donc non comme une soeur de charité accorde les soins à un malade, mais comme une noble femme de coeur guérit des maux qu'elle a involontairement causés, les trois choses qui seules peuvent me rendre le calme : la permission de vous écrire quelquefois, l'assurance que vous me répondrez et la promesse que vous m'inviterez, au moins une fois l'an, à venir vous voir.
Mes visites pourraient être inopportunes si je les faisais sans votre autorisation. Je n'irai donc auprès de vous, à Genève ou ailleurs, que quand vous m'aurez écrit : Venez !
À qui cela pourrait-il paraître étrange ou malséant ? Qu'y-a-t-il de plus pur qu'une liaison pareille ? Ne sommes nous pas libres tous les deux ? Qui serait assez dépourvu d'âme et de bon sens pour la trouver blamable ? Personne, pas même vos fils; ils sont, je le sais, des jeunes gens fort distingués.
J'avoue seulement qu'il serait affreux de n'obtenir le bonheur de vous voir que devant témoins. Si vous me dites : "Venez" il faut que je puisse causer avec vous comme à notre première entrevue de vendredi dernier, entrevue que je n'ai osé prolonger et dont je n'ai pu goûter le charme douloureux à cause des efforts terribles que je faisais pour refouler mon émotion. Oh ! Madame, madame, je n'ai plus qu'un but dans ce monde, c'est d'obtenir votre affection. Laissez moi essayer de l'atteindre. Je serai soumis et réservé; notre correspondance sera aussi peu fréquente que vous le voudrez, elle ne deviendra jamais pour vous une tâche ennuyeuse, quelques lignes de votre main me suffiront.
Mes voyages auprès de vous ne pourront être que bien rares; mais je saurai que votre pensée et la mienne ne sont plus séparées et qu'après tant de tristes années où je n'ai rien été pour vous, j'ai enfin l'espérance de devenir votre ami. Et c'est rare un ami dévoué comme je le serai. Je vous environnerai d'une tendresse si profonde et si douce, d'une affection si complète, où vous trouverez confondues dans le sentiment de l'homme les naïves effusions de coeur de l'enfant.
Peut-être y sentirez vous du charme: peut-être enfin me direz vous un jour : "Je suis votre amie" et voudrez vous avouer que j'ai bien mérité votre amitié. Adieu, Madame, je relis votre billet du 23 et j'y vois à la fin l'assurance de vos sentiments affectueux; ce n'est pas une banale formule ? N'est-ce pas ? N'est-ce pas ?

À vous pour toujours.
Hector Berlioz.

P.S Je vous envoie trois volumes; vous daignerez peut-être les parcourir dans vos moments perdus. Vous comprenez que c'est un prétexte pris par l'auteur pour vous occuper un peu de lui.


(Johannes Vermeer - "La femme en bleu lisant une lettre")

Roy Lewis - "Pourquoi j'ai mangé mon père"


L'amour ! Son ivresse ! Je maintiendrai toujours, si futile que fût en inventions et en développements culturels le moyen pléistocène, qu'une des plus grandes découvertes de ce temps, ce fut l'amour. Ca me prit, à l'époque, absolument au dépourvu. En un instant, je fus une créature aussi neuve, aussi fraîche, aussi souple, aussi joyeuse et libre qu'un serpent qui vient de changer de peau. Une libellule aux ailes radieuses après sa longue nuit de chrysalide. Je m'excuse de ces métaphores passablement usées, mais les nouvelles générations n'ont pas connu la merveille insouciance de cette première extase. La jeunesse d'aujourd'hui s'en est trop fait conter, elle sait à quoi s'attendre et elle attend monts et merveilles. Mais moi, personne ne m'avait prévenu. J'étais un nouveau-né. Aussi, quelle métamorphose ! Quel privilège insigne, que d'être le tout premier à vivre une nouvelle expérience humaine ! Et quand, cette expérience, c'est l'amour, imaginez-vous cela ? A présent, l'amour est devenu une sorte de routine, une marchandise de seconde main, même si les jeunes y trouvent encore une humble joie quand ils le découvrent au sommet d'une montagne, au coeur de la forêt ou sur le bord d'un lac, il a pris sa place nécessaire dans le processus évolutionnaire - mais, ah quand à peine il venait d'éclore pour la première fois !

(...)

Il nous fallut longtemps pour retourner à la caverne. Une grande part de la brousse était encore sous un tapis de cendres. Nous souffrions de nos brûlures, de nos ampoules. Les enfants pleuraient et gémissaient, il fallut les porter pendant tout le chemin, ou presque. Griselda était furieuse et démoralisée; du moins, me dis-je, a-t-elle enfin décelé quel dangereux révolutionnaire est père en réalité, et c'est déjà ça de gagné. Tandis que nous nous reposions près d'un étang, je tentai de la regaillardir en lui exposant mes heureuses conclusions concernant les rêves : puisque nous pouvions faire, quand le corps est la proie du sommeil, de brèves visites dans un autre monde, n'était-il pas raisonnable d'en déduire que nous serions la proie pour finir d'une bête ou d'autre chose ? Oui, de toute évidence, cet autre monde nous attendait quand nous ne serions plus de celui-ci
- Un vrai p'tit philosophe, hein ? dit Griselda en se mirant maussadement dans l'eau. Crois-tu que mes cheveux vont repousser de ce côté, ou que je vais perdre aussi les autres, et rester chauve pour le restant de mes jours ?
Le fait est que tout le monde était de très méchante humeur, sauf père qui tripotait les cendres du bout d'une trique avec le plus vif intérêt. Il y trouvait de temps à autre des écureuils rôtis, des serpents, des hyrax, parfois même des "duikers", et il les offrait à la ronde, disant que ce n'était pas tous les jours qu'on recevait gratis un souper fin. Mais nous n'avions ni le coeur à plaisanter, ni à savourer des friandises.


(Orozco - "Prométhée")

Hegel - "Esthétique"


Chapitre I : Le cercle religieux de l'art romantique

2. De l'amour religieux

L'absolue vérité réside dans une région supérieure à la manifestation du beau, qui ne peut se dégager de la forme sensible et de l'apparence visible. Néanmoins, si l'esprit, dans son harmonie véritable, doit recevoir de l'art une forme qui, sans le faire concevoir par la pensée pure, le fasse remplir et contempler, il ne reste qu'un seul sentiment capable de remplir cette double condition, de se prêter à la représentation artistique, tout en conservant le caractère de la spiritualité. C'est le sentiment le plus profond et le plus intime de l'âme, celui qui répond seul à l'idée de l'esprit libre se satisfaisant en lui-même : c'est l'amour.

a. Dans l'amour, en effet, nous trouvons, en ce qui concerne notre essence intime, les éléments que nous avons donnés comme constituant l'idée fondamentale de l'esprit absolu, le retour harmonieux d'un autre soi-même à soi-même. Cet autre, dans lequel l'esprit se retrouve, ne peut être qu'une personnalité spirituelle. La véritable essence de l'amour consiste à abandonner la conscience de soi, à s'oublier dans un autre soi-même, et, néanmoins, dans cette abnégation et cet oubli, à se retrouver et se posséder alors véritablement. Cette harmonie et cette satisfaction profondes sont ici l'absolu.

b. En outre, l'amour se présente sous la forme d'un sentiment concentré qui, au lieu de se développer selon son contenu propre et de le porter à la conscience[ dans sa détermination et son universalité, condense leur étendue et leur infinité directement dans la simple profondeur de l'âme, sans en délier pour la représentation, et dans toutes ses directions, la richesse qu'il renferme en lui-même ]. Par là, le même contenu qui, dans sa généralité purement spirituelle, n'aurait pu se prêter à la représentation artistique, devient accessible à l'art, parce que, d'abord, à cause de la profondeur qui caractérise le sentiment, il n'a pas besoin de se développer avec une clarté parfaite, tandis que, d'un autre côté, le coeur, la sensibilité, quels que soient leur caractère de spiritualité et leur intimité, ont toujours un rapport avec l'élément corporel et sensible; ils ne peuvent se manifester au dehors qu'à travers la forme extérieure du corps, par le regard, les traits du visage, et d'une manière plus spirituelle encore par la voix, la plus haute expression de l'esprit. Mais l'extérieur ne peut apparaître ici qu'autant que c'est la partie la plus intime de l'âme qu'il est appelé à exprimer.

c. S'il est vrai que l'essence de l'idéal soit l'harmonie de l'élément spirituel et de sa manifestation extérieure, nous pouvons considérer l'amour comme l'idéal de l'art romantique. Dans le cercle religieux, l'amour est la beauté spirituelle proprement dite. L'idéal classique offrait bien aussi l'accord et l'harmonie de l'esprit avec l'élément dans lequel il se développait à l'extérieur; mais cet élément où l'esprit se retrouve comme dans un autre lui-même est la forme sensible, animée et pénétrée par lui, son organisme corporel. Dans l'amour, au contraire, ce qui est pour l'esprit un autre lui-même, n'est pas un élément pris dans la nature, mais un être spirituel, véritablement semblable à lui, une personne. Il se développe et se complète dans son domaine propre. Ainsi, l'amour, dans cette possession de son objet, dans le bonheur et la félicité de cette union, nous offre une beauté idéale et en même temps toute spirituelle qui, à cause de son caractère de concentration intérieure, ne peut s'exprimer que comme le sentiment le plus intime de l'âme.


(Léonard de Vinci - "Marie Madeleine")

Jean.Second - "Les baisers"


DIX-HUITIEME BAISER

En voyant les lèvres de ma belle ornées d'une rangée de perles et semblables à ces merveilles de l'art où l'ivoire se marie au corail, Vénus, dit-on, versa des larmes et convoqua en gémissant les folâtres Amours.
"A quoi sert donc, s'écria-t-elle, que le berger de l'Ida ait accordé à mes lèvres vermeilles la palme sur Pallas, sur la soeur et l'épouse de Jupiter, si, au dire d'un poète, cette Néère l'emporte sur moi ? Courez sus à ce faiseur de vers. Bandez vos arcs; videz vos carquois; décochez sur ce mauvais plaisant vos traits les plus acérés; qu'il soit criblé au coeur, à la poitrine, jusqu'à la moelle des os. Quant à elle, qu'elle ne ressente aucun feu; que le coeur percé d'une flèche de plomb, tout son sang se fige dans ses veines."
Ainsi fut fait. Un feu dévorant me consume et mon âme embrasée se fond. Et toi, Néère, le coeur entouré d'âpres glaçons et de rochers semblables à ceux que battent les flots de la mer de Sicile ou de la fougueuse Adriatique, tu te joues avec dédain de mon amour impuissant. Ingrate, c'est pour avoir vanté tes lèvres de roses que je suis puni. Hélas ! pauvre enfant, tu ne sais pas pourquoi l'on te hait; tu ignores jusqu'où vont l'implacable vengeance des dieux et la fureur de Vénus.
Abjure, mignonne, cette fierté sauvage; que tes sentiments répondent à tes attraits. Colle sur mes lèvres ces lèvres de miel qui sont la cause de mes tourments. Aspire quelques gouttes du fiel qui me dévore; sois vaincue à ton tour et partage mes feux. Ne crains ni les dieux ni Vénus, car la jeunesse et la beauté sont au-dessus des dieux.


("Vénus demandant des armes à Vulcain" - Charles Natoire)

Dostoïevski - "Les nuits blanches"



Quelle force fait briller d'un tel feu ces yeux méditatifs et tristes ? d'où vient le sang qui irrigue ces joues pâles et creusées ? qu'est-ce qui inonde de passion les tendres traits de ce visage ? pourquoi cette poitrine se soulève-t-elle ainsi ? qu'est-ce donc qui a soudain suscité cette force, cette vie, cette beauté dans le visage de cette jeune fille, qu'est ce qui l'a fait briller de ce sourire, se vivifier d'un rire aussi éblouissant, étincelant ?... Vous regardez autour, vous cherchez quelqu'un, vous devinez...

(...)

- Je l'aime; mais ça passera, ça doit passer, ça ne peut pas ne pas passer; ça passe déjà, je le sens... Comment savoir ? Peut-être ce sera fini aujourd'hui même, parce que je le déteste, parce qu'il s'est moqué de moi, alors que vous, vous avez pleuré avec moi, ici, parce que vous ne m'avez pas rejetée, comme lui, parce que vous m'aimez, et lui, il ne m'aime pas, parce que, moi aussi, à la fin, je vous aime... Oui ! je vous aime ! je vous aime comme vous m'aimez ; et je vous l'ai dit moi-même, la première, vous l'avez entendu - et si je vous aime, c'est que vous êtes mieux que lui, que vous êtes plus honnête que lui, c'est parce que lui, lui, lui...
La pauvre petite était tellement émue qu'elle ne termina pas sa phrase, elle posa sa tête sur mon épaule, puis sur ma poitrine, et elle pleura amèrement. Je la consolais, j'essayais de lui parler, mais elle n'arrivait pas à s'arrêter; elle ne faisait que me serrer la main et me disait, au milieu de ses sanglots : "Attendez, attendez ; je vais arrêter, tout de suite ! Je veux vous dire... ne croyez pas que ces larmes... ce n'est rien, une faiblesse, attendez, ça va passer..." A la fin, elle cessa, sécha ses larmes et nous nous remîmes à marcher. Je voulais parler, mais elle me demanda encore longtemps d'attendre. Nous nous tûmes... A la fin, elle rassembla tout son courage et se mit à parler...
- Voilà, fit-elle, d'une voix faible et tremblante mais dans laquelle sonna un je ne sais quoi qui s'enfonça tout de suite dans mon coeur pour y gémir d'une façon bien douce, ne croyez pas que je sois inconstante et frivole, et que je sois capable d'oublier, de trahir si facilement, si vite... Je l'ai aimé pendant toute une année, et, je le jure, jamais, même en pensée, jamais je ne lui ai été infidèle. Cela, il l'a méprisé; il s'est moqué de moi - tant pis pour lui ! Mais il m'a fait du mal, et il m'a humiliée. Je... je ne l'aime pas, parce que je ne peux aimer que ce qui est grand, ce qui me comprend, ce qui est noble; parce que je suis ainsi moi-même, et lui, il est indigne de moi - eh bien, tant pis pour lui !
C'est mieux maintenant, parce que je me serais trompée plus tard dans mon attente, que j'aurais découvert sa vraie nature... Bon, c'est fini ! Mais, qui sait ? mon ami, poursuivit-elle en me serrant la main, qui sait ? peut-être tout mon amour n'était-il qu'un mensonge des sens, de l'imagination, peut-être n'a-t-il commencé que comme un enfantillage, par des sottises, parce que j'étais sous la surveillance de ma grand-mère ? Peut-être dois-je en aimer un autre, oui, un autre homme, un homme différent, qui me plaindrait et, et... Mais laissons cela, laissons, fit Nastenka, s'interrompant, le souffle coupé par l'émotion, je voulais juste vous dire que si, bien que je l'aime (non, que je l'ai aimé), si, malgré ce que vous direz encore... si vous sentez que votre amour est assez grand pour parvenir enfin à chasser de mon coeur celui que j'avais... si vous voulez avoir pitié de moi, si vous refusez de me laisser seule à mon destin, sans consolation, sans espoir, si vous voulez m'aimer toujours, comme vous m'aimez maintenant, alors, je le jure, ma reconnaissance... et mon amour sera finalement digne de votre amour... Me prendrez-vous la main, maintenant ?


(Vasyli Surikov - "The Boyarynia Morozova" détail)