Victor Hugo - "Les contemplations"


LIVRE PREMIER
AURORE

I
A MA FILLE

O mon enfant, tu vois, je me soumets.
Fais comme moi : vis du monde éloignée;
Heureuse ? non; triomphante ? jamais.
- Résignée! -

Sois bonne et douce, et lève un front pieux.
Comme le jour dans les cieux met sa flamme,
Toi, mon enfant, dans l'azur de tes yeux
Mets ton âme !

Nul n'est heureux et nul n'est triomphant.
L'heure est pour tous une chose incomplète;
L'heure est une ombre, et notre vie, enfant,
En est faite.

Oui, de leur sort tous les hommes sont las.
Pour être heureux, à tous - destin morose ! -
Tout a manqué. Tout, c'est à dire, hélas !
Peu de chose.

Ce peu de chose est ce que, pour sa part,
Dans l'univers chacun cherche et désire :
Un mot, un nom, un peu d'or, un regard,
Un sourire !

La gaîté manque au grand roi sans amours;
La goutte d'eau manque au désert immense.
L'homme est un puits où le vide toujours
Recommence.

Vois ces penseurs que nous divinisons,
Vois ces héros dont les fronts nous dominent,
Noms dont toujours nos sombres horizons
S'illuminent !

Après avoir, comme fait un flambeau,
Ébloui tout de leurs rayons sans nombre,
Ils sont allés chercher dans le tombeau
Un peu d'ombre.

Le ciel, qui sait nos maux et nos douleurs,
Prend en pitié nos jours vains et sonores.
Chaque matin, il baigne de ses pleurs
Nos aurores.

Dieu nous éclaire, à chacun de nos pas,
Sur ce qu'il est et sur ce que nous sommes;
Une loi sort des choses d'ici-bas,
Et des hommes !

Cette loi sainte, il faut s'y conformer,
Et la voici, toute âme y peut atteindre :
Ne rien haïr, mon enfant; tout aimer,
Ou tout plaindre !


(Fred Fieber - "Aurore")


Boris Vian - "L'écume des jours"


Colin courait dans la rue.
- Ce sera une très belle noce... C'est demain, demain matin. Tous mes amis seront là...
La rue menait à Chloé.
-Chloé, vos lèvres sont douces. Vous avez un teint de fruit. Vos yeux voient comme il faut voir et votre corps me fait chaud...
Des billes de verre roulaient dans la rue et des enfants venaient derrière.
- Il me faudra des mois, des mois, pour que je me rassasie des baisers à vous donner. Il faudra des ans de mois pour épuiser les baisers que je veux poser sur vous, sur vos mains, sur vos cheveux, sur vos yeux, sur votre cou...
Il y eut trois petites filles. Elles chantaient une ronde toute ronde et la dansaient en triangle.
- Chloé, je voudrais sentir vos seins nus sur ma poitrine, mes deux mains croisées sur vous, vos bras autour de mon cou, votre tête parfumée dans le creux de mon épaule, et votre peau palpitante, et l'odeur qui vient de vous.
Le ciel était clair et bleu, le froid vif encore, mais moins. Les arbres, tout noirs, montraient au bout de leur bois terni, des bourgeons verts et gonflés.
-Quand vous êtes loin de moi, je vous vois dans cette robe, avec des boutons d'argent, mais quand la portiez-vous donc ? Non, pas la première fois. C'était le jour du rendez-vous, sous votre manteau lourd et doux, vous l'aviez contre votre corps.
Il poussa la porte de la boutique et entra.
- Je voudrais des masses de fleurs pour Chloé !... dit-il.
- Quand doit-on les lui porter ? demanda la fleuriste.
Elle était jeune et frêle, et ses mains rouges. Elle aimait beaucoup les fleurs.
- Portez-les demain matin, et puis portez-en chez moi, qu'il y en ait plein notre chambre, des lis, des glaïeuls blancs, des roses, et des tas d'autres fleurs blanches, et mettez aussi, surtout, un gros bouquet de roses rouges...

(...)

La grande voiture blanche se frayait précautionneusement un chemin dans les ornières de la route. Colin et Chloé, assis derrière, regardaient le paysage avec un certain malaise. Le ciel était bas, des oiseaux rouges volaient au ras des fils télégraphiques en montant et descendant, comme eux, et leurs cris aigres se reflétaient sur l'eau plombée des flaques.
- Pourquoi est-on passés par là ? demanda Chloé à Colin.
- C'est un raccourci, dit Colin. C'est obligatoire. La route ordinaire est usée. Tout le monde a voulu y rouler parce qu'il y faisait beau tout le temps, et maintenant, il ne reste que celle-ci. Ne t'inquiète pas, Nicolas sait conduire.
- C'est cette lumière, dit Chloé.
Son coeur battait vite, comme serré dans une coque trop dure. Colin passa son bras autour des épaules de Chloé, et prit le cou gracieux entre ses doigts, sous les cheveux, comme on prend un petit chat.
- Oui, dit Chloé en rentrant la tête dans les épaules, car Colin la chatouillait, touche-moi, j'ai peur d'être seule.


(Illustration graphiste : June Pla)

Lou Andreas-Salomé - "L'érotisme"


L'EROTISME ET L'ART

Nous discernons bien plus qu'autrement ce que sont les ultimes, les véritables stimulations de l'érotisme dès que nous le comparons à d'autres naissances par lesquelles l'imagination s'exprime avec énergie, en particulier celles de la création artistique. Assurément on se trouve ici en présence d'une parenté profonde, - on dirait presque : d'une parenté de sang, puisque, dans l'acte de l'artiste, des forces archaïques entrent en jeu et se font jour, avec une émotion passionnée, sous celles qui ont été individuellement acquises : dans un cas comme dans l'autre comportant des synthèses mystérieuses du passé et du présent, ce qui est l'expérience fondamentale, et dans les deux cas l'ivresse de leur interaction secrète. (...) Et si déjà l'on peut qualifier la sexualité de réveil de ce qu'il y a en l'homme de plus archaïque, de sa mémoire corporelle, il est tout aussi vrai, s'agissant de l'artiste créateur, que chez lui la sagesse héréditaire doit en quelque sorte se changer en la plus personnelle des réminiscences, en association avec ce qu'il a de plus actuel, de plus particulier, une espèce d'appel lancé par le bouleversement d'une certaine heure pour le tirer du sommeil du passé.
Mais dans l'acte créateur, l'excitation physiologique dont s'accompagne ce bouleversement n'a, au sein de la mobilisation de tout l'être, que la finalité d'un élément adventice, tandis que le résultat proprement dit apparaît comme produit intellectuel des associations les plus individuelles; au contraire, dans la sexualité, les processus physiologiques ne permettent à l'exaltation spirituelle d'être entraînée par cette agitation qu'en tant qu'épiphénomène, ne se souciant d'aucune autre "oeuvre" que de l'existence corporelle d'une enfant. C'est pourquoi l'érotisme exprime, tellement plus que l'esthétique, son ivresse en de purs fantasmes, des images tellement "plus mensongères". Certes, chez l'artiste aussi, son état particulier fait, en chaque cas, irruption à travers l'état normal, comme une anomalie, un viol du présent, du donné fermement hiérarchisé, par l'interaction excitante, en cet état, d'exigences du passé et de l'avenir. Mais ce "comportement amoureux envers sa propre intimité", qui est aussi ce qu'il a de plus précieux, trouve et son ultime explication et son exaucement final sur un plan spirituel, se concentre et se réalise plus ou moins totalement dans son oeuvre, alors que l'état général érotique, manquant de cette justification par l'aboutissement, reste enclavé dans l'affairement du reste de la vie, sous la forme d'une espèce particulière d'excentricité, ou en tout cas d'anormalité.
Quoique l'artiste, pour cette raison, puisse laisser bien plus librement que l'amant la bride sur le cou à son imagination, n'étant pas limité comme lui par des relations vitales avec une réalité qui s'impose concrètement à lui, en l'objet de son amour, il reste qu'en fait seul le créateur intègre son imaginaire à une telle réalité; que lui seul crée la réalité nouvelle à partir de ce qui existe, tandis que l'amant ne peut, telle est son impuissance, que la décorer de ses fantasmes. Aussi, au lieu de pouvoir se reposer dans l'harmonie enfin atteinte de l'oeuvre coupée du créateur, la poésie de l'amour erre, toujours incomplète, à travers la totalité de la vie, cherchant, offrant ses dons, et, dans ses oeuvres extérieures, tragique en ce qu'elle ne peut ni se libérer, lorsqu'elle se pense elle-même du fait physiologique de son objet, ni non plus se limiter à lui. L'amour devient ainsi ce qui se rôde en nous de plus corporel, comme aussi totalement au corps en tant que symbole, qu'hiéroglyphe physiologique de ce qui voudrait se glisser dans notre âme par la porte des sens, pour éveiller en eux leurs rêves les plus audacieux : mêlant donc partout à la possession le sentiment vague de l'inaccessible, mariant partout l'exaucement et le renoncement, comme différents, non de nature, mais de degré. Cette manière dont l'amour fait de nous des créateurs, au-delà de nos forces, l'élève au rang d'incarnation de toute quête, non seulement entre nous et l'objet de notre désir érotique, mais entre nous et toute haute valeur vers laquelle nous projetons en lui nos rêves.


(Salvador Dali - Rêve de Venus)

Alain Finkielkraut - "La sagesse de l'amour"
























Ensemble, mais pas encore

Je t'aime. Toi ? Tes mérites ? L'éclat de ton sourire ? La grâce de ta silhouette ? Ta fragilité ? Ton caractère ? Tes hauts faits ou le seul fait, miraculeux, de ton existence ? "On n'aime jamais les personnes, mais seulement les qualités, affirme Pascal. Celui qui aime quelqu'un à cause de sa beauté l'aime-t-il ? Non, car la petite vérole qui tuera la beauté sans tuer la personne fera qu'il ne l'aimera plus". Selon Hegel, au contraire, aimer c'est attribuer une valeur positive à l'être même de celui qu'on aime indépendamment de ses actes ou de ses propriétés singulières et périssables. Proust apporte une contribution inédite à ce vénérable débat, en donnant tort à tout le monde. L'amour ne s'adresse ni à la personne ni à la particularité, il vise l'énigme de l'Autre, sa distance, son incognito, cette façon qu'il a de ne jamais être de plain-pied avec moi, même dans nos moments les plus intimes. Le toi du "je t'aime" n'est pas exactement mon égal ou mon contemporain, et l'amour est l'investigation éperdue de cet anachronisme. Des amants, l'on peut dire "selon une formule qui résume l'égalité, la justice, la caresse, la communication et la transcendance - formule admirable de précision et de grâce, qu'ils sont "ensemble mais pas encore" ("L'attente, l'oubli" Maurice Blanchot)" ("Maurice Blanchot" Levinas).

(...)

Parce que la passion n'est pas un acte de connaissance, on la range dans la rubrique des fantasmes. Parce que l'amoureux n'est pas toujours clairvoyant, on dit qu'il déraisonne. En réalité, si déraison il y a, elle n'est pas déconnection mais rencontre, elle ne tient pas , comme dans la psychose ordinaire à l'oubli de l'Autre, mais à son irruption. L'amour a ceci de terrible qu'il détruit toutes les barrières, toutes les procédures, toutes les conventions qui maintiennent le commerce des hommes à une température moyenne, et protègent la vie quotidienne du visage d'autrui. Dans l'amour, l'Autre vous arrive du dehors, s'installe en vous, et vous reste étranger. Il vous atteint, jusqu'à accaparer tout le champ de votre conscience, et se dérobe à votre atteinte.

(...)

Mais on ne quitte pas le coeur léger le monde de la représentation. L'ombre suscite le regret de la proie, et les incertitudes sans cesse renaissantes de l'amoureux réclament épisodiquement de s'apaiser en connaissance. Nulle passion sans combat contre la passion, sans aspiration - au moins momentanée - à retourner au paradis perdu de la clarté et du dévoilement.


(Photographies : Mona Kuhn)

Stefan Zweig - "Destruction d'un coeur" - II


Je ne suis qu'une chair douloureuse, sentait-il, je ne suis que cela, rien que ce morceau de peau brûlante ... Et cela seulement qui me ronge l'être, cela m'appartient encore, c'est ma maladie, ma mort... Je ne suis rien d'autre ... la chose que je suis devenu n'a plus rien de commun avec le "Kommissionsrat" que j'étais; elle n'a plus ni femme, ni enfant, ni argent, ni maison, ni commerce... Ce que je sens avec mes doigts, mon corps, la combustion intérieure qu'il y a en lui et qui me fait souffrir, cela seul est pour moi la réalité... Tout le reste est folie, n'a plus de sens... Car ce qui me fait mal ne fait mal qu'à moi seul... Ce qui m'inquiète n'inquiète que moi seul... On ne me comprend plus et je ne comprends plus les autres...
On est tout seul avec soi-même, jamais je ne m'en suis rendu si bien compte. Mais, à présent, je le sais, à présent que je suis là couché et que je sens la mort croître sous ma peau, maintenant, trop tard, dans ma soixante-sixième année, au moment où je vais misérablement finir, maintenant, tandis qu'elles dansent et vont se promener ou se trémousser, ces femmes indignes, maintenant je m'aperçois que je n'ai vécu que pour elles-mêmes, sans qu'elles m'en sachent aucun gré, et jamais, pas une seule heure, pour moi-même... Mais pourquoi toujours me soucier d'elles ?... Qu'ont-elles encore de commun avec moi ?... Pourquoi penser à elles, elles qui ne pensent jamais à moi ?... Plutôt crever comme un animal que de recevoir leur compassion... Qu'ai-je encore de commun avec elles ?... "
Peu à peu, reculant pas à pas, la douleur le quitta : cette main infernale ne fouillait plus dans son corps martyrisé, comme une griffe embrasée. Mais il restait quelque chose de sourd, quelque chose qui ne méritait plus le nom de douleur, quelque chose d'étrange qui pesait sur lui et semblait creuser en son être une galerie intérieure.
Le vieil homme gisait là, les yeux fermés, et toute sa force d'attention était concentrée sur ce qui le tiraillait et le consumait ainsi doucement : il lui semblait que cette puissance étrange et inconnue creusait quelque chose en lui, d'abord avec un instrument aigu, et puis maintenant avec un instrument plus émoussé; il lui semblait que quelque chose se désagrégeait et se déliait, fibre à fibre, dans l'intérieur invisible de son corps. Cela ne le déchirait plus sauvagement; cela ne lui faisait plus mal. Cependant, il y avait là quelque chose qui couvait et se corrompait silencieusement en lui, quelque chose qui commençait à mourir.
Tout ce qu'il avait vécu, tout ce qu'il avait aimé, passait dans cette flamme à la lente combustion, brûlait noir et fumeux avant de tomber effrité et carbonisé dans les cendres tièdes de l'indifférence. Quelque chose s'accomplissait, tandis qu'il était ainsi couché et que, furieusement, il passait en revue son existence. Quelque chose touchait à sa fin. Qu'est ce qui se passait ? Il était là à guetter et à épier en lui-même.
Et peu à peu commença la destruction de son coeur.



Il était là, couché, les yeux clos, le vieil homme, dans la chambre, baignée de crépuscule. Il était encore à demi éveillé et déjà il rêvait à demi. Et voilà que mi-sommeillant, mi-veillant, il ressentit confusément de bizarres impressions : il lui semblait que de quelque part (d'une plaie qui n'était pas douloureuse et qu'il ne connaissait pas), quelque chose d'humide, quelque chose de brûlant, coulait doucement,sans bruit, vers l'intérieur de son être; il lui semblait que du sang coulait dans son propre sang. Cet épanchement invisible, très faible, ne lui faisait pas mal. Comme des larmes qui coulent avec lenteur, tièdes et discontinues,, ainsi tombaient les gouttes de sang, et chacune d'elles venaient le frapper en plein coeur. Mais le coeur, le coeur plongé dans l'obscurité, ne faisait entendre aucun son; il absorbait en lui silencieusement ce flot étranger. Il l'absorbait comme une éponge; il en devenait plus lourd, toujours plus lourd, et déjà il y avait un gonflement, déjà il y avait une enflure dans l'étroite structure de sa poitrine. Peu à peu, devenu plein et dépassant son propre poids, le coeur commençait à tirer légèrement vers le bas, à tendre les ligaments, à dilater les muscles bien tendus, et, toujours douloureux, il pressait et pesait plus lourdement, devenu déjà d'une grosseur énorme et suivant la poussée de sa propre pesanteur. Et maintenant (comme cela faisait mal!) maintenant, ce lourd organe se détachait, maintenant, il commençait à s'affaisser. Sans mouvement brusque, sans déchirure, tout lentement, il se détachait des fibres de la chair, - tout un fruit qui tombe !Non, il se détachait comme une éponge pleine d'un liquide qu'elle a absorbé, il descendait plus bas, toujours plus bas, dans quelque chose de tiède et de vide, quelque part, dans un espace sans nom qui était situé hors de lui-même et qui ressemblait à une nuit vaste et infinie. Et, brusquement, voici qu'un affreux silence se produisit à l'endroit où, tout à l'heure encore, se trouvait ce coeur chaud et coulant goutte à goutte : il y avait là une fissure, un vide sinistre et glacé. On n'entendait plus de battement, on n'entendait plus de goutte tomber : l'intérieur était devenu entièrement muet, tout à fait mort. Et, noire et creuse comme un cercueil, la poitrine frissonante se bombait autour de ce néant incompréhensiblement muet.
Cette sensation de rêve dans laquelle il se trouvait plongé était si forte et son trouble si profond que le vieil homme, lorsqu'il se réveilla, porta involontairement la main au côté gauche de sa poitrine, pour voir si réellement son coeur n'existait plus. Mais, Dieu soit loué ! quelque chose battait encore, sourd et rythmique, sous le tatônnement du doigt, et pourtant il semblait que ce n'était là qu'un battement étouffé, résonnant dans le vide, et que le coeur, lui, avait disparu. En effet, par un phénomène étrange, il avait l'inpression que son propre corps s'était défait de lui-même. Aucune douleur ne le tiraillait plus, aucun souvenir ne crispait plus ses nerfs torturés; tout, dans son être, était là muet, rigide et pétrifié.


(Laetitia Sieffermann - "Dissection des maux")

Stefan Zweig - "Destruction d'un coeur" - I



Mon Dieu ! comme elle était belle dans sa courte robe claire, et le soleil mettait une poussière d'or dans ses blonds cheveux ! Et avec quel bonheur ses jeunes membres sentaient leur propre légèreté en bondissant et en marchant, enivrés et enivrant les autres par cette docilité aisée et rythmique des articulations !
Maintenant, elle jetait fièrement en l'air la balle blanche de tennis, puis une seconde balle et une troisième; c'était merveille de voir comment, se courbant et attrapant les balles, la svelte tige de son corps de jeune fille se balançait et ensuite se détendait comme un ressort pour saisir la dernière balle. Il ne l'avait jamais vue ainsi, tellement embrasée par les flammes de la joie - elle même flamme blanche, fuyante et flottante, avec la fumée argentée du rire au-dessus de l'ardeur flamboyante du corps : jeune déesse surgie à la façon de Pan des lierres de ce jardin méridional et du bleu tendre du lac miroitant. Jamais chez elle ce corps menu et nerveux, dans l'ardeur du jeu, ne s'était tendu avec une frénésie de danse aussi vive. Jamais, non jamais il ne l'avait vue ainsi, dans leur ville morne, à l'étroit dans ses murailles, jamais il n'avait entendu, soit dans leur appartement, soit dans la rue, sa voix se dégager ainsi, comme un air léger d'alouette, de l'étouffement terrestre du gosier pour s'épanouir en une sérénité presque chancelante; non, non, jamais elle n'avait été si belle. Le vieil homme la regardait fixement, devenue tout yeux devant elle. Il avait tout oublié, il ne voyait que cette flamme blanche et fugitive, et il serait resté là, à aspirer sans fin son image d'un regard passionné, si, d'un preste mouvement sur elle-même, la jeune fille en bondissant toute haletante n'avait pas attrapé la dernière avec lesquelles elle jonglait, après quoi elle la serra contre sa poitrine en regardant autour d'elle avec un rire plein de fierté - pouvant à peine respirer, tout essoufflée et transpirant de chaleur.
"Brava, brava", firent en applaudissant comme après un air d'opéra, les trois hommes qui avaient assisté avec admiration à son adroite jonglerie. Ces voix gutturales réveillèrent le vieil homme de son engourdissement. Il les dévisagea avec colère.
"Les voilà, les brigands, disaient les battements de son coeur - les voilà ... Mais lequel d'entre eux... Quel est celui des trois qui l'a eue ? Commes ils sont finement habillés, parfumés et rasés, ces fainéants ! À leur âge, nous autres, nous étions assis au bureau, avec nos pantalons rapiécés, et nous éculions nos chaussures en visitant les clients... Peut-être qu'il en est encore ainsi aujourd'hui de leurs pères, qui pour eux s'ensanglantent les ongles à force de travail... Mais eux se promènent de par le monde, volent au Bon Dieu la sainte journée, ont de bruns visages sans souci et des yeux clairs pleins d'effronterie... Dans ces conditions il et facile d'être frais et content, et on n'a qu'à jeter quelques paroles mielleuses à une vaniteuse enfant pour qu'aussitôt elle se glisse dans votre lit... Mais lequel des trois... lequel est-ce ?... L'un de ces individus, je le sais, aperçoit à travers sa robe sa nudité et se dit en faisant claquer la langue : "Celle là, je l'ai eue." Il l'a tenue chaude et sans voile dans ses bras et il pense : "Ce soir encore, elle sera à moi." Et il lui fait signe de l'oeil... Oh ! ce chien !... Pouvoir le cravacher, le fouetter à mort, ce chien-là !"


("Reggie and Laurie Doherty" - London 1908)



Fabrice Hadjadj - "La profondeur des sexes"


La mise à nu

Ce qui à première vue distingue l'homme des autres animaux, c'est la peau de bête. Dès qu'il sort de la grotte, on l'aperçoit qui vous accueille, telle une grande dame frileuse, vêtu de renard ou de vison. S'il a des plumes, on peut être sûr que c'est un chef. Rien ne signale mieux son humanité. Le vrai naturisme, pour le primitif, c'est d'avoir des habits. Seul un moderne empêtré dans ses artifices songe à renouveler son abonnement au camp nudiste. Mais les occasions solennelles le rappellent à sa vraie nature. Il s'habille d'une queue-de-pie, se coiffe d'une toque d'astrakan, se corsette d'un bustier lui faisant une taille de guêpe. Parfois même, il enfile un slip kangourou, hop! au saut du lit. Et c'est toujours cela qui le différencie du kangourou. Sa poche n'est pas une sécrétion de sa substance. Il la fabrique, il l'achète. Il hésite avec le caleçon à fleurs. L'adolescente s'en plaint en des vers poignants où s'énonce le cornélien dilemme du samedi soir :

Les bêtes sont à poils et ne sont jamais nues,
Elles ont une robe et ne sont pas vêtues
Et moi qui suis meilleure, avant d'aller en boum,
Je n'ai rien à me mettre et j'ai un dressing room...

Elle se sent d'autant plus démunie que ce vêtement qu'elle désespère de mettre, dans sa coquetterie, est précisément celui qui doit provoquer l'envie de le lui retirer. À moins qu'elle n'ait l'audace d'une pudeur profonde. Car la vraie pudeur, menée jusqu'au bout, ne rajuste sa mise que pour une plus complète mise à nu. Hegel l'explique à sa manière : "L'homme doit chercher à cacher, comme quelque chose qui ne répond nullement à la noblesse de l'âme, les parties du corps telles que le bas-ventre, la poitrine, le dos, les jambes, qui servent simplement aux fonctions animales et n'ont aucune destination ou expression immédiatement spirituelles." L'esprit se manifeste par le visage et par les mains, qui parlent autant que la langue. En voilant le reste du corps, le vêtement permet le déploiement de cette parole qui peut dénuder jusqu'au coeur.


(Anne-Laure Soyer - "Plumage")

Radiguet - "Le diable au corps"



Quand elle dormait ainsi, sa tête appuyée contre un de mes bras, je me penchais sur elle pour voir son visage entouré de flammes. C'était jouer avec le feu. Un jour que je m'approchais trop sans pourtant que mon visage touchât le sien, je fus comme l'aiguille qui dépasse d'un millimètre la zone interdite et appartient à l'aimant. Est-ce la faute de l'aimant ou de l'aiguille ? C'est ainsi que je sentis mes lèvres contre les siennes. Elle fermait encore les yeux, mais visiblement comme quelqu'un qui ne dort pas. Je l'embrassai, stupéfait de mon audace, alors qu'en réalité c'était elle qui, lorsque j'approchais de son visage, avait attiré ma tête contre sa bouche. Ses deux mains s'accrochaient à mon cou; elles ne se seraient pas accrochées plus furieusement dans un naufrage. Et je ne comprenais pas si elle voulait que je la sauve, ou bien que je me noie avec elle.

(...)

Le sommeil nous avait surpris dans notre nudité. A mon réveil, la voyant découverte, je craignis qu'elle n'eût froid. Je tâtai son corps. Il était brûlant. La voir dormir me procurait une volupté sans égale. Au bout de dix minutes, cette volupté me parût insupportable. J'embrassai Marthe sur l'épaule. Elle ne s'éveilla pas. Un second baiser, moins chaste, agit avec la violence d'un réveil-matin. Elle sursauta, et, se frottant les yeux, me couvrit de baisers, comme quelqu'un qu'on aime et qu'on retrouve dans son lit après avoir rêvé qu'il est mort. Elle, au contraire, avait cru rêver ce qui était vrai, et me retrouvait au réveil.
Il était déjà onze heures. Nous buvions notre chocolat, quand nous entendîmes la sonnette. Je pensai à Jacques : "Pourvu qu'il ait une arme." Moi qui avais si peur de la mort, je ne tremblais pas. Au contraire, j'aurais accepté que ce fût Jacques, à condition qu'il nous tuât. Toute autre solution me semblait ridicule.
Envisager la mort avec calme ne compte que si nous l'envisageons seul. La mort à deux n'est plus la mort, même pour les incrédules. Ce qui chagrine, ce n'est pas de quitter la vie, mais de quitter ce qui lui donne un sens. Lorsqu'un amour est notre vie, quelle différence y a-t-il entre vivre ensemble ou mourir ensemble ?

(...)

Ma soi-disant idée fixe de la posséder comme ne l'avait pu posséder Jacques, d'embrasser un coin de sa peau après lui avoir fait jurer que jamais d'autres lèvres que les miennesne s'y étaient mises, n'était que du libertinage. Me l'avouais-je ? Tout amour comporte sa jeunesse, son âge mûr, sa vieillesse. Étais-je à ce dernier stade où déjà l'amour ne me satisfaisait plus sans certaines recherches. Car si ma volupté s'appuyait sur l'habitude, elle s'avivait de ces mille riens, de ces légères corrections infligées à l'habitude. Ainsi, n'est-ce pas d'abord dans l'augmentation des doses, qui vite deviendraient mortelles, qu'un intoxiqué trouve l'extase, mais dans le rythme qu'il invente, soit en changeant ses heures, soit en usant de supercheries pour dérouter l'organisme.


(André Favory - "Le repos du modèle")

Maupassant - "Notre coeur"


Oh ! Il n'était pas aveugle; il s'enfonçait peu à peu dans ce sentiment comme un homme se noie par fatigue, parce que sa barque a sombré et qu'il est trop loin des côtes. Il la connaissait autant qu'on pouvait la connaître, la prescience de la passion ayant surexcité sa clairvoyance, et il ne pouvait plus s'empêcher de penser à elle indéfiniment. Avec une obstination infatigable, il cherchait toujours à l analyser, à éclairer ce fond obscur d'âme féminine, cet incompréhensible mélange d'intelligence gaie et de désenchantement, de raison et d enfantillage, d'affectueuse apparence et de mobilité, tous ces contradictoires penchants réunis et coordonnés pour former un être anormal, séducteur et déroutant.
Mais pourquoi le séduisait elle ainsi ? Il se le demandait indéfiniment et le comprenait mal, car, avec sa nature réfléchie, observatrice et fièrement modeste, il eût du rechercher logiquement dans une femme les antiques et tranquilles qualités de charme tendre et d'attachement constant qui semblent devoir assurer le bonheur d'un homme.
Mais il rencontrait en celle-là quelque chose d'inattendu, une sorte de primeur de la race humaine, excitante par sa nouveauté, une de ces créatures qui sont le commencement d'une génération, qui ne ressemblent pas à ce qu'on a connu, et qui répandent autour d'elles, même par leurs imperfections, l'attrait redoutable d'un éveil.
(...)

Jalouse de la musique avec Massival, de la littérature avec Lamarthe, et toujours de quelque chose, mécontente des demi-succès qu'elle obtenait, impuissante à tout chasser devant elle dans ces âmes d'hommes ambitieux, d'hommes en renom ou d'artistes pour qui la profession est une maîtresse dont rien ni personne ne peut les détacher, elle en rencontrait un pour la première fois à qui elle était tout. Il le lui jurait au moins. Seul, le gros Fresnel l'aimait autant, assurément. Mais c'était le gros Fresnel. Elle devinait que jamais personne n'avait été possédé par elle de cette façon; et sa reconnaissance égoïste pour le garçon qui lui donnait ce triomphe prenait des allures de tendresse. Elle avait besoin de lui maintenant, besoin de sa présence, besoin de son regard, besoin de son asservissement, besoin de cette domesticité d'amour. S'il flattait moins que les autres sa vanité, il flattait d'avantage ces souveraines exigences qui gouvernent l'âme et la chair des coquettes, son orgueil et son instinct de domination, son instinct féroce de calme femelle.
Commet un pays dont on s'empare, elle accapara sa vie peu à peu par une succession de petits envahissements plus nombreux chaque jour. Elle organisait des fêtes, des parties au théâtre, des diners au restaurant, pour qu'il en fût; elle le traînait derrière elle avec une satisfaction de conquérante, ne pouvant plus se passer de lui ou plutôt de l'esclavage auquel il était réduit.
Il la suivait, heureux de se sentir ainsi choyé, caressé par ses yeux, par sa voix, par tous ses caprices; et il ne vivait plus que dans un transport de désir et d'amour, affolant et brûlant comme une fièvre chaude.

(...)

Enfiévré de cette fièvre irritante, intolérable, que les peines de l'âme éveillent dans la chaleur du lit, Mariolle s'agitait, entraîné comme un homme qui glisse sur une pente par l'enchaînement de ses suppositions. Parfois il essayait d'en arrêter la marche et d'en briser la suite; il cherchait, il trouvait, il savourait des réflexions justes et rassurantes; mais un germe de peur était en lui dont il ne pouvait entraver l'accroît.
Pourtant qu'avait il à lui reprocher ? Rien autre chose que de n'être pas toute pareille à lui, de ne pas comprendre la vie comme lui, et de n'avoir pas dans le coeur un instrument de sensibilité tout à fait d'accord avec le sien.


(René Lelong - "Sarah Bernhardt à l'Opéra de Paris")

Hume - "Traité de la nature humaine"


PARTIE II : DE L AMOUR ET DE LA HAINE

Section XI
De la passion amoureuse ou de l'amour entre les sexes

L'appétit d'engendrer, contenu dans certaines limites, est évidemment d'une espèce plaisante et se trouve fortement relié avec toutes les émotions agréables. La joie, la gaieté, la vanité et la tendresse, toutes stimulent ce désir; aussi bien que la musique, la danse, le vin et la bonne chère. De l'autre côté, la tristesse, la mélancolie, la pauvreté, l'humilité la détruisent. A partir de cette propriété, il n'est pas difficile de concevoir pourquoi il doit être mis en rapport avec le sens de la beauté.
Mais il existe un autre principe qui contribue au même effet. J'ai observé que la direction parallèle des désirs constitue une relation réelle et qu'elle produit, tout autant qu'une ressemblance dans leur sensation, une connexion entre eux. Pour que nous puissions tout à fait comprendre l'étendue de cette relation, nous devons considérer qu'un désir principal peut s'accompagner de désirs subordonnés qui lui sont connectés; et s'il existe d'autres désirs parallèles à ceux-ci, c'est par leur moyen qu'ils se relient au principal. Ainsi la faim peut-elle bien souvent être considérée comme l'inclination première de l'âme; le désir d'accéder à la nourriture étant une inclination seconde, puisqu'il est absolument nécessaire à la satisfaction de cet appétit. Par conséquent, si un objet, par quelques qualités séparées, nous incline à prendre de la nourriture, il accroît naturellement notre appétit; au contraire, tout ce qui nous incline à nous en écarter s'oppose à la faim et diminue notre inclination pour ces aliments. Or il est évident que la beauté a le premier effet et la laideur, le second. C'est la raison pour laquelle la beauté déclenche en nous un appétit plus aiguisé pour nos aliments et que la laideur suffit à nous dégoûter du plat le plus savoureux que l'art culinaire ait jamais conçu. Tout cela s'applique sans peine à l'appétit de génération.
A partir de ces deux relations, savoir : la ressemblance et un désir parallèle, se noue entre la saisie de la beauté, l'appétit physique et la bienveillance, une connexion telle qu'ils deviennent en quelque sorte inséparables. Et nous découvrons par expérience qu'il importe peu que cette connexion commence par l'une ou l'autre de ces composantes, puisque chacune s'accompagne presque sûrement des affections qui lui sont reliées. Celui qui brûle de désir sexuel ressent au moins une tendresse momentanée envers son objet qu'il embellit en même temps par l 'imagination; tandis que beaucoup d'autres commencent par la tendresse et l'estime pour l'esprit et le mérite de la personne, et progressent de là vers les autres passions. Mais l'espèce la plus ordinaire d'amour est celle qui commence par s'éprendre de la beauté et diffuse par la suite pour se transformer en tendresse et en appétit physique. La tendresse ou l'estime, et l'appétit de génération sont trop éloignés pour s'unir aisément l'un à l'autre. La première est peut-être la passion la plus subtile de l'âme; la seconde, la plus grossière et la plus vulgaire. L'amour de la beauté, placé dans un juste milieu entre elles, participe à la nature de l'une et de l'autre. De là son aptitude singulière à produire les deux autres.


(Dessin de Fritz Willis)