Racine - "Phèdre"


PHÈDRE

Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d'Égée
Sous les lois de l'hymen je m'étais engagée,
Mon repos, mon bonheur semblait être affermi,
Athènes me montra mon superbe ennemi.
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue;
Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler;
Je sentis tout mon corps et transir et brûler.
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,
D'un sang qu'elle poursuit tourments inévitables
Par des voeux assidus je crus les détourner :
je lui bâtis un temple, et pris soin de l'orner;
De victimes moi-même à toute heure entourée,
je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée.
D'un incurable amour remèdes impuissants !
En vain sur les autels ma main brûlait l'encens :
Quand ma bouche implorait le nom de la Déesse,
J'adorais Hippolyte; et le voyant sans cesse,
Même au pied des autels que je faisais fumer,
J'offrais tout à ce Dieu que je n'osais nommer.

(...)

ARICIE

Que mon coeur, chère Ismène, écoute avidement
Un discours qui peut-être a peu de fondement !
Ô toi qui me connais, te semblait-il croyable
Que le triste jouet d'un sort impitoyable,
Un coeur toujours nourri d'amertume et de pleurs,
Dût connaître l'amour et ses folles douleurs ?
Reste du sang d'un roi, noble fils de la terre,
Je suis seule échappée aux fureurs de la guerre.
J'ai perdu, dans la fleur de leur jeune saison,
Six frères, quel espoir d'une illustre maison !
Le fer moissonna tout, et la terre humectée
But à regret le sang des neveux d'Érechtée.
Tu sais, depuis leur mort, quelle sévère loi
Défend à tous les Grecs de soupirer pour moi :
On craint que de la soeur les flammes téméraires
Ne raniment un jour la cendre de ses frères.
Mais tu sais bien aussi de quel oeil dédaigneux
Je regardais ce soin d'un vainqueur soupçonneux.
Tu sais que de tout temps à l'amour opposée,
Je rendais souvent grâce à l'injuste Thésée
Dont l'heureuse rigueur secondait mes mépris.
Mes yeux alors, mes yeux n'avaient pas vu son fils.
Non que par les yeux seuls lâchement enchantée,
J'aime en lui sa beauté, sa grâce tant vantée,
Présents dont la nature a voulu l'honorer,
Qu'il méprise lui même, et qu'il semble ignorer.
J'aime, je prise en lui de plus nobles richesses,
Les vertus de son père, et non point les faiblesses.
J'aime, je l'avouerai, cet orgueil généreux
Qui jamais n'a fléchi sous le joug amoureux.
Phèdre en vain s'honorait des soupirs de Thésée :
Pour moi, je suis plus fière, et fuis la gloire aisée
D'arracher un hommage à mille autres offert,
Et d'entrer dans un coeur de toutes parts ouvert.

(...)

HIPPOLYTE

Non, non, j'ai trop de soin de votre renommée.
Un plus noble dessein m'amène devant vous :
Fuyez vos ennemis, et suivez votre époux.
Libres dans nos malheurs, puisque le ciel l'ordonne,
Le don de notre foi ne dépend de personne.
L'hymen n'est point toujours entouré de flambeaux.
Aux portes de trézène, et parmi ces tombeaux,
Des princes de ma race antiques sépultures,
Est un temple sacré formidable aux parjures.
C'est là que les mortels n'osent jurer en vain :
Le perfide y reçoit un châtiment soudain;
Et craignant d'y trouver la mort inévitable,
Le mensonge n'a point de frein plus redoutable.
Là, si vous m'en croyez, d'un amour éternel
Nous irons confirmer le serment solennel;
Nous prendrons à témoin le Dieu qu'on y révère;
Nous le prîrons tous deux de nous servir de père.
Des dieux les plus sacrés j'attesterai le nom.
Et la chaste Diane, et l'auguste Junon,
Et tous les Dieux enfin, témoin de mes tendresses,
Garantirons la foi de mes saintes promesses.

ARICIE

Le Roi vient. Fuyez, Prince, et partez promptement.
Pour cacher mon départ je demeure un moment.
Allez, et laissez-moi quelque fidèle guide,
Qui conduise vers vous ma démarche timide.

(...)

PHÈDRE

Les moments me sont chers, écoutez-moi, Thésée.
C'est moi qui sur ce fils chaste et respectueux
Osai jeter un oeil profane, incestueux.
Le ciel mit dans mon sein une flamme funeste;
La détestable Oenone a conduit tout le reste.
Elle a craint qu'Hippolyte, instruit de ma fureur,
Ne découvrît un feu qui lui faisait horreur.
La perfide, abusant de ma faiblesse extrême,
S'est hâtée à vos yeux de l'accuser lui-même.
Elle s'en est punie, et fuyant mon courroux,
A cherché dans les flots un supplice trop doux.
Le fer aurait déjà tranché ma destinée;
Mais je laissais gémir la vertu soupçonnée.
J'ai voulu, devant vous exposant mes remords,
Par un chemin plus lent descendre chez les morts.
J'ai pris, j'ai fait couler dans mes brûlantes veines
Un poison que Médée apporta dans Athènes.
Déjà jusqu'à mon coeur le venin parvenu
Dans ce coeur expirant jette un froid inconnu;
Déjà je ne vois plus qu'à travers un nuage
Et le ciel, et l'époux que ma présence outrage.
Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté,
Rend au jour, qu'ils souillaient, toute sa pureté.


(Phèdre par Cabanel)

René Char - "Fureur et Mystère"















Allégeance

Dans les rues de la ville, il y a mon amour.
Peu importe où il va dans le temps divisé.
Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler.
Il ne se souvient plus; qui au juste l'aima ?

Il cherche son pareil dans le voeu des regards
L'espace qu'il parcourt est ma fidélité.
Il dessine l'espoir et léger, l'éconduit.
Il est prépondérant sans qu'il y prenne part.

Je vis au fond de lui comme une épave heureuse.
À son insu ma solitude est son trésor.
Dans le grand méridien où s'inscrit son essor,
Ma liberté la creuse.

Dans les rues de la ville, il y a mon amour.
Peu importe où il va dans le temps divisé.
Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler.
Il ne se souvient plus, qui au juste l'aima et
L'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas ?


(Zao Wou-Ki - Sans titre)

Marc de papillon de Lasphrise - "Oeuvres poétiques"



Je l'oeilladais, mi-nue, échevelée ...

Je l'oeilladais mi-nue, échevelée,
Par un pertuis dérobé finement,
Mon coeur battait d'un tel débattement
Qu'on m'eût jugé comme en peur déréglée.

Or' j'étais plein d'une ardeur enflammée,
Ore de glace en ce frissonnement.
Je fus ravi d'un doux contentement,
Tant que ma vie en fut toute pâmée.

Là folâtrait le beau soleil joyeux,
Avec un vent, zéphyre gracieux,
Parmi l'or blond de sa tresse ondoyante,

Qui haut volante ombrageait ses genoux.
Que de beautés ! mais le destin jaloux
Ne me permit de voir ma chère attente.

(Goya - "La maya vêtue" ; "La Maya nue")

Monique Schneider - "La séduction comme parure ou comme imitation"


Parmi tant de lectures culturelles qui sont autant d'opérations visant à énucléer plus qu'à décrypter une certaine figure féminine, il est difficile de comprendre comment un rapport a pu s'établir entre la destruction symbolique du ventre et l'expulsion du Diable-Séducteur. Dans les connotations habituelles, la notion de séduction se trouve placée dans le voisinage de tout ce qui constitue l'ajout trompeur, non pas du côté de ce qui pourrait figurer une origine matricielle. Subvertissant les associations officielles, une parole de Rimbaud pourra cependant nous reconduire à cet autre regard s attachant à la pénombre féminine plus qu'aux enduits surajoutés : "O femme, monceau d'entrailles, pitié douce". La séduction insidieuse et tendre qui est solidaire de cette évocation est tout le contraire de la séduction armée et masquée, dénoncée comme une figure de déguisement. Loin de se situer du côté de ce qui apparaît en second, en une opération d'usurpation sournoise, elle trouve son lieu à l'orée de toute forme, dans une sorte d'en-deçà de toute manifestation ou figuration précise. Or cette "pitié douce" solidaire de la séduction viscérale est en réalité éprouvée comme plus dangereuse que toute forme guerrière ou explicitement maléfique de séduction.
Pour prendre seulement un exemple parmi d'autres, le domaine du langage, nous pouvons rencontrer cette figure de séduction originaire incarnée par celle que Sophocle nomme "la chanteuse" : la Sphinx. Or l'étude formaliste du langage se donne souvent pour tâche de délimiter un domaine clos maintenant extra muros toute forme d'expression située entre la ligne mélodique et le message rigoureusement articulé. rejet d'une zone mitoyenne, couvrant l'espace transitionnel de la berceuse, de ce pré-langage plaintif et envoûtant, contre lequel l'institution culturelle, tel Ulysse résistant au chant des Sirènes, doit se prémunir.


(Gustave Moreau - "Oedipe et le sphinx")

Saint-Exupéry - "Le Petit Prince"


J'appris bien vite à mieux connaître cette fleur. Il y avait toujours eu, sur la planète du petit prince, des fleurs très simples, ornées d'un seul rang de pétales, et qui ne tenaient point de place, et qui ne dérangeaient personne. Elles apparaissaient un matin dans l'herbe, et puis elles s'éteignaient le soir. Mais celle-là avait germé un jour, d'une graine apportée d'on ne sait où, et le petit prince avait surveillé de très près cette brindille qui ne ressemblait pas aux autres brindilles. Ça pouvait être un nouveau genre de baobab. Mais l'arbuste cessa vite de croître, et commença de préparer une fleur. Le petit prince, qui assistait à l'installation d'un bouton énorme, sentait bien qu'il en sortirait une apparition miraculeuse, mais la fleur n'en finissait pas de se préparer à être belle, à l'abri de sa chambre verte. Elle choisissait avec soin ses couleurs. Elle s'habillait lentement, elle ajustait un à un ses pétales. elle ne voulait pas sortir toute fripée comme les coquelicots. Elle ne voulait apparaître que dans le plein rayonnement de sa beauté. Eh ! oui. Elle était très coquette ! Sa toilette mystérieuse avait donc duré des jours et des jours. Et puis voici qu'un matin, justement à l'heure du lever du soleil, elle s'était montrée.
Et elle, qui avait travaillé avec tant de précision, dit en bâillant :
"Ah ! je me réveille à peine... Je vous demande pardon ... Je suis encore toute décoiffée..."
Le petit prince, alors, ne put contenir son admiration :
"Que vous êtes belle !
- N'est ce pas, répondit doucement la fleur. Et je suis née en même temps que le soleil..."
Le petit prince devina bien qu'elle n'était pas trop modeste, mais elle était si émouvante !
"C'est l'heure, je crois, du petit déjeuner, avait-elle bientôt ajouté, auriez-vous la bonté de penser à moi..."
Et le petit prince, tout confus, ayant été chercher un arrosoir d'eau fraîche, avait servi la fleur.

Ainsi l'avait-elle bien vite tourmenté par sa vanité un peu ombrageuse. Un jour, par exemple, parlant de ses quatre épines, elle avait dit au prince :
"Ils peuvent venir, les tigres, avec leurs griffes !
- Il n'y a pas de tigres sur ma planète, avait objecté le petit prince, et puis les tigres ne mangent pas d'herbe.
- Je ne suis pas une herbe, avait doucement répondu la fleur.
- Pardonnez-moi...
- Je ne crains rien des tigres, mais j'ai horreur des courants d'air. Vous n'auriez pas un paravent ?"
"Horreur des courants d'air... ce n'est pas de chance, pour une plante, avait remarqué le petit prince. Cette fleur est bien compliquée... "
"Le soir vous me mettrez sous globe. Il fait très froid chez vous. C'est mal installé. Là d'où je viens..."
Mais elle s'était interrompue. Elle était venue sous forme de graine. Elle n'avait rien pu connaître des autres mondes. Humiliée de s'être laissé surprendre à préparer un mensonge aussi naïf, elle avait toussé deux ou trois fois, pour mettre le petit prince dans son tort :
"Ce paravent?...
- J'allais le chercher mais vous me parliez !"
Alors elle avait forcé sa toux pour lui infliger quand même des remords.

Ainsi le petit prince, malgré la bonne volonté de son amour, avait vite douté d'elle. Il avait pris au sérieux des mots sans importance, et était devenu très malheureux.
"J'aurais du ne pas l'écouter, me confia-t-il un jour, il ne faut jamais écouter les fleurs. Il faut les regarder et les respirer. La mienne embaumait ma planète, mais je ne savais pas m'en réjouir. Cette histoire de griffes, qui m'avait tellement agacé, eût dû m'attendrir..."
Il me confia encore :
"Je n'ai alors rien su comprendre ! J'aurais dû la juger sur les actes et non sur les mots. Elle m'embaumait et m'éclairait. Je n'aurais jamais dû m'enfuir ! J'aurais du deviner sa tendresse derrière ses pauvres ruses. Les fleurs sont si contradictoires ! Mais j'étais trop jeune pour savoir l'aimer."

(...)

Il croyait ne devoir jamais revenir. Mais tous ces travaux familiers lui parurent, ce matin là, extrêmement doux. Et, quand il arrosa une dernière fois la fleur, et se prépara à la mettre à l'abri sous son globe, il se découvrit l'envie de pleurer.
"Adieu", dit-il à la fleur.
Mais elle ne lui répondit pas.
"Adieu", répéta-t-il.
La fleur toussa. Mais ce n'était pas à cause de son rhume.
"J'ai été sotte lui dit-elle enfin. Je te demande pardon. Tâche d'être heureux."
Il fut surpris par l'absence de reproches. Il restait là tout déconcerté, le globe en l'air. Il ne comprenait pas cette douceur calme.
"Mais oui, je t'aime, lui dit la fleur. Tu n'en as rien su, par ma faute. Cela n'a aucune importance. Mais tu as été aussi sot que moi. Tâche d'être heureux... Laisse ce globe tranquille. Je n'en veux plus.
-Mais le vent ...
-Je ne suis pas si enrhumée que ça... L'air frais de la nuit me fera du bien. Je suis une fleur.
-Mais les bêtes...
-Il faut bien que je supporte deux ou trois chenilles si je veux connaître les papillons. Il paraît que c'est tellement beau. Sinon qui me rendra visite ? Tu seras loin, toi. Quant aux grosse bêtes, je ne crains rien, j'ai mes griffes."
Et elle montrait naïvement ses quatre épines. Puis elle ajouta :
"Ne traîne pas comme ça, c'est agaçant. Tu as décidé de partir. Va-t'en."
Car elle ne voulait pas qu'il la vît pleurer. C'était une fleur tellement orgueilleuse...


(Charles Sillem Lidderdale - "Jeune femme à la rose rouge")

Jean Baudrillard - "L'écliptique du sexe"


La spécificité féminine est dans la diffraction des zones érogènes, dans une érogénéité décentrée, polyvalence diffuse de la jouissance et transfiguration de tout le corps par le désir : tel est le leitmotiv qui parcourt toute la révolution sexuelle et féminine, mais aussi toute notre culture du corps des Anagrammes de Bellmer aux branchements machiniques de Deleuze. Toujours et partout il n'est question que du corps, sinon anatomique, du moins organique et érogène, du corps fonctionnel dont, même dans cette forme éclatée et métaphorique, la jouissance serait la destination et le désir la manifestation naturelle. De deux choses l'une : ou le corps dans tout cela n'est qu'une métaphore (et c'est possible, mais de quoi parle alors la révolution sexuelle, et toute notre culture, qui tend désespérement au corps ?), ou alors nous sommes, avec cette parole du corps, avec cette parole de femme, entrés définitivement dans un destin anatomique, dans l'anatomie comme destin. (...) seule la séduction s'oppose radicalement à l'anatomie comme destin. Seule la séduction brise la sexualisation distinctive des corps et l'économie phallique inéluctable qui en résulte. 
Naïve est toute révolution qui croit renverser les systèmes en attaquant leur structure. La séduction est plus intelligente, elle l'est comme spontanément, avec une évidence fulgurante - elle n'a pas à se démontrer, elle n'a pas à se fonder, elle n'a pas à se justifier - elle est immédiatement là, dans le retournement en apparence de toute profondeur prétendue du réel, de toute psychologie, de toute anatomie, de toute vérité, de tout pouvoir. Elle sait, c'est son secret, qu'il n'y a pas d'anatomie, qu'il n'y a pas de psychologie, que tous les signes sont réversibles. Rien ne lui appartient, fors les apparences - tous les pouvoirs lui échappent, mais elle en réversibilise tous les signes. Qui peut s'opposer à elle ? Le seul véritable enjeu est là : dans la maîtrise et la stratégie des apparences, contre la puissance de l'être et du réel. Rien ne sert de jouer l'être contre l'être, la vérité contre la vérité - jouissance contre jouissance, pouvoir contre pouvoir : ce n'est que le piège d'une révolution du sens, d'une subversion des fondements, alors qu'il suffit d'une légère manipulation des apparences. 

(...) 

La jouissance a pris l'allure d'une exigence et d'un droit fondamental. Dernière née des droits de l'homme et de la femme, elle a accédé à la dignité d'un impératif catégorique et d'un besoin essentiel. Il est donc mal d'y contrevenir. La jouissance n'est pas le plaisir. Elle n'a même pas le charme kantien des finalités sans fin. Elle s'impose comme gestion et autogestion du désir, et nul n'est censé l'ignorer, pas plus que la loi. 
C'est ignorer que la jouissance est elle aussi réversible, c'est-à-dire qu'il peut y avoir une intensité supérieure dans l'absence ou le déni de jouissance. C'est même là, quand la fin sexuelle redevient aléatoire, que surgit quelque chose qui peut s'appeler la séduction ou le plaisir. 

(...) 

C'est ce qui transparaît dans le jeu le plus banal de la séduction : je me dérobe, tu ne me feras pas jouir, c'est moi qui te ferai jouer, et qui te déroberai ta jouissance. Jeu mouvant, dont il est faux de supposer qu'il n'est que stratégie sexuelle. Stratégie de déplacement bien plutôt (se-ducere : amener à l'écart, détourner de sa voie), de détournement de la vérité du sexe : jouer n'est pas jouir. Il y a là une sorte de souveraineté de la séduction, qui est une passion et un défi de l'ordre du signe, et qui se refuse à l'accomplissement logique de l'ordre du sexe. C'est la souveraineté du féminin, qui l'emporte à long terme, parce que c'est un ordre réversible et indéterminé. 


(Photographe inconnu) 

Lou Andreas-Salomé - "L'humanité de la femme"



En vertu de cette absence de mouvement et de cet avantage, la femme possède, au sein même de l'accentuation considérable que prend en elle la sexualité, alors qu'elle en est plus intimement dépendante et plus profondément liée à elle, un plus haut degré d'autonomie à l'égard d'une pulsion isolée de ses sens, _ plus de liberté à l'égard de tout ce qui se trouve hors d'elle même. La femme épuise donc la richesse du sexe en le vivant constamment, dans la structure de tout son être, comme quelque chose sur quoi donnent cent portes d'or et où mènent cent voies joyeuses et solennelles; elle vit d'une existence élevée au-dessus d'elle-même par la sexualité, non seulement dans le sens spécialisé du terme, mais déjà en un sens large, le plus général qui soit, abstraction faite de ses fonctions plus étroitement définies de femme et de mère. 

(...)

l'artiste de sexe masculin, en tant qu'artiste, se trouve étonnament proche de la femme et, donc, la comprend fort bien, en vertu même de ses capacités de créateur. Car celles-ci retranchent en lui une bonne part de la conscience durement soulignée, de l'objectivité et de l'activité qui sont propres au mâle, et le font apparaître mieux intégré, plus organiquement fondu avec sa création, tout comme l'est la femme; 

(...) 

Chez l'artiste, tout ce bouillonnement obscur continue bien à vivre dans son oeuvre, sous forme d'énergie créatrice, mais élevé à la dignité de la forme et de la clarté qui lui sont propres, un objet nouveau, autonome, qui était le moteur et l'occasion de tout ce processus; chez la femme, au contraire, des pulsions esthétiques primitives montent bien constamment à la surface de son être, mais, tout aussi constamment, elles sont reprises et aspirées par le flux de la vie psychique, dont le tumulte leur communique toute son ardeur, sans leur ouvrir pourtant des voies de sortie particulières. Chez la femme, on dirait que tout doit imploser pour se fondre dans la vie, au lieu d'exploser hors d'elle : il semble qu'en elle la vie tournoie sur elle-même, comme captive de sa propre perfection dans la sphéricité, comme s'il lui était aussi impossible d'en sortir sans blessure ni altération qu'au sang de jaillir hors de la peau. 

(...) 

(L'homme) Plus il s'acharne à progresser sur sa voie et plus s'approfondit, par compensation, dans ce que son désir de la femme a de plus subtil, la nostalgie d'un monde plus paisible, plus inaltérable, plus autonome, comme d'une paradis inévitablement perdu, qu'il a volontairement sacrifié. Il voudra s'assurer que la femme est à l'abri d'un ciel protecteur, et s'épanouit plus insouciamment qu'il ne lui est permis à lui-même; mais ne désirera pas cette femme à la faiblesse instable et dévorante qui s'accroche à lui comme une gaupe, pour lui mettre sur le dos toutes les responsabilités, toutes les charges. Ceux chez qui de telles exigences trouvent encore le meilleur accueil, ce sont les hommes qui, posant au Narcisse tout-puissant, calquent leur prétendue "virilité" sur le modèle qui embrume tant de cervelles féminines, parce qu'ils ont besoin, pour se mettre en appétit, d'un tel masochisme féminin, hystériquement excessif, - besoin qui révèle, en fait, une dépendance bien peu virile. Les hommes vraiment "virils", c'est-à-dire ceux qui regardent vers l'avenir, chacun à sa manière, et qu'absorbent profondément leurs tâches, ne perdent pas leur temps à de telles futilités; d'après mon expérience, ils ressentent la même horreur profonde de la femme voluptueusement asservie de l'homme que de l'émancipée béate. (...) Ce qu'ils veulent c'est une femme qui s'affirme, qui soit là, dans son monde totalement à part, dont le contact leur offre un complément de vie parfait, leur ouvre comme un pays natal, et qui possède des gardiens plus sacrés que tel ou tel homme, dont la grandeur consiste justement, dans le meilleur des cas, à pouvoir se donner en toute liberté. Certes, il peut trouver une beauté sublime, peut-être même la condition secrète de toute beauté féminine dans cette attitude : au lieu de se dresser impérieusement, comme l'homme, elle est en quelque sorte paisiblement agenouillée, comme pour obéir et se conformer à une loi; or ce n'est pas devant l'homme que la femme s'agenouille, mais - lors même que cet agenouillement exprime déjà une relation avec lui - en faveur de lui et d'elle-même, afin qu'il connaisse ce que l'âme féminine a de plus secret, et qu'il y trouve comme une promesse et une garantie silencieuses d'une harmonie ultime de tout ce qui est, - harmonie en laquelle notre docilité doit coïncider avec notre volonté la plus haute, notre humilité la plus passive avec la plus féconde de nos activités. 


(Dernière séance photo de Marilyn Monroe photographiée par Bert Stern) 


Alfred de Musset - "On ne badine pas avec l'amour"


CAMILLE 

Connaissez-vous le coeur des femmes, Perdican ? Êtes-vous sûr de leur inconstance, et savez-vous si elles changent réellement de pensée en changeant quelquefois de langage ? Il y en a qui disent que non. Sans doute, il nous faut souvent jouer un rôle, souvent mentir; vous voyez que je suis franche; mais êtes-vous sûr que tout mente dans une femme, lorsque sa langue ment ? Avez-vous bien réfléchi à la nature de cet être faible et violent, à la rigueur avec laquelle on le juge, aux principes qu'on lui impose ? Et qui sait si, forcée à tromper par le monde, la tête de ce petit être sans cervelle ne peut pas y prendre plaisir, et mentir quelquefois par passe-temps, par folie, comme elle ment par nécessité ? 


(...) 


PERDICAN

Insensés que nous sommes ! nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait, Camille ? Quelles vaines paroles, quelles misérables folies ont passé comme un vent funeste entre nous deux ? Lequel de nous a voulu tromper l'autre ? Hélas ! cette vie est elle-même un si pénible rêve : pourquoi encore y mêler les nôtres ? Ô mon Dieu, le bonheur est une perle si rare dans cet océan d'ici bas  ! Tu nous l'avais donné, pêcheur céleste, tu l'avais tiré pour  nous des profondeurs de l'abîme, cet inestimable joyau; et nous, comme des enfants gâtés que nous sommes, nous en avons fait un jouet; le vert sentier qui nous amenait l'un vers l'autre avait une pente si douce, il était entouré de buissons si fleuris, il se perdait dans un si tranquille horizon ! Il a bien fallu que la vanité, le bavardage et la colère vinssent jeter leurs rochers informes sur cette route céleste, qui nous aurait conduits à toi dans un baiser ! Il a bien fallu que nous nous fissions du mal, car nous sommes des hommes. Ô insensés ! nous nous aimons. 
Il la prend dans ses bras.

CAMILLE 

Oui, nous nous aimons, Perdican; laisse moi le sentir sur ton coeur. Ce Dieu qui nous regarde ne s'en offensera pas; il veut bien que je t'aime; il y a quinze ans qu'il le sait. 

PERDICAN 

Chère créature, tu es à moi ! 
Il l'embrasse; 
on entend un grand cri derrière l'autel.

CAMILLE

C est la voix de ma soeur de lait. 

PERDICAN

Comment est-elle ici ! je l'avais laissée dans l'escalier, lorsque tu m'as fait rappeler. Il faut donc qu'elle m'ait suivi, sans que je m'en sois aperçu. 

CAMILLE 

Entrons dans cette galerie, c'est là qu'on a crié. 

PERDICAN

Je ne sais ce que j'éprouve; il me semblent que mes mains sont couvertes de sang. 

CAMILLE 

La pauvre enfant nous a sans doute épiés; elle s'est encore évanouie; viens, portons-lui secours; hélas ! tout cela est cruel. 

PERDICAN

Non, en vérité, je n'entrerai pas; je sens un froid mortel qui me paralyse. Vas-y Camille, et tâche de la ramener. (Camille sort.) Je vous en supplie, mon Dieu ! ne faites pas de moi un meurtrier ! Vous voyez ce qui se passe; nous sommes deux enfants insensés, et nous avons joué avec la vie et la mort; mais notre coeur est pur; ne tuez pas Rosette, Dieu juste ! Je lui trouverai un mari, je réparerai ma faute; elle est jeune, elle sera riche, elle sera heureuse; ne faites pas cela, ô Dieu, vous pouvez bénir encore quatre de vos enfants. Eh bien ! Camille, qu'y a-t--il ? 
Camille rentre. 

CAMILLE

Elle est morte. Adieu, Perdican. 


(Photo de Danielle Pierre. "Camille" interprétée par Valérie Lemaire)


Paul Virilio - "Moving girl"


En fait, la séduction, le "conduire à l'écart" du seducere, prend ici une dimension cosmodynamique, la séduction est un rite de passage d'un univers à l'autre qui implique un grand départ commun pour l'humanité, le début d'une navigation des corps et des sens, de quelque chose d'immuable, vers un autre département du Temps, un espace-temps essentiellement différent puisque ressenti comme mobile, conductible, transformable, comme la création d'un second univers qui dépendrait entièrement de ce rite initial. La mise à l'écart de la séduction est donc très précisément inscrite dans la dynamique du monde, la femme n'y est pas possessive, possédée ou possédante mais attirante, cette force d'attraction est en fait gravitation, pesanteur universelle, axis mundi. Maîtresse du passage, elle a jusqu'ici effectivement organisé tout ce qui est vitesse, tout ce qui a part au mouvement de la vie des hommes, s'inscrit en elle ou entre en concurrence avec elle.
Cette bien aimée qui selon Novalis est l'abrégé de l'univers et cet univers qui n'est que le prolongement de la bien aimée, le corps de la femme se confondant avec un corps de communications, un vecteur idéal entre l'homme et le nouveau monde, il n'y a plus là un couple mais une sorte de trilogie; le mouvement solitaire du seducere ou l'accouplement sexuel nécessitant la mise en mouvement solidaire, impliquent comme troisième partenaire, le corps territorial.

(...)

"Beaucoup de femmes se sont aimées en moi", disait Franz Liszt, grand séducteur lui-même. Il y a dans cette phrase, la notion de démultiplication de la vitesse de conquête et en même temps celle d'invisibilité réciproque. Dans le rapprochement même du faire-l'amour, la technicité du séducteur ou de la séductrice crée la contradiction, l'immédiate commutation des personnes n'abolit pas l'inaccessibilité que créait précédemment la séparation de la distance et de l'écart. (...) dans la formule de Liszt, le mouvement des passions romantiques, au travers du surcroît d'énergie et d'accélération du transport amoureux, montrait une concurrence plus qu'une opposition entre le métabolique et le technique, une valorisation des rites de passage et de leur nombre, au détriment des corps eux-mêmes, de leur présence au monde.

(...)

"A cette époque là ( NDLR :au début du XX e s) , être pilote d'essai, c'était vraiment voler dans l'inconnu (...) et puis, on a maintenant une autre frustration : c'est dommage, mais on ne peut pas voler sur les avions des firmes concurrentes à cause de la compétition commerciale. Je n'ai jamais enlevé un F-15 et je le regrette. Les pilotes de compagnie, au contraire, volent sur tout puisqu'ils doivent établir des comparaisons (...) ils sont privilégiés". Au moment de prendre congé et de grimper dans son Mirage 4000, Saget ajoutera en guise d'adieu : je passe de l'autre côté ! Il y a bien un donjuanisme technologique, un "enlèvement" des engins qui remplace celui des épouses logistiques. La trilogie initiale est ici complètement modifiée et le rapport s'établit entre un unisexe (dissimulation définitive des identités physiologiques) et un vecteur technique, les contacts avec le corps de la bien-aimée ou le corps territorial disparaissant normalement, à mesure qu'augmente la dynamique du passage. (...) La technologie en faisant du rite de passage de la séduction un phénomène continu, ferait du dérèglement des sens un état permanent, un pendulaire voyage des consciences qui n'aurait comme pôles absolus que la naissance et la mort et serait la fin des religions et des philosophies. En somme cesserait la discrimination faite par Héraclite entre veille et sommeil : "Ceux qui dorment sont dans des mondes séparés, ceux qui sont éveillés sont dans un monde commun", la lumière des moteurs éteindrait en quelque sorte normalement celle de la Raison comme idéal de l'activation de l'homme éveillé et senseur du réel, prétention à un état de veille dans un monde donné comme commun.


(Photo : Jean Martin Charcot)