Stefan Zweig - "Lettre d'une inconnue"







 








Mais je connais aujourd'hui encore exactement, mon bien-aimé, le jour et l'heure où je m'attachai à toi entièrement et pour toujours. J'avais fait une promenade avec une camarade de classe, et nous étions en train de parler devant la porte. Une automobile arriva; elle s'arrêta et, avec ton allure impatiente et comme élastique, qui me ravit aujourd'hui encore, tu sautas du marchepied et tu te dirigeas vers la porte. Je ne sais quelle puissance inconsciente me poussa à aller t'ouvrir; je me retrouvai sur ton passage; nous nous heurtâmes presque. Tu me regardas de ce regard chaud, doux et enveloppant qui était comme une caresse; tu me souris d'un sourire que je ne puis qualifier autrement que de tendre, et tu me dis d'une voix douce et presque familière : "Merci beaucoup, mademoiselle." 
Il n'en fallut pas plus, mon bien-aimé. Mais, depuis cette seconde, depuis que j'eus senti sur moi ce regard doux et tendre, je fus tout entière à toi. Je me suis rendu compte plus tard - bien rapide
ment certes - que ce regard qui embrasse, ce regard qui attire comme un aimant, qui à la fois vous enveloppe et vous déshabille, ce regard de séducteur-né, tu le prodigues à toute femme qui passe près de toi, à toute vendeuse qui te sert dans un magasin, à toute servante qui t'ouvre la porte; je me suis rendu compte que chez toi ce regard n'a rien de conscient, qu'il n'y a en lui ni volonté, ni inclination, mais que ta tendresse pour les femmes, inconsciemment, lui donne un air doux et chaud, lorsqu'il se tourne vers elles. Mais moi - enfant de treize ans -, je ne soupçonnais pas tout cela : je fus comme plongée dans un fleuve de feu. Je crus que cette tendresse ne s'adressait qu'à moi, à moi seule; cette unique seconde suffit à éveiller la femme en l'adolescente que j'étais, et cette femme fut à toi pour toujours.

(...)

Avant de nous quitter nous avions fixé un rendez-vous pour un autre soir. J'y vins, et de nouveau ce fut merveilleux. Tu me donnas encore une troisième nuit. Puis tu me dis que tu étais obligé de partir en voyage - oh ! ces voyages, comme je les détestais, depuis mon enfance ! - et tu me promis, aussitôt que tu serais revenu, de m'en aviser. je te donnai mon adresse, poste restante, car je ne voulais pas te dire mon nom. Je gardais mon secret. De nouveau, tu me donnas quelques roses au moment de l'adieu - des roses en guise d'adieu ! 
Chaque jour, pendant deux mois, j'allai voir poste restante... mais non, pourquoi te décrire ces tourments infernaux de l'attente, du désespoir ? Je ne t'accuse pas; je t'aime comme tu es : ardent et oublieux, dévoué et infidèle; je t'aime ainsi, rien qu'ainsi, comme tu as toujours été et comme tu es encore. Tu étais revenu depuis longtemps; tes fenêtres éclairées me l'apprirent, et tu ne m'as pas écrit. Je n'ai pas une ligne de toi, maintenant, à ma dernière heure, pas une ligne de toi, toi à qui j'ai donné ma vie. j'ai attendu, attendu comme une désespérée. Mais tu ne m'as pas appelée, tu ne m'as pas écrit une ligne... 

(...)

Mais peut-être veux tu savoir comment j'ai pu l'élever ainsi, dans le luxe, comment j'ai pu faire pour lui offrir cette vie éclatante et joyeuse des enfants du grand monde ? Mon bien-aimé, je te parle du fond de l'ombre. Je n'ai pas de honte, je vais te le dire, ne t'effraie pas; mon bien-aimé, je me suis vendue. Je ne suis pas précisément devenue ce qu'on appelle une fille de la rue, une prostituée, mais je me suis vendue. J'ai eu de riches amis, des amants fortunés; tout d'abord, je les ai cherchés, puis ce furent eux qui me cherchèrent, car - l'as-tu jamais remarqué ? - j'étais très jolie. Chaque homme à qui je me donnais me prenait en affection; tous m'ont été reconnaissant, tous se sont attachés à moi, tous m'ont aimée... tous, sauf toi, oui, toi seul, ô mon bien-aimé ! 
Me méprises-tu à présent que je t'ai révélé que je me suis vendue ? Non, je le sais, tu ne me méprises pas; je sais que tu comprends tout et comprends aussi que, si j'ai agi de la sorte, c'est uniquement pour toi, pour ton autre moi, pour ton enfant. J'avais touché, un jour, dans cette salle de la maternité, à ce que la pauvreté a d'effroyable; je savais qu'en ce monde le pauvre est toujours la victime, celui qu'on abaisse et foule aux pieds, et je ne voulais à aucun prix que ton enfant, ton enfant éclatant de beauté, grandît dans les bas-fonds, se pervertît au contact grossier des gens de la rue, s'étiolât dans l'air empesté d'un arrière-corps de maison. Sa bouche délicate ne devait pas connaître la fange du ruisseau, ni son corps, d'une blancheur immaculée, le linge moisi et rugueux du pauvre. Il fallait que ton enfant profitât de tout, de toute la richesse et de toutes les commodités de la terre : il fallait, à son tour, qu'il s'élevât vers toi, vers les sphères où se déroule ta vie. 

(...) 

Tu me pris dans tes bras. je passai de nouveau toute une nuit de délices avec toi. Mais, même en ma nudité, tu ne me reconnaissais pas. Heureuse, je m'abandonnais à tes savantes tendresses, et je vis que ta fougue amoureuse ne faisait aucune différence entre une amante et une femme qui se vend, que tu te livrais entièrement à ton désir, avec toute la légèreté et la prodigalité qui te caractérisent. Tu étais si doux, si tendre à mon égard, à l'égard d'une personne rencontrée dans un établissement de nuit, si distingué, si cordial, si plein d'attentions, et cependant tu montrais une telle passion à jouir de la femme. De nouveau je me rendais compte, enivrée encore de l'ancien bonheur, de la dualité unique de ton être; je retrouvais dans ta sensualité cette passion cérébrale et lucide qui avait fait de l'enfant que j'étais ton esclave. Jamais je n'ai rencontré, chez un homme, trouvé dans ses caresses, un abandon aussi absolu du moment présent, une telle effusion et un tel rayonnement des profondeurs de l'être - à vrai dire pour s'éteindre ensuite dans un oubli infini et presque inhumain. 
Mais moi aussi je m'oubliais : qu'étais-je à présent dans l'obscurité, à côté de toi ? L'ardente gamine de jadis, la mère de ton enfant ? l'étrangère ? Ah ! tout était si familier, si proche de moi, et cependant tout était si frémissant de vie nouvelle, en cette nuit passionnée ! Et je priais pour qu'elle ne prît jamais fin ! 

(...) 

Je ne peux plus continuer à écrire... J'ai la tête si lourde... mes membres sont douloureux, j'ai la fièvre... je crois que je vais être obligée de m'étendre tout de suite. Peut-être sera-ce bientôt fini... Peut-être que le destin me sera clément une fois au moins et je ne devrai pas voir les hommes en noir emporter mon enfant... Je ne peux plus écrire. Adieu ! mon bien-aimé, adieu ! je te remercie. Ce fut bien, malgré tout... jusqu'à mon dernier souffle, je t'en remercierai... je me sens soulagée : je t'ai tout dit, tu sais à présent - non, tu le devines seulement - combien je t'ai aimé, et pourtant cet amour ne te laisse aucune charge. Je ne te manquerai pas - cela me console. Il n'y aura aucun changement dans ta vie magnifique et lumineuse... Ma mort ne te causera aucun ennui... Cela me console, ô mon bien-aimé ! 
 
(Dante Gabriel Rossetti - "Beata Beatrix" ; Boldini "le ComteRobert de Montesquiou-Fésenzac") 

Cantique des Cantiques




L ' EPOUSE 

1. Qu'il me donne un baiser de sa bouche; car vos mamelles sont meilleures que le vin. 
2. Et elles ont l'odeur des parfums les plus précieux. Votre nom est comme une huile qu'on a répandue : c'est pourquoi les jeunes filles vous aiment. 
3. Entraînez-moi après vous, nous courrons à l'odeur de vos parfums. Le roi m'a fait entrer dans ses appartements secrets. C'est là que nous nous réjouirons en vous, et que nous serons ravis de joie, en nous souvenant que vos mamelles sont meilleures que le vin. Ceux qui ont le coeur droit vous aiment. 
4. Je suis noire, mais je suis belle, ô filles de Jérusalem, comme les tentes de Cédar, comme les pavillons de Salomon. 
5. Ne considérez pas que je suis devenue brune; car c'est le soleil qui m'a ôté ma couleur. Les enfants de ma mère se sont élevés contre moi? Ils m'ont mise dans les vignes pour les garder, et je n'ai pas gardé ma propre vigne. 
6. Ô vous qui êtes le bien-aimé de mon âme, apprenez-moi où vous menez paître votre troupeau, où vous vous reposez à midi, de peur que je ne m'égare en suivant les troupeaux de vos compagnons. 

L EPOUX 

7. Si vous ne vous connaissez pas, ô vous qui êtes la plus belle d'entre les femmes, sortez, suivez les traces des troupeaux, et menez paître vos chevreaux près des tentes des pasteurs. 
8. Ô vous qui êtes mon amie, je vous compare à la beauté de mes chevaux, attachés aux chars de Pharaon. 
9. Vos joues ont la beauté de la tourterelle, et votre cou est comme de riches colliers. 
10. Nous vous ferons des chaînes d'or, marquetées d'argent. 

(...) 

VII

LES COMPAGNES DE L EPOUSE 

1. Que verrez-vous dans la Sulamite, sinon des choeurs de musique dans un camp d'armée ? Que vos démarches sont belles, ô filles du prince, à cause de l'agrément de votre chaussure ! Les jointures de vos jambes sont comme des colliers travaillés par la main d'un excellent ouvrier. 
2. Votre nombril est comme une coupe faite au tour, où il ne manque jamais de liqueur à boire. Votre ventre est comme un monceau de froment, tout environné de lis. 
3. Vos deux mamelles sont comme deux petits jumeaux de la femelle d'un chevreuil. 
4. Votre cou est comme une tour d'ivoire. Vos yeux sont comme les piscines d'Hésebon situées à la porte du plus grand concours des peuples. Votre nez est comme la tour du Liban qui regarde vers Damas. 
5. Votre tête est comme le mont Carmel, et les cheveux de votre tête sont comme la pourpre du roi liée et teinte deux fois dans les canaux des teinturiers. 
6. Que vous êtes belle et pleine de grâce, ô vous qui êtes ma très chère, et les délices de mon coeur ! 
7. Votre taille est semblable à un palmier, et vos mamelles à des grappes de raisin. 
8. J'ai dit : Je monterai sur le palmier, et j'en cueillerai des fruits, et vos mamelles seront comme des grappes de raisin, et l'odeur de votre bouche comme celle des pommes. 
9. Ce qui sort de votre gorge est comme un vin excellent, digne d'être bu par mon bien-aimé et longtemps goûté entre ses lèvres et ses dents. 

L'EPOUSE

10. Je suis à mon bien-aimé, et son coeur se tourne vers moi. 
11. Venez, mon bien-aimé, sortons dans les champs, demeurons dans les villages. 
12. Levons-nous dès le matin pour aller aux vignes; voyons si la vigne a fleuri, si les fleurs produisent des fruits, si les pommes de grenade sont en fleur : c'est là que je vous offrirai mes mamelles. 
13. Les mandragores ont déjà répandu leur odeur. Nous avons toutes sortes de fruits à nos portes. Je vous ai gardé, mon bien-aimé, les nouveaux et les anciens. 


(Chagall - "Le cantique des cantiques I") 


Albert Camus - "L'homme révolté"


Le dandy crée sa propre unité par des moyens esthétiques. Mais c'est une esthétique de la singularité et de la négation. "Vivre et mourir devant un miroir", telle était, selon Baudelaire, la devise du dandy. Elle est cohérente, en effet. Le dandy est par fonction un oppositionnel. Il ne se maintient que dans le défi. La créature, jusque-là, recevait sa cohérence du créateur. A partir du moment où elle consacre sa rupture avec lui, la voilà livrée aux instants, aux jours qui passent, à la sensibilité dispersée. Il faut donc qu'elle se reprenne en main. Le dandy se rassemble, se forge une unité, par la force même du refus. Dissipé en tant que personne privée de règle, il sera cohérent en tant que personnage. Mais un personnage suppose un public; le dandy ne peut se poser qu'en s'opposant. Il ne peut s'assurer de son existence qu'en la retrouvant dans le visage des autres. Les autres sont le miroir. Miroir vite obscurci, il est vrai, car la capacité d'attention de l'homme est limitée. Elle doit être éperonnée sans cesse, éperonnée par la provocation. Le dandy est donc forcé d'étonner toujours. Sa vocation est dans la singularité, son perfectionnement dans la surenchère. Toujours en rupture, en marge, il force les autres à se créer lui-même, en niant leurs valeurs. Il joue sa vie, faute de pouvoir la vivre. Il la joue jusqu'à la mort, sauf aux instants où il est seul est sans miroir. Etre seul pour le dandy revient à n'être rien. Les romantiques n'ont parlé si magnifiquement de la solitude que parce qu'elle était leur douleur réelle, celle qui ne peut se supporter. 

(...)

Le romantisme démontre en effet que la révolte a partie liée avec le dandysme; l'une de ses directions est le paraître. Dans ses formes conventionnelles, le dandysme avoue la nostalgie d'une morale. Il n'est qu'un honneur dégradé en point d'honneur. Mais il inaugure encore une esthétique qui règne encore sur notre monde, celle des créateurs solitaires, rivaux obstinés d'un Dieu qu'ils condamnent. A partir du romantisme, la tâche de l'artiste ne sera plus seulement de créer un monde, ni d'exalter la beauté pour elle seule, mais aussi de définir une attitude. L'artiste devient alors modèle, il se propose en exemple : l'art est sa morale. Avec lui commence l'âge des directeurs de conscience. Quand les dandys ne se tuent pas ou ne deviennent pas fous, ils font carrière et posent pour la postérité. 


(Laurent Lejeune - "Willy Deville") 

Stendhal - "De l'amour"


DE LA NAISSANCE DE L AMOUR 


Voici ce qui se passe dans l'âme : 

1° L'admiration. 

2° On se dit : Quel plaisir de lui donner des baisers, d'en recevoir, etc. ! 

3° L'espérance. 
On étudie les perfections; c'est à ce moment qu'une femme devrait se rendre, pour le plus grand plaisir physique possible. Même chez les femmes les plus réservées, les yeux rougissent au moment de l'espérance; la passion est si forte, le plaisir si vif qu'il se trahit par des signes frappants. 

4° L'amour est né. 
Aimer, c'est avoir du plaisir à voir, toucher, sentir par tous les sens, et d'aussi près que possible un objet aimable et qui nous aime. 

5° La première cristallisation commence. 
On se plaît à orner de mille perfections une femme de l'amour de laquelle on est sûr; on se détaille son bonheur avec une complaisance infinie. Cela se réduit à s'exagérer une propriété superbe, qui vient de nous tomber du ciel, que l'on ne connaît pas, et de la possession de laquelle on est assuré. 
Laissez travailler la tête d'un amant pendant vingt-quatre heures, et voici ce que vous trouverez : 
Aux mines de sel de Salzbourg, on jette, dans les profondeurs abandonnées de la mine, un rameau d'arbre effeuillé par l'hiver; deux ou trois mois après on le retire couvert de cristallisations brillantes : les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d'une mésange, sont garnies d'une infinité de diamants, mobiles et éblouissants; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif. 
Ce que j'appelle cristallisation, c'est l'opération de l'esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections. 
Un voyageur parle de la fraîcheur des bois d'orangers à Gênes, sur le bord de la mer, durant les jours brûlants de l'été : quel plaisir de goûter cette fraîcheur avec elle ! 
Un de vos amis se casse le bras à la chasse : quelle douceur de recevoir les soins d'une femme qu'on aime ! 
Etre toujours avec elle et la voir sans cesse vous aimant ferait presque bénir la douleur; et vous partez du bras cassé de votre ami, pour ne plus douter de l'angélique bonté de votre maîtresse. En mot, il suffit de penser à une perfection pour la voir dans ce qu'on aime. 
Ce phénomène, que je me permets d'appeler la cristallisation, vient de la nature qui nous commande d'avoir du plaisir et qui nous envoie le sang au cerveau, du sentiment que les plaisirs augmentent avec les perfections de l'objet aimé, et de l'idée : elle est à moi. Le sauvage n'a pas le temps d'aller au delà du premier pas. Il a du plaisir, mais l'activité de son cerveau est employée à suivre le daim qui fuit dans la forêt, et avec la chair duquel il doit réparer ses forces au plus vite, sous peine de tomber sous la hache de son ennemi. 
A l'autre extrémité de la civilisation, je ne doute pas qu'une femme tendre n'arrive à ce point, de ne trouver le plaisir physique qu'auprès de l'homme qu'elle aime (si cette particularité ne se présente pas chez l'homme, c'est qu'il n'a pas la pudeur à sacrifier pour un instant) . 
C'est le contraire du sauvage. Mais parmi les nations civilisées la femme a du loisir, et le sauvage est si près de ses affaires, qu'il est obligé de traiter sa femelle comme une bête de somme. Si les femelles de beaucoup d'animaux sont plus heureuses, c'est que la subsistance des mâles est plus assurée. 
Mais quittons les forêts pour revenir à Paris. Un homme passionné voit toutes les perfections dans ce qu'il aime; cependant l'attention peut encore être distraite , car l'âme se rassasie de tout ce qui est uniforme, même du bonheur parfait (ce qui veut dire que la même nuance d'existence ne donne qu'un instant de bonheur parfait; mais la manière d'être d'un homme passionné change dix fois par jour). 
Voici ce qui survient pour fixer l'attention : 

6° Le doute naît. 
Après que dix ou douze regards, ou toute autre série d'actions qui peuvent durer un moment comme plusieurs jours, ont d'abord donné et ensuite confirmé les espérances, l'amant, revenu de son premier étonnement et s'étant accoutumé à son bonheur, ou guidé par la théorie qui, toujours basée sur les cas les plus fréquents, ne doit s'occuper que des femmes faciles, l'amant, dis-je, demande des assurances plus positives, et veut pousser son bonheur. 
On lui oppose de l'indifférence, de la froideur ou même de la colère, s'il montre trop d'assurance; en France, une nuance d'ironie qui semble dire : "Vous vous croyez plus avancé que vous ne l'êtes." Une femme se conduit ainsi, soit qu'elle se réveille d'un moment d'ivresse et obéisse à la pudeur, qu'elle tremble d'avoir enfreinte, soit simplement par prudence ou par coquetterie. 
L'amant arrive à douter du bonheur qu'il se promettait; il devient sévère sur les raisons d'espérer qu'il a cru voir. 
Il veut se rabattre sur les autres plaisirs de la vie, il les trouve anéantis. La crainte d'un affreux malheur le saisit, et avec elle l'attention profonde. 

7° Seconde cristallisation. 
Alors commence la seconde cristallisation produisant pour diamants des confirmations à cette idée : 
Elle m'aime. 
A chaque quart d'heure de la nuit qui suit la naissance des doutes, après un moment de malheur affreux, l'amant se dit : "Oui, elle m'aime"; et la cristallisation se tourne à découvrir de nouveaux charmes; puis le doute à l'oeil hagard s'empare de lui, et l'arrête en sursaut. Sa poitrine oublie de respirer; il se dit : " Mais est-ce qu'elle m'aime ?" Au milieu de ces alternatives déchirantes et délicieuses, le pauvre amant sent vivement : "Elle me donnerait des plaisirs qu'elle seule au monde peut me donner." 
C'est l'évidence de cette vérité, c'est ce chemin sur l'extrême bord d'un précipice affreux, et touchant de l'autre main le bonheur parfait, qui donne tant de supériorité à la seconde cristallisation sur la première. 
L'amant erre sans cesse entre ces trois idées : 
1° Elle a toute les perfections; 
2° Elle m'aime; 
3° Comment faire pour obtenir d'elle la plus grande preuve d'amour possible ? 
Le moment le plus déchirant de l'amour jeune encore est celui où il s'aperçoit qu'il a fait un faux raisonnement et qu'il faut détruire tout un plan de cristallisation. 
On entre en doute de la cristallisation elle-même. 


(Delaunay - "The City of Paris") 

Apollinaire - "Alcools"


La tzigane 

La tzigane savait d'avance 
Nos deux vies barrées par les nuits 
Nous lui dîmes adieu et puis 
De ce puits sortit l'Espérance 

L'amour lourd comme un ours privé 
Dansa debout quand nous voulûmes 
Et l'oiseau bleu perdit ses plumes 
Et les mendiants leur "Ave"

On sait très bien que l'on se damne 
Mais l'espoir d'aimer en chemin 
Nous fait penser main dans la main 
A ce qu'a prédit la tzigane 

Vitam impendere amori 

L'amour est mort entre tes bras 
Te souviens-tu de sa rencontre
Il est mort tu la referas 
Il s'en revient à ta rencontre

Encore un printemps de passé 
Je songe à ce qu'il eut de tendre 
Adieu saison qui finissez 
Vous nous reviendrez aussi tendre


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Dans le crépuscule fané 
Où plusieurs amours se bousculent 
Ton souvenir gît enchaîné 
Loin de nos ombres qui reculent 

Ô mains qu'enchaîne la mémoire
Et brûlantes comme un bûcher 
Où le dernier des phénix noire
Perfection vient se jucher

La chaîne s'use maille à maille 
Ton souvenir riant de nous 
S'enfuit l'entends-tu qui nous raille 
Et je retombe à tes genoux 


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Tu n'as pas surpris mon secret 
Déjà le cortège s'avance
Mais il nous reste le regret 
De n'être pas de connivence 

La rose flotte au fil de l'eau 
Les masques ont passé par bandes 
Il tremble en moi comme un grelot 
Ce lourd secret que tu quémandes


(Renoir - "Lise ou la bohémienne") 

Goethe - "Les affinités électives"


Odile à ses amis

"Pourquoi," mes chers amis, "dois-je dire expressément ce qui se comprend de soi-même ? Je suis sortie de ma voie et n'ai pas le droit d'y revenir. Un démon hostile, qui a étendu sur moi son emprise, semble m'opposer des obstacles extérieurs, quand bien même je serais parvenue à rétablir mon unité intérieure. 
"Entièrement pur était mon dessein de renoncer à Edouard, de m'éloigner de lui. J'espérais ne jamais plus le rencontrer. Il en fut autrement et lui-même se dressa, contre sa propre volonté, devant moi. J'ai peut-être pris et interprété trop à la lettre ma promesse de n'engager avec lui aucune conversation. Selon mon sentiment et ma conscience du moment je me suis tue, je suis restée muette devant mon ami, et maintenant je n'ai plus rien à dire. Poussée par mon sentiment, j'ai prononcé spontanément un sévère voeu monacal, peut-être trop lourd et angoissant pour celui que guide la réflexion. Laissez-moi persister aussi longtemps que le coeur me l'ordonne. Ne faites appel à aucun médiateur, ne me pressez pas de parler, de prendre plus d'aliments et de boisson qu'il ne m'en faut à la rigueur. Aidez moi par votre indulgence et votre patience à passer cette période. Je suis jeune, la jeunesse se rétablit à l'improviste. Tolérez ma présence, réjouissez-moi par votre amour, instruisez-moi par vos entretiens, mais abandonnez-moi mon âme à moi-même." 

(...) 

Alors animé par la lettre d'Odile, encouragé de nouveau par ses paroles consolatrices où il puisait de l'espoir, autorisé à une ferme persévérance, il déclara soudain qu'il ne s'éloignerait pas."Quelle folie," s'écria-t-il, "de rejeter délibérément et précipitamment ce qui nous est le plus indispensable, le plus nécessaire, que peut-être nous pourrions encore conserver,même si nous sommes menacés de le perdre ! Et pourquoi cela ? N'est-ce pas uniquement pour que l'homme semble avoir la possibilité de vouloir et de choisir ? C'est ainsi que souvent, dominé par cette sotte prétention, je me suis arraché à des amis des heures et des jours trop tôt, simplement pour n'y être pas contraint par l'inexorable terme final. Mais cette fois je veux rester. Pourquoi m'éloigner ? N'est-elle pas déjà éloignée de moi ? Il ne me vient pas à l'idée de saisir sa main pour la presser sur mon coeur; je ne peux même pas y penser sans frissonner. Elle ne s'est pas éloignée de moi, elle s'est élevée au-dessus de moi." 


(René Magritte - "Les affinités électives") 

Romain Gary - "La vie devant soi"


"Moi il y a une chose que je vais vous dire : ça devrait pas exister. Je le dis comme je le pense. Je comprendrai jamais pourquoi l'avortement c'est seulement autorisé pour les jeunes et pas pour les vieux. Moi je trouve que le type en Amérique qui a battu le record du monde comme légume, c'est encore pire que Jésus parce qu'il est resté sur sa croix dix sept ans et des poussières. Moi je trouve qu'il n'y a pas plus dégueulasse que d'enfoncer la vie de force dans la gorge des gens qui ne peuvent pas se défendre et qui ne veulent plus servir. 
   Il y avait beaucoup de bougies et j'en ai allumé un tas pour avoir moins noir. Elle a encore murmuré Blumentag, Blumentag deux fois et je commençais à en avoir marre, j'aurais bien voulu voir son Blumentag se donner autant de mal que moi pour elle. Et puis je me suis rappelé que "blumentag" ça veut dire jour des fleurs en juif et ça devait être encore un rêve de femme qu'elle faisait. La féminité, c'est plus fort que tout. Elle a dû aller à la campagne une fois, quand elle était jeune, peut-être avec un mec qu'elle aimait, et ça lui est resté. 
   - Blumentag, Madame Rosa. 
   Je l'ai laissée là et je suis remonté chercher mon parapluie Arthur parce que j'étais habitué. Je suis remonté encore une fois plus tard pour prendre le portrait de Monsieur Hitler, c'était la seule chose qui lui faisait encore de l'effet. 
   Je pensais que Madame Rosa n'allait pas rester longtemps dans son trou juif et que Dieu aura pitié d'elle, car lorsqu'on est au bout des forces on a toutes sortes d'idées. Je regardais parfois son beau visage et puis je me suis rappelé que j'ai oublié son maquillage et tout ce qu'elle aimait pour être femme et je suis remonté une troisième fois, même que j'en avais marre, elle était vraiment exigeante, Madame Rosa. 
   J'ai mis le matelas à côté d'elle pour la compagnie mais j'ai pas pu fermer l'oeil parce que j'avais peur des rats qui ont une réputation dans les caves, mais il n'y en avait pas. Je me suis endormi je ne sais pas quand et quand je me suis réveillé il n'y avait presque plus de bougies allumées. Madame Rose avait les yeux ouverts mais lorsque je lui ai mis le portrait de Monsieur Hitler devant, ça ne l'a pas intéressée. C'était un miracle qu'on a pu descendre dans son état. 

(...) 

Je suis redescendu et je me suis enfermé avec Madame Rosa dans son trou juif. Mais j'ai pas pu tenir. Je lui ai versé dessus tout le parfum qui restait mais c'était pas possible. Je suis ressorti et je suis allé rue Coulé où j'ai acheté des couleurs à peindre et puis des bouteilles de parfum à la parfumerie bien connue de Monsieur Jacques qui est un hétérosexuel et qui me fait toujours des avances. Je ne voulais rien manger pour punir tout le monde mais c'était même plus la peine de leur adresser la parole et j'ai bouffé des saucisses dans une brasserie. Quand je suis rentré, Madame Rosa sentait encore plus fort, à cause des lois de la nature et je lui ai versé dessus une bouteille de parfum Samba qui était son préféré. Je lui ai peint ensuite la figure avec toutes les couleurs que j'ai achetées pour qu'elle se voie moins. Elle avait toujours les yeux ouverts mais avec le rouge, le vert, le jaune et le bleu autour c'était moins terrible parce qu'elle n'avait plus rien de naturel. Après j'ai allumé sept bougies comme c'est toujours chez les Juifs et je me suis couché sur le matelas à côté d'elle. Ce n'est pas vrai que je suis resté trois semaines à côté du cadavre de ma mère adoptive parce que Madame Rosa n'était pas ma mère adoptive. C'est pas vrai et j'aurais pas pu tenir, parce que je n'avais plus de parfum. Je suis sorti quatre fois pour acheter du parfum avec l'argent que Madame Lola m'a donné et j'en ai volé autant. Je lui ai tout versé dessus et je lui ai peint et repeint le visage avec toutes les couleurs que j'avais pour cacher les lois de la nature mais elle se gâtait terriblement de partout parce qu'il n'y a pas de pitié. Quand ils ont enfoncé la porte pour voir d'où ça venait et qu'ils m'ont vu couché à côté, ils se sont mis à gueuler au secours quelle horreur mais ils n'avaient pas pensé à gueuler avant parce que la vie n'a pas d'odeur. Ils m'ont transporté en ambulance où ils ont trouvé dans ma poche le bout de papier avec le nom et l'adresse. Ils vous ont appelés parce que vous avez le téléphone, ils avaient cru que vous étiez quelque chose pour moi. C'est comme ça que vous êtes tous arrivés et que vous m'avez pris chez vous à la campagne sans aucune obligation de ma part. Je pense que Monsieur Hamil avait raison quand il avait encore sa tête et qu'on ne peut pas vivre sans quelqu'un à aimer, mais je ne vous promets rien, il faut voir. Moi j'ai aimé Madame Rosa et je vais continuer à la voir. Mais je veux bien rester chez vous un bout de temps, puisque vos mômes me le demandent. C'est Madame Nadine qui m'a montré comment on peut faire reculer le monde et je suis très intéressé et le souhaite de tout coeur. Le docteur Ramon est même allé chercher mon parapluie Arthur, je me faisais du mauvais sang car personne n'en voudrait à cause de sa valeur sentimentale, il faut aimer. 


(photographie de Romain Gary) 

William Blake - "Chants d'Innocence et d'Expérience"

 

Mon gentil rosier 
(My pretty rose-tree)

Une fleur me fut offerte 
Telle que Mai n'en enfanta jamais; 
Mais je me dis : "J'ai un gentil rosier." 
Et je négligeai la douce fleur. 

Puis j'allai voir mon gentil rosier
Pour le soigner jour et nuit; 
Mais ma rose se détourna avec jalousie
Et ses épines furent mes seules délices. 

A flower was offer'd to me, 
Such a flower as May never bore;
But I said 'I've a pretty Rose-Tree', 
And I passed the sweet flower o'er. 

Then I went to my pretty Rose-tree, 
To tend herby day and by night; 
But my rose turn'd away with jealousy, 
And her thorns were my only delight. 

Le jardin d'amour
(The garden of love) 

J'allai au Jardin d'Amour
Et j'y vis ce que je n'avais jamais vu; 
Une chapelle était construite au milieu, 
Sur l'herbe où j'avais coutume de jouer. 

Et les grilles de cette chapelle étaient closes
Et "Tu ne dois pas" était écrit sur la porte. 
Alors je me tournai vers le Jardin d'Amour
Qui enfanta tant de douces fleurs. 

Et je vis qu'il était couvert de tombes
Et que les pierres funéraires avaient pris la place des fleurs, 
Et des prêtres en robes noires faisaient leurs rondes
Et liaient de ronces mes joies et mes désirs. 

I went to the garden of Love, 
And saw what I never had seen:
A Chapel was built in the midst, 
Where I used to play on the green. 

And the gates of this Chapel were shut, 
And "Thou shalt not" writ over the door; 
So I turn'd to the Garden of Love
That so many sweet flomers bore; 

And I saw it was filles with graves, 
And tomb-stones where flowers should be; 
And priests in black gowns were walking their rounds,
And binding with briars my joys and desires. 


(Johann Heinrich Füssli - "Le cauchemar quitte le camp de deux filles dormant") 


Tolstoï - "Anna Karénine"


"Alexis ne tient plus à moi ... Si je le quitte, au fond de son âme il en sera ravi."
Ce n'était pas une supposition : elle voyait maintenant la chose clairement, dans cette lumière crue qui lui révélait le sens de la vie et des liaisons humaines. 
"Mon amour devient de plus en plus passionné, de plus en plus exigeant, et le sien s'attiédit de jour en jour : voilà pourquoi il faut nous séparer ... Il n'y a point de remède ... Pour moi, il est tout, et j'exige qu'il se donne à moi de plus en plus ... Lui, au contraire, désire de plus en plus s'éloigner de moi ... Avant notre liaison, nous allions à la rencontre l'un de l'autre; maintenant chacun va de son côté ... Et il n'y a rien à faire ... Il me dit que je suis jalouse d'une façon insensée, et je me suis dit moi-même que je le suis sottement, mais ce n'est pas vrai, je ne suis pas jalouse ... Je suis malheureuse. Mais ..." 
Elle ferma la bouche, suffoquée par l'émotion que faisait naître en elle une pensée qui lui vint, et elle changea de place dans la voiture. 
"Si je pouvais être autre chose que sa maîtresse, qui aime passionnément ses caresses ! Mais je ne puis et ne veux être rien d'autre ... Par ce désir, j'excite son dégoût et sa haine ... Et il n'en peut être autrement ... Ne sais-je pas qu'il ne me trompait pas en disant qu'il n'a point en vue mademoiselle Sorokine, qu'il n'est pas amoureux de Kitty, qu'il ne me trahira pas ?... Je sais tout cela, mais cela ne me soulage pas. S'il est bon et tendre pour moi par devoir, sans m'aimer, c'est alors pour moi mille fois pis que sa colère !... Quel enfer !... C'est pourtant la réalité, depuis longtemps il ne m'aime plus ... Et là où finit l'amour commence la haine ... Ces rues, je ne les connais pas du tout ... Ce sont des collines quelconques, et toujours des maisons et des maisons ... Et dans les maisons toujours des gens et des gens ... Il y en a sans fin, et tous se haïssent les uns les autres ... Admettons que j'obtienne ce que je veux pour être heureuse. Soit, j'obtiens le divorce, Alexis Alexandrovitch me rend Serge et j'épouse Vronskï ..."

(...) 

Elle voulut se jeter sous le premier wagon dont le milieu était devant elle, mais le sac rouge qu'elle dégagea de sa main la retarda; le milieu du wagon était passé. Il fallait attendre le suivant. Un sentiment semblable à celui qu'elle éprouvait au moment d'entrer au bain la saisit, et elle se signa. Le geste habituel du signe de croix éveilla en son âme une foule de souvenirs d'enfance et de jeunesse; et les ténèbres qui enveloppaient sa mémoire se déchirèrent; un instant, la vie se présenta à elle avec toutes les joies lumineuses du passé. 
     Mais elle ne quittait pas des yeux les roues du second wagon qui s'avançait. Et quand le milieu fut juste en face d'elle, elle jeta son sac rouge, enfonça sa tête dans ses épaules et s'élança sous la roue; puis, d'un léger mouvement, comme si elle eût voulu se relever aussitôt, elle tomba à genoux. Terrifiée de ce qu'elle venait de faire, elle pensa : "Où suis-je ? Qu'ai-je fait ! Pourquoi ?" 
      Elle voulut se relever, s'échapper, mais une masse énorme et impitoyable lui frappa la tête et la traîna sur le dos. 
      "Seigneur Dieu, pardonnez-moi tout !" pensa-t-elle, comprenant l'impossibilité de la lutte. 
      Le petit moujik, en marmottant, martelait la ferraille. Et la lumière qui éclairait Anna, - lisant le livre empli de misères, de tromperies, de souffrances et de mal, - brilla d'un éclat plus vif que jamais, illumina tout ce qui auparavant n'était que ténèbres, puis commença de faiblir et s'éteignit pour toujours.

(Anna Karénine interprétée par Vivien Leigh) 

Kant - "Doctrine de la vertu"


De l amour des hommes 

L'amour est une affaire de sensation, non de vouloir, et je ne peux aimer parce que je le veux, mais encore moins parce que je le dois (ce qui signifierait : être forcé à l'amour); par conséquent, un devoir d'aimer est une absurdité. En revanche, la bienveillance ( amor benevolentiae ) peut, en tant qu'acte, être soumise à une loi du devoir. Mais, souvent, on appelle aussi amour ( bien que ce soit de manière très impropre ) une bienveillance désintéressée envers des êtres humains; mieux, là où le bonheur d'autrui n'est pas en question, mais où il s'agit d'abandonner totalement et librement toutes ses fins pour les fins d'un autre être ( même d'un être surhumain ), on parle d'un amour, qui, pour nous, constitue en même temps un devoir. Mais tout devoir est coercition et constitue une contrainte, même si ce devait être une contrainte exercée sur soi-même d'après une loi. Or, ce qu'on fait par contrainte, cela ne s'accomplit pas par amour. 
Faire preuve de bienfaisance envers d'autres hommes, dans la mesure où nous le pouvons, est un devoir, qu'on les aime ou qu'on ne les aime pas, et ce devoir ne perdrait rien de son importance même si l'on devait faire cette triste remarque que notre espèce, malheureusement, n'est pas telle que, quand on la connaît de plus près, elle doive être trouvée particulièrement digne d'amour. Cependant, la misanthropie est toujours haïssable, même si, sans prendre la forme d'une hostilité ouverte, elle ne consiste qu'à se détourner entièrement des hommes ( misanthropie séparatiste ). Car la bienveillance reste toujours un devoir, même vis-à-vis du misanthrope, qu'on ne peut certes aimer, mais auquel on peut cependant faire quelque bien. 
Cela dit, haïr le vice en l'homme n'est ni un devoir, ni une attitude contraire au devoir, mais cela correspond à un simple sentiment d'aversion devant le vice, sans que le volonté ait sur ce sentiment quelque influence sur la volonté. La bienfaisance est un devoir. Celui qui la pratique souvent et dont le dessein bienfaisant obtient d'heureux résultats finit sans nul doute par en venir à aimer effectivement celui auquel il fait du bien. En ce sens, lorsqu'on dit : " Tu dois aimer ton prochain comme toi-même ", cela ne signifie pas : " Tu dois l'aimer immédiatement (tu dois commencer par l'aimer) et, par l'intermédiaire de cet amour, (ensuite) lui faire du bien", mai au contraire : "Fais du bien à ton prochain, et cette bienfaisance suscitera en toi l'amour des hommes (en tant qu'habitude du penchant à la bienfaisance en général) !" 
L'amour de complaisance (amor complacentiae) serait donc seul direct. Mais se faire un devoir de cet amour (en tant que plaisir immédiatement lié à la représentation de l'existence d'un objet), c'est à dire devoir être contraint au plaisir, c'est une contradiction. 

(Véronèse - "Allégorie de l'Amour - Le respect")