Baudelaire - "Les Epaves"


III 
FEMMES DAMNEES 
Delphine et Hippolyte 


A la pâle clarté des lampes languissantes, 
Sur de profonds coussins tout imprégnés d'odeur, 
Hippolyte rêvait aux caresses puissantes
Qui levaient le rideau de sa jeune candeur. 

Elle cherchait, d'un oeil troublé par la tempête, 
De sa naïveté le ciel déjà lointain,
Ainsi qu'un voyageur qui retourne la tête
Vers les horizons bleus dépassés le matin.

De ses yeux amortis les paresseuses larmes,
L'air brisé, la stupeur, la morne volupté,
Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes,
Tout servait, tout parait sa fragile beauté.

Etendue à ses pieds, calme et pleine de joie, 
Delphine la couvait avec des yeux ardents,
Comme un animal fort qui surveille une proie, 
Après l'avoir d'abord marquée avec les dents. 

Beauté forte à genoux devant la beauté frêle, 
Superbe, elle humait voluptueusement
Le vin de son triomphe, et s'allongeait vers elle, 
Comme pour recueillir un doux remercîment. 

Elle cherchait dans l'oeil de sa pâle victime
Le cantique muet que chante le plaisir, 
Et cette gratitude infinie et sublime
Qui sort de la paupière ainsi qu'un long soupir. 

- "Hippolyte, cher coeur, que dis-tu de ces choses ?
Comprends-tu maintenant qu'il ne faut pas offrir
L'holocauste sacré de tes premières roses
Aux souffles violents qui pourraient les flétrir ? 

"Mes baisers sont légers comme ces éphémères 
Qui caressent le soir les grands lacs transparents, 
Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières 
Comme des chariots ou des socs déchirants; 

"Ils passeront sur toi comme un lourd attelage
De chevaux et de boeufs aux sabots sans pitié ...
Hippolyte, ô ma soeur ! tourne donc ton visage, 
Toi, mon âme et mon coeur, mon tout et ma moitié, 

"Tourne vers moi tes yeux plein d'azur et d'étoiles ! 
Pour un de ces regards charmants, baume divin,
Des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles
Et je t'endormirai dans un rêve sans fin !"

Mais Hippolyte alors, levant sa jeune tête : 
- "Je ne suis point ingrate et ne me repens pas,
Ma Delphine, je souffre et je suis inquiète,
Comme après un nocturne et terrible repas. 

"Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes 
Et de noirs bataillons de fantômes épars, 
Qui veulent me conduire en des routes mouvantes
Qu'un horizon sanglant ferme de toutes parts. 

"Avons nous donc commis une action étrange ? 
Explique, si tu peux, mon trouble et mon effroi : 
je frissonne de peur quand tu me dis : "mon ange!" 
Et cependant je sens ma bouche aller vers toi.

"Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pensée ! 
Toi que j'aime à jamais, ma soeur d'élection, 
Quand même tu serais une embûche dressée
Et le commencement de ma perdition !"

Delphine secouant sa crinière tragique,
Et comme trépignant sur le trépied de fer, 
L'oeil fatal, répondit d'une voix despotique : 
- "Qui donc devant l'amour ose parler d'enfer ?

"Maudit soit à jamais le rêveur inutile
Qui voulut le premier, dans sa stupidité,
S'éprenant d'un problème insoluble et stérile, 
Aux choses de l'amour mêler l'honnêteté !

"Celui qui veut unir dans un accord mystique
L'ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,
Ne chauffera jamais son corps paralytique
A ce rouge soleil que l'on nomme l'amour !

"Va, si tu veux, chercher un fiancé stupide;
Cours offrir un coeur vierge à ses cruels baisers; 
Et, pleine de remords et d'horreur, et livide, 
Tu me rapporteras tes seins stigmatisés ... 

"On ne peut ici-bas contenter qu'un seul maître !"
Mais l'enfant, épanchant une immense douleur,
Cria soudain : "- Je sens s'élargir dans mon être
Un abîme béant; cet abîme est mon coeur ! 

"Brûlant comme un volcan, profond comme le vide !
Rien ne rassasiera ce monstre gémissant
Et ne rafraîchira la soif de l'Euménide
Qui, la torche à la main, le brûle jusqu'au sang.

"Que nos rideaux fermés nous séparent du monde, 
Et que la lassitude amène le repos !
Je veux m'anéantir dans ta gorge profonde
Et trouver sur ton sein la fraîcheur des tombeaux !"

- Descendez, descendez, lamentables victimes,
Descendez le chemin de l'enfer éternel !
Crimes, Plongez au plus profond du gouffre, où tous les
Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel, 

Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage. 
Ombres folles, courez au but de vos désirs; 
Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage, 
Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs. 

Jamais un rayon frais n'éclaira vos  cavernes; 
Par les fentes des murs des miasmes fiévreux
Filtrent en s'enflammant ainsi que des lanternes
Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux.

L'âpre stérilité de votre jouissance
Altère votre soif et roidit votre peau, 
Et le vent furibond de la concupiscence 
Fait claquer votre chair ainsi qu'un vieux drapeau.

Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,
A travers les déserts courez comme les loups; 
Faites votre destin, âmes désordonnées,
Et fuyez l'infini que vous portez en vous !"


(Courbet - "Le sommeil") 

Baudelaire - "Les Fleurs du mal"


XXI 
HYMNE A LA BEAUTE 

Viens-tu du ciel profond ou sors tu de l'abîme, 
Ô beauté ? ton regard, infernal et divin, 
Verse confusément le bienfait et le crime,
Et l'on peut pour cela te comparer au vin.

Tu contiens dans ton oeil le couchant et l'aurore;
Tu répands des parfums comme un soir orageux; 
Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore
Qui font le héros lâche et l'enfant courageux.

Sors tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ? 
Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien;
Tu sèmes au hasard la joie et les désastres, 
Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien. 

Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques;
De tes bijoux l'Horreur n'est pas le moins charmant,
Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques,
Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.

L'éphémère ébloui vole vers toi, chandelle,
Crépite, flambe et dit : Bénissons ce flambeau ! 
L'amoureux pantelant incliné sur sa belle
A l'air d'un moribond caressant son tombeau.

Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe, 
Ô Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu ! 
Si ton oeil, ton souris, ton pied, m'ouvrent la porte
D'un infini que j'aime et n'ai jamais connu ? 

De Satan ou de Dieu, qu'importe ? Ange ou Sirène, 
Qu'importe, si tu rends, - fée aux yeux de velours, 
Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine ! -
L'univers moins hideux et les instants moins lourds ? 


XXVI
SED NON SATIATA 

Bizarre déité, brune comme les nuits,
Au parfum mélangé de musc et de havane, 
Oeuvre de quelque obi, le Faust de la savane,
Sorcière au flan d'ébène, enfant des noirs minuits, 

Je préfère au constance, à l'opium, au nuits, 
L'élixir de ta bouche où l'amour se pavane; 
Quand vers toi mes désirs partent en caravane, 
Tes yeux sont la citerne où boivent mes ennuis. 

Par ces deux grands yeux noirs, soupiraux de ton âme, 
Ô démon sans pitié ! verse-moi moins de flamme; 
Je ne suis pas le Styx pour t'embrasser neuf fois, 

Hélas ! et je ne puis, Mégère libertine, 
Pour briser ton courage et te mettre aux abois, 
Dans l'enfer de ton lit devenir Proserpine ! 


(Courbet - "Femme Nue")

Burke - "Du sublime et du Beau"


PARTIE II 

I. DE LA PASSION CAUSEE PAR LE SUBLIME 

     La passion causée par le grand et le sublime dans la nature, lorsque ces causes agissent avec le plus de puissance, est l'étonnement (astonishment), c'est à dire un état de l'âme dans lequel tous ses mouvements sont suspendus par quelque degré d'horreur. L'esprit est alors si complètement rempli de son objet qu'il ne peut en concevoir d'autre ni par conséquent raisonner sur celui qui l'occupe. De là vient le grand pouvoir du sublime qui, loin de résulter de nos raisonnements, les anticipe et nous entraîne avec une force irrésistible. L'étonnement, comme je l'ai dit, est l'effet du sublime à son plus haut degré; les effets inférieurs en sont l'admiration, la vénération et le respect. 

PARTIE III 

I. DE LA BEAUTÉ 

      Je me propose de considérer la beauté comme distincte du sublime et d'examiner, au cours de cette recherche, jusqu'à quel point elle est compatible avec lui. Mais il faut d'abord recenser brièvement les opinions qu'on a sur elle et qu'il serait difficile, je pense, de ramener à des principes fixes, parce qu'on a coutume d'en parler au figuré, c'est à dire d'une manière fort incertaine et indéterminée. Par beauté, j'entends cette qualité ou ces qualités des corps, qui leur permettent d'exciter l'amour ou une passion voisine. 
      Je borne cette définition aux qualités purement sensibles des choses dans le souci d'aller toujours vers le plus simple, en ne me laissant pas, comme c'est l'habitude, égarer par les considérations secondaires qui motivent notre sympathie pour les personnes et pour les choses, mais en considérant l'influence direct qu'ils exercent dans leur simple aspect. L'amour, entendu comme satisfaction qui naît de la contemplation du beau, doit être distingué du désir ou de la luxure, c'est à dire d'une énergie propre à l'esprit, l'entraînant à posséder des objets qui ne l'affectent point par leur beauté, mais par des causes entièrement différentes. Il arrive que nous désirions violemment une femme de faible beauté; et, inversement, une très grande beauté chez l'homme ou chez l'animal n'excite pas le moindre désir, bien qu'elle provoque l'amour : ce qui montre que la passion inspirée par la beauté et que j'appelle amour, est différente du désir, auquel il arrive, cependant, d'agir de concert avec elle. C'est à ce dernier, et non aux effets de la beauté par elle-même, qu'on doit attribuer les passions violentes et orageuses et les fortes émotions physiques qui accompagnent ce qu'on appelle parfois vulgairement amour. 

XXII. LA GRÂCE

       La grâce diffère peu de la beauté et en comporte bien des éléments. Elle concerne la posture et le mouvement et tient à l'absence totale d'embarras, à une légère inflexion du corps, et à une disposition générale des parties qui exclut toute gêne réciproque comme tout angle aigu ou saillant. C'est dans cette aisance, cette rondeur et cette délicatesse d'attitude et de mouvement que consiste toute la magie de la grâce, et ce qu'on appelle le je ne sais quoi; chacun pourra s'en convaincre en examinant attentivement la Vénus Médicis, l'Antinoüs, ou tout autre statue dont on vante la grâce. 


(Andrew's glorious portrait of Antinous) 

Albert Cohen - "Le livre de ma mère"


"Ce que les morts ont de terrible, c'est qu'ils sont si vivants, si beaux et si lointains. Si belle elle est, ma mère morte, que je pourrais écrire pendant des nuits et des nuits pour avoir cette présence auprès de moi, forme auguste de mort, forme allant lentement auprès de moi, royalement allant, protectrice encore qu'indifférente et effrayamment calme, ombre triste, ombre aimante et lointaine, calme plus que triste, étrangère plus que calme. Dénoue tes sandales car ceci est un lieu sacré où je dis la mort. 
(...) 
J'ai un chagrin qui devient de corps, je suis blanc et tout moite. Sur ma joue, ce ne sont pas des larmes, ce privilège des peu malheureux, mais des gouttes qui coulent du front. Ces sueurs de la mort de ma mère sont glacées. Et soudain, c'est une indifférence de malheur, une anesthésie du malheur, un petit amusement de malheur qui me fait, devant la glace, machinalement presser le globe de mon oeil. Ca fait une illusion d optique et je vois dans la glace deux orphelins. Et avec moi, ça fait trois et ça tient compagnie. Douleur peu poétique, peu noble. De faire ce petit jeu de presser mon oeil me donne un morne intérêt à vivre, un semblant de m'intéresser à quelque chose. Manger un gâteau pour faire quelque chose ? Non, je veux ses gâteaux à elle. Il me reste une glace et mon égarement que j'y regarde, que je regarde en souriant pour avoir envie de faire semblant de vivre, tout en murmurant avec un petit rire un peu fou que tout va très bien, Madame la Marquise, et que je suis perdu. Perdu, perdi, perdo, perda. C'est une découverte que je fais. On s'amuse un peu dans le malheur." 


(Klimt - "Les trois âges de la femme") 

Schopenhauer - "Métaphysique de l'Amour"


"la passion d'un homme bien épris produit des effets souvent comiques, parfois aussi tragiques : c'est que, dans les deux cas, pénétré de l'esprit de l'espèce et dès lors dominé par lui, il ne s'appartient plus, et sa conduite n'est plus vraiment celle d'un individu. Ce qui donne aux pensées d'un homme parvenu au dernier degré de la passion une couleur si poétique et si élevée, et même une direction transcendante et hyperphysique, qui semble lui faire perdre de vue son but propre, très physique, c'est ce fait que cet homme est animé de l'esprit de l'espèce, dont les intérêts sont infiniment plus puissants que ceux des simples individus : il a mission spéciale d'assurer l'existence d'une postérité indéfinie, dont les individus seront de constitution déterminée et telle qu'ils ne puissent recevoir l'être que de lui même comme père et de sa bien-aimée comme mère; sans eux il serait impossible à une telle postérité d'arriver à l'existence, et cependant le vouloir-vivre, pour s'objectiver, le réclame instamment. Nous avons conscience d'exercer une action dans cette question d'une importance si transcendante. Ce sentiment élève les hommes amoureux si fort au-dessus des choses terrestres, et au-dessus d'eux-mêmes, il donne à leurs désirs matériels une forme si immatérielle, que l'amour devient un épisode poétique dans la vie même du plus prosaïque des hommes; en ce dernier cas, il peut prendre parfois une tournure assez comique. - Cet ordre de la volonté qui cherche à s'objectiver dans l'espèce ne se présente à la conscience de l'homme passionné que sous le masque d'une jouissance anticipée de cette félicité infinie, qu'il croit devoir trouver dans son union avec la femme aimée. Aux plus hauts degrés de la passion, cette chimère brille d'un tel éclat que, si la réalité n'y peut être conforme, la vie même perd tout son charme et paraît dès lors si vide de joie, si fade, si fastidieuse, que le dégoût triomphe des craintes provoquées par la mort; parfois il peut pousser l'homme à abréger volontairement sa vie."


(René Magritte - "Les amants") 

Spinoza - "L'Ethique"


Proposition VII 
Un sentiment ne peut être contrarié ou supprimé que par un sentiment contraire et plus fort que le sentiment à contrarier.

Un sentiment, en tant que rapporté à l'esprit, est une idée par laquelle l'esprit affirme une force d'exister de son corps plus grande ou plus petite qu'auparavant. Lorsque donc l'esprit est tourmenté (conflictatur) par quelque sentiment, le corps est lui aussi affecté d'une affection par laquelle sa puissance d'agir est augmentée ou diminuée. Or cette affection du corps reçoit de sa propre cause la force de persévérer dans son être, et par suite elle ne peut être contrariée ou supprimée que par une cause corporelle qui affecte le corps d'une affection contraire à elle et plus forte; et par conséquent l'esprit sera affecté d'un sentiment plus fort, et contraire au premier, qui donc exclura ou supprimera l'existence du premier. Et ainsi un sentiment ne peut être supprimé ou empêché que par un sentiment contraire et plus fort. 

Proposition XLIV
L'amour et le désir peuvent être excessifs.

L'amour est la joie qu'accompagne l'idée d'une cause extérieure; donc la sensation agréable qu'accompagne l'idée d'une cause extérieure est l'amour; et par conséquent l'amour peut être excessif.
En outre, le désir est d'autant plus grand que le sentiment d'où il naît est plus grand. Aussi, de même qu'un sentiment peut surpasser les autres actions de l'homme, de même le désir qui naît de ce même sentiment pourra surpasser les autres désirs, et par suite être aussi excessif que la sensation de plaisir peut l'être, comme nous l'avons montré dans la proposition précédente. 

Quatrième partie - "De la servitude humaine ou des forces des sentiments" 

Nietzsche - "Humain trop humain"


82
La peau de l'âme 

De même que les os, les muscles, les entrailles et les vaisseaux sanguins sont enfermés dans une peau qui rend l'aspect de l'homme supportable, de même les émotions et les passions de l'âme sont enveloppées dans la vanité : c'est la peau de l'âme. 

153
L'art fait le coeur lourd au penseur

La force du besoin métaphysique et la peine que la nature trouve enfin à s'en séparer peuvent se déduire de ce que, même chez l'esprit libre qui s'est débarrassé de toute métaphysique, les plus hauts effets de l'art font résonner des cordes métaphysiques depuis longtemps muettes, même brisées, lorsque, par exemple, à un certain passage de la Neuvième Symphonie de Beethoven, il se sent planer au-dessus de la terre dans une cathédrale d'étoiles, avec le rêve de l'immortalité au coeur : toutes les étoiles semblent scintiller autour de lui et la terre s'abîmer toujours plus profond. - Prend-il conscience de cet état, il sentira peut être une piqûre profonde au coeur et soupirera après l'homme qui lui ramènerait la bien-aimée perdue, qu'on l'appelle Religion Métaphysique. C'est en de pareils moments que son caractère intellectuel est mis à l'épreuve.

624
Relations avec le Moi supérieur

Tout homme a son bon jour, où il trouve son Moi supérieur; et la véritable humanité veut qu'on n'apprécie chacun que d'après cet état et non d'après les jours ouvrables de dépendance et de servilité. On doit, par exemple, juger et honorer un peintre d'après la vision la plus haute qu'il a été capable d'avoir et de rendre. Mais les hommes eux-mêmes ont des relations très diverses avec ce Moi supérieur et sont souvent leurs propres comédiens, en ce sens qu'ils recommencent toujours à imiter, par la suite, ce qu'ils sont dans ces moments. Beaucoup vivent dans la frayeur et l'humilité devant leur idéal et voudraient le renier : ils ont peur de leur Moi supérieur, parce que, quand il parle, sa voix est exigeante. En outre il jouit de la liberté mystérieuse de venir ou de ne pas se manifester, à sa guise; c'est pourquoi on l'appelle souvent un don des dieux, tandis qu'en réalité c'est tout le reste qui est un don des dieux (du hasard) : mais lui, c'est l'homme même. 

Balzac - "La peau de chagrin"


"-Oui. Ceci est un talisman qui accomplit mes désirs, et représente ma vie. Vois ce qu'il m'en reste. Si tu me regardes encore, je vais mourir... 
La jeune fille crut Valentin devenu fou, elle prit le talisman, et alla chercher la lampe. Eclairée par la lueur vacillante qui se projetait également sur Raphaël et sur le talisman, elle examina très attentivement et le visage de son amant et la dernière parcelle de la Peau magique. En la voyant belle de terreur et d'amour, il ne fut plus maître de sa pensée : les souvenirs de scènes caressantes et des joies de sa passion triomphèrent dans son âme depuis longtemps endormie, et s'y réveillèrent comme un foyer mal éteint.
-Pauline, viens ! Pauline ! 
Un cri terrible sortit du gosier de la jeune fille, ses yeux se dilatèrent, ses sourcils violemment tirés par une douleur inouïe, s'écartèrent avec horreur, elle lisait dans les yeux de Raphaël un de ces désirs furieux, jadis sa gloire à elle; mais à mesure que grandissait ce désir, la Peau, en se contractant, lui chatouillait la main. Sans réfléchir, elle s'enfuit dans le salon voisin dont elle ferma la porte. 
-Pauline ! Pauline ! cria le moribond en courant après elle, je t'aime, je t'adore, je te veux ! je te maudis si tu ne m'ouvres ! Je veux mourir à toi ! 
Par une force singulière, dernier éclat de la vie, il jeta la porte à terre, et vit sa maîtresse à demi-nue se roulant sur un canapé. Pauline avait vainement tenté de se déchirer le sein, et pour se donner une prompte mort, elle cherchait à s'étrangler avec son châle. -"Si je meurs, il vivra !" disait-elle en tâchant vainement de serrer le noeud. Ses cheveux étaient épars, ses épaules nues, ses vêtements en désordre, et dans cette lutte avec la mort, les yeux en pleurs, le visage enflammé, se tordant sous un horrible désespoir, elle présentait à Raphaël, ivre d'amour, mille beautés qui augmentèrent son délire; il se jeta sur elle avec la légèreté d'un oiseau de proie, brisa le châle, et voulut la prendre dans ses bras. 
le moribond chercha des paroles pour exprimer le désir qui dévorait toutes ses forces; mais il ne trouva que les sons étranglés du râle dans sa poitrine, dont chaque respiration creusée plus avant semblait partir de ses entrailles. Enfin, ne pouvant bientôt plus former de sons, il mordit Pauline au sein. Jonathas se présenta tout épouvanté des cris qu'il entendait, et tenta d'arracher à la jeune fille le cadavre sur lequel elle s'était accroupie dans un coin.
-Que demandez-vous ? dit elle. Il est à moi, je l'ai tué, ne l'avais-je pas prédit ?


(Jules Joseph Lefebvre - "Marie Madeleine dans la grotte")"

Abélard et Héloïse - "Correspondance"


"Sa beauté et l'étendue de son savoir la rendaient supérieure à tout son sexe. Cette qualité si rare chez les femmes ajoutait encore plus d'attraits à sa grâce, aussi son nom était-il déjà répandu dans le royaume. La voyant donc parée de toutes les séductions qui d'ordinaire attirent les amants, je songeai à une liaison galante, et je crus pouvoir réussir facilement.
(...)
Pour tout dire en un mot, nous fûmes réunis d'abord par le même toit, puis par le coeur. Sous le prétexte d'étudier, nous étions tout entiers à l'amour. Loin de tous les regards, notre amour grandissait. Les livres étaient ouverts, mais il y avait plus de paroles d'amour que de leçons de sagesse, plus de baisers que de philosophie, et mes mains revenaient plus souvent au sein d'Héloïse qu'à nos livres; l'amour se réfléchissait dans nos yeux plus souvent que la lecture ne les dirigeait sur les pages des auteurs. Pour mieux éloigner les soupçons, j'allais jusqu'à la frapper... coups donnés par amour et non par la colère, par la tendresse et non par la haine, et plus doux mille fois que tous les baumes qui auraient pu les guérir. Que vous dirais-je ?  Dans notre ardeur, nous passâmes par tous les degrés de l'amour; aucun raffinement ne fut oublié."

Pierre Abélard - "Histoire de mes malheurs" 

"Je fis cent lieux pour m'éloigner de vous; mais l'absence, l'éloignement, le jeûne, la prière, le silence, tout n'a servi qu'à me donner le plaisir d'être votre martyr, j'ai cherché du secours dans les conseils d'un ami fidèle, mais il fallait parler de vous, et c'étaient de nouveaux traits pour m'enflammer, votre constance est un poison pour mon âme, qui nourrit mon amour. (...) Je m'allume en vous parlant de mon amour; et, dans ce moment, je ne puis comprendre comment j'ai pu envier le repos indolent de ceux qui n'aiment rien."

Lettres amoureuses d'Abélard et Héloïse. 

Shakespeare - "Sonnets"


Shall I compare thee to a summer's day ? 
Thou art more lovely and more temperate : 
Rough winds do shake the darling buds of May, 
And Summer's lease hath all too short a date.
Sometimes too hot the eye of heaven shines, 
And often is his gold complexion dimmed;
And every fair from fair sometimes declines, By chance or nature's changing course untrimmed.
But thy eternal Summer shall not fade, 
Nor lose possession of that fair thou ow'st, 
Nor shall Death brag thou wand'rest in his shade, 
When in eternal lines to time thou grow'st.
So long as men can breathe or eyes can see, 
So long lives this, and this gives life to thee."

Vais-je te comparer à un beau jour d'été ? 
Tu parais plus aimable et d humeur plus égale.
Les vents rudes secouent les chers boutons de mai, 
Et le bail de l'été trop tôt arrive à terme.
D'un éclat trop brûlant parfois l'oeil du ciel brille
Et souvent se ternit le teint d'or du soleil;
La beauté quitte un jour la beauté, dépouillée
Par le sort ou le cours changeant de la nature;
Mais ton été sans fin ne pourra se faner
Ni perdre une beauté toujours tienne, et la Mort
Ne pourra tirer gloire qu'en son nombre tu erres,
Lorsqu'en vers éternels tu croîs avec le temps.
Tant que verront des yeux, respireront des hommes,
Autant vivra ceci, et ceci te fera vivre.


(Klimt - "Les serpents de mer")

Marguerite Porete - "Miroir des simples âmes"


"Cette âme ne désire ni ne méprise pauvreté ni tribulation, ni messe ni sermon, ni jeûne ni oraison, et donne à nature tout ce qu'il lui faut, sans remords de conscience; mais cette nature est si bien ordonnée par l'action transformante et unifiante de l'Amour à laquelle est conjointe la volonté de cette âme que la nature ne demande chose qui soit défendue. 
(...) elle a tout donné librement, sans nul pourquoi, car elle est la dame de l'époux de sa jeunesse. (...) Cette âme n'a point retenu en elle ni doute ni douleur." 


(Ph. Sollers - "Illuminations")



Lucrèce - "La nature des choses"


"Voilà ce qu'est Vénus pour nous : ce mécanisme. C'est lui qui a donné à l'amour son nom. C'est lui, la source de ces premières gouttes de douceur que Vénus distille dans le coeur - avant qu'elle ne le glace d'angoisse. L'objet aimé est-il absent ? Son image, elle, est là, devant nous; la douceur de son nom résonne obstinément à nos oreilles. Vains simulacres qu'il faut fuir sans relâche; aliments de l'amour dont il faut s'abstenir. Tournons ailleurs notre esprit : mieux vaut lancer dans n'importe quel corps ce sperme accumulé en nous que de le réserver au seul objet qui nous possède, nous préparant ainsi, sans doute possible, angoisse et douleur. 
(... )Se garder d'aimer, est-ce se priver de jouir ? Non, c'est cueillir les fruits de Vénus sans en payer le prix. C'est un fait : une tête froide prend, à l'acte amoureux, un plaisir plus pur qu'un coeur transi. A l'instant même de la possession, l'ardeur amoureuse est ballottée dans les flots de l'incertitude : jouir, par les yeux, par les mains - par quoi, d'abord ? Pour ceux qui aiment, rien n'est clair." 

Livre IV 


(Fresque érotique - Pompéi) 

Les Gnostiques - "L'interprétation sur l'âme"



"Jusqu'au jour donc où l'âme court dans toutes les directions, s'accouplant avec ceux qu'elle rencontre et se couvrant de souillure, elle est soumise à la souffrance qu'elle mérite. Mais lorsqu'elle prend conscience des douleurs où elle se trouve et qu'elle pleure en s'adressant au Père et se repent, alors le Père a pitié d'elle et retourne son sexe de l'extérieur vers l'intérieur, et l'âme reçoit ainsi ce qui lui est propre. Il n'en va pas en effet comme pour les femmes, où le sexe se trouve à l'intérieur du corps, tout comme les autres entrailles. Au contraire, le sexe de l'âme est tourné vers l'extérieur, comme les caractéristiques du mâle qui sont à l'extérieur. Si donc le sexe de l'âme se retourne vers l'intérieur par la volonté du Père, elle est baptisée et immédiatement elle est purifiée de la souillure extérieure qui a été empreinte sur elle. Puisqu'elle est femme et ne peut enfanter seule, le Père lui envoya du ciel son époux, son frère, le premier-né. Alors l'époux descendit vers l'épouse. Abandonnant son ancienne prostitution, l'âme se purifia des souillures de ses compagnons d'adultère; elle se renouvela comme une épouse, se purifiant dans la chambre nuptiale en y répandant du parfum, puis elle s'assit à l'intérieur, dans l'attente du véritable époux. Elle ne court plus sur la place publique, s'accouplant avec qui elle veut, mais elle demeure dans l'attente du jour où l'époux viendrait, le redoutant, car elle ne connaît pas son aspect. En fait elle ne se souvient de rien depuis le moment où elle est tombée hors de la maison de son Père. Mais par la volonté du Père, elle a rêvé de l'époux, comme une femme amoureuse de son homme. Alors l'époux descendit vers elle, dans la chambre nuptiale qui avait été préparée, et il la décora. Ce mariage n'est pas comme le mariage charnel : ceux qui se sont unis l'un à l'autre s'enivrent de cette union et, comme un fardeau, ils abandonnent le tourment du désir et ne se séparent plus l'un de l'autre." 

Traité 6 - Bibliothèque de Nag Hammadi


(Domenico Zampieri - "Adam et Eve chassés du paradis terrestre") 

Jacques Prévert - "Paroles"


Cet amour

"Cet amour
Si violent
Si fragile
Si tendre
Si désespéré
Cet amour
Beau comme le jour
Et mauvais comme le temps
Quand le temps est mauvais
Cet amour si vrai
Cet amour si beau
Si heureux
Si joyeux
Et si dérisoire
Tremblant de peur comme un enfant dans le noir
Et si sûr de lui
Comme un homme tranquille au milieu de la nuit
Cet amour qui faisait peur aux autres
Qui les faisait parler
Qui les faisait blêmir 
Cet amour guetté
Parce que nous le guettions
Traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Parce que nous l'avons traqué blessé piétiné achevé nié
oublié
Cet amour tout entier
Si vivant encore
Et tout ensoleillé 
C'est le tien
C'est le mien
Celui qui a été
Cette chose toujours nouvelle 
Et qui n'a pas changé
Aussi vraie qu'une plante
Aussi tremblante qu'un oiseau
Aussi chaude aussi vivante que l'été
Nous pouvons tous les deux
Aller et revenir
Nous pouvons oublier
Et puis nous rendormir
Nous réveiller souffrir vieillir
Nous endormir encore
Rêver à la mort
Nous éveiller sourire et rire
Et rajeunir
Notre amour reste là
Têtu comme une bourrique
Vivant comme le désir
Cruel comme la mémoire
Bête comme les regrets
Tendre comme le souvenir
Froid comme le marbre
Beau comme le jour
Fragile comme un enfant
Il nous regarde en souriant
Et il nous parle sans rien dire
Et moi je l'écoute en tremblant
Et je crie
Je crie pour toi 
Je crie pour moi
Je te supplie
Pour toi pour moi pour tous ceux qui s'aiment
Et qui se sont aimés
Oui je lui crie
Pour toi pour moi et pour tous les autres
Que je ne connais pas
Reste là 
Là où tu étais autrefois
reste là 
Ne bouge pas
Ne t'en va pas
Nous qui sommes aimés
Nous t'avons oublié
Toi ne nous oublie pas
Nous n'avions que toi sur la terre
Ne nous laisse pas devenir froids
Beaucoup plus loin toujours
Et n'importe où
Donne nous signe de vie
Beaucoup plus tard au coin d'un bois
Dans la forêt de la mémoire
Surgis soudain
Tends-nous la main
Et sauve-nous."


(Film "Le roi et l'oiseau" - La bergère et le ramoneur) 

Maupassant - "Bel Ami"


"Bel-Ami, à genoux à côté de Suzanne, avait baissé le front. Il se sentait en ce moment presque croyant, presque religieux, plein de reconnaissance pour la divinité qui l'avait ainsi favorisé, qui le traitait avec ces égards. Et sans savoir au juste à qui il s'adressait, il la remerciait de son succès.
Lorsque l'office fut terminé, il se redressa, et donnant le bras à sa femme, il passa dans la sacristie. Alors commença l'interminable défilé des assistants. Georges, affolé de joie, se croyait un roi qu'un peuple venait acclamer. Il serrait des mains, balbutiait des mots qui ne signifiaient rien, saluait, répondait aux compliments : "Vous êtes bien aimable."
Soudain il aperçut Madame de Marelle; et le souvenir de tous les baisers qu'il lui avait donnés, qu'elle lui avait rendus, le souvenir de toutes leurs caresses, de ses gentillesses, du son de sa voix, du goût de ses lèvres, lui fit passer dans le sang le désir brusque de la reprendre. Elle était jolie, élégante, avec son air gamin et ses yeux vifs. Georges pensait : "Quelle charmante maîtresse, tout de même."
Elle s'approcha un peu timide, un peu inquiète, et lui tendit la main. Il la reçut dans la sienne et la garda. Alors il sentit l'appel discret de ses doigts de femme, la douce pression qui pardonne et qui reprend. Et lui même il la serrait, cette petite main, comme pour dire : "Je t'aime toujours, je suis à toi !"
Leurs yeux se rencontrèrent, souriants, brillants, pleins d'amour. Elle murmura de sa voix gracieuse :"A bientôt, monsieur."
Il répondit gaiement : "A bientôt, madame."
Et elle s'éloigna.
D'autres personnes se poussaient. La foule coulait devant lui comme un fleuve. Enfin elle s'éclaircit. Les derniers assistants partirent. Georges reprit le bras de Suzanne pour retraverser l'église.
Elle était pleine de monde, car chacun avait regagné sa place, afin de les voir passer ensemble. Il allait lentement, d'un pas calme, la tête haute, les yeux fixés sur la grande baie ensoleillée de la porte. Il sentait sur sa peau courir de longs frissons, ces frissons froids que donnent les immenses bonheurs. Il ne voyait personne. Il ne pensait qu'à lui.
Lorsqu'il parvint sur le seuil, il aperçut la foule amassée, une foule noire, bruissante, venue là pour lui, pour lui Georges Du Roy. Le peuple de Paris le contemplait et l'enviait.
Puis, relevant les yeux, il découvrit là-bas, derrière la place de la Concorde, la Chambre des députés. Et il lui sembla qu'il allait faire un bond du portique et la Madeleine au portique du Palais-Bourbon.
Il descendit avec lenteur les marches du haut perron entre deux haies de spectateurs. Mais il ne les voyait point; sa pensée maintenant revenait en arrière, et devant ses yeux éblouis par l'éclatant soleil flottait l'image de Mme de Marelle rajustant en face de la glace les petits cheveux frisés de ses tempes, toujours défaits au sortir du lit."

Catulle Mendès - "Soirs moroses"


Reste. N'allume pas la lampe. Que nos yeux
S'emplissent pour longtemps de ténèbres, et laisse
Tes bruns cheveux verser la pesante mollesse
De leurs ondes sur nos baisers silencieux.

Nous sommes las l'un autant que l'autre. Les cieux
Pleins de soleil nous ont trompé. Le jour nous blesse.
Voluptueusement berçons notre faiblesse
Dans l'océan du soir morne et silencieux.

Lente extase, houleux sommeil exempt de songe,
Le flux funèbre roule et déroule et prolonge
tes cheveux où mon front de pâme enseveli...

Calme soir, qui hais la vie et lui résistes,
Quel long fleuve de paix léthargique et d'oubli
Coule dans les cheveux profonds des brunes tristes ?

(Photographie : Julie London)

Platon - "Le Banquet" (212 A)


"Quand on s'est élevé des choses sensibles par un amour bien entendu des jeunes gens jusqu'à cette beauté et qu'on commence à l'apercevoir, on est bien près de toucher au but; car la vraie voie de l'amour, qu'on s'y engage de soi-même ou qu'on s'y laisse conduire, c'est de partir des beautés sensibles et de monter sans cesse vers cette beauté surnaturelle en passant comme par échelons d'un beau corps à deux, puis des beaux corps aux belles actions, puis des belles actions aux belles sciences, pour aboutir des sciences à cette science qui n'est autre chose que la science de la beauté absolue et pour connaître enfin le beau tel qu'il est en soi.
Si la vie vaut jamais la peine d'être vécue, cher Socrate, dit l'étrangère de la Mantinée, c'est à ce moment où l homme contemple la beauté en soi. Si tu la vois jamais, que te sembleront auprès d'elle l'or, la parure, les beaux enfants et les jeunes gens dont la vue te trouble aujourd'hui, toi et bien d'autres, à ce point que, pour voir vos biens aimés et vivre avec eux sans les quitter, si c'était possible, vous consentiriez à vous priver de boire et de manger, sans autre désir que de les regarder et de rester à leurs côtés ? Songe donc, ajouta-t-elle, quel bonheur ce serait pour un homme s'il pouvait voir le beau lui-même, simple, pur, sans mélange, et contempler, au lieu d'une beauté chargée de chairs, de couleurs et de cent autres superfluités périssables, la beauté divine elle-même sous sa forme unique. Penses-tu que ce soit une vie banale que celle d'un homme qui, élevant ses regards là haut, contemple la beauté avec l'organe approprié et vit dans son commerce ?"

("La vérité sortant du puits" - Édouard Debat-Ponsan)

La Mettrie - "L'art de jouir"


"Le voluptueux se distingue nettement du jouisseur : il "distingue la volupté du plaisir, comme l odeur de la fleur qui l exhale, ou le son de l instrument qui la produit. Il définit la débauche un excès de plaisir mal goûté, et la volupté, l esprit et comme la quintessence du plaisir, l art d en user sagement, de le ménager par raison, et de la goûter par sentiment.
(...)
Une vraie et longue extase, espèce de catalepsie d'amour qui fuit les débauchés et n'enchaîne que les voluptueux.
(...)
Le plaisir ressemble à l'esprit aromatique des plantes; on en prend autant qu'on en inspire; c'est pourquoi vous voyez le voluptueux prêter à chaque instant une oreille attentive à la voix secrète de ses sens dilatés et ouverts; lui, comme pour mieux entendre les plaisirs, eux, pour mieux les recevoir."


(Courbet - "L'origine du Monde")

Plotin - "Les Ennéades" - Traité : "Du beau"


"Le spectacle de la Vie divine qui se meut dans le monde des Formes nous enflamme d'amour." (Pierre Hadot)
"C'est ce dont témoignent l'impression qu'éprouvent les amants. Tant que cette impression se trouve dans quelqu'un qui s'arrête à la forme sensible, celui-là n'éprouve pas encore l'amour. Mais lorsque, à partir de cette forme sensible, il produit lui-même en lui-même une forme non sensible dans la partie indivisible de son âme, alors l'amour prend naissance. Et si l'amant désire voir l'objet aimé, c'est seulement afin d'arroser cette forme non sensible qui se dessèche. Mais s'il prenait conscience du fait qu'il faut toujours aller au-delà, vers ce qui est plus "sans-forme", c'est le Bien lui même qu'il désirerait. Car ce qu'il a ressenti depuis le début, c'était à partir d'une faible lueur, l'amour de cette immense lumière."

Balzac - "Le Lys dans la vallée"


"Il est des personnes que nous ensevelissons dans la terre mais il en est de plus particulièrement chéries qui ont eu notre coeur pour linceul, dont le souvenir se mêle chaque jour à nos palpitations; nous pensons à elles comme nous respirons, elles sont en nous par la douce loi d une métempsycose propre à l amour. Une âme est en mon âme. Quand quelque bien est fait pour moi, quand une belle parole est dite, cette âme parle, elle agit; tout ce que je puis avoir de bon émane de cette tombe, comme d un lys les parfums qui embaument l atmosphère."


("Madame Butterfly"- Sigismond Ivanowski)

René Char - "Lettera Amorosa"


"Je ne puis être et ne veux vivre que dans l'espace et la liberté de mon amour. Nous ne sommes pas ensemble le produit d'une capitulation, ni le motif d'une servitude plus déprimante encore. Ainsi menons nous malicieusement l'un contre l'autre une guérilla sans reproche."


(Courbet - "Femme nue couchée")

Ovide - "L'art d'aimer" (Livre II)


"Si tu veux m'en croire, lecteur, ne hâte pas le plaisir de Vénus. Sache le retarder, le faire venir peu à peu, doucement. Quand tu auras trouvé l'endroit sensible, l'organe féminin de la jouissance, pas de sotte pudeur : caresse-le, tu verras dans ses yeux brillants une tremblante lueur, flaque de soleil à la surface des eaux. Viendront alors les plaintes et un tendre murmure, de doux gémissements, et ces mots excitants qui fouillaient le désir ... Ne va pas, voguant à pleines voiles, la laisser en arrière! Evite, aussi, qu'elle ne te précède : qu'un même élan pousse vos navires vers le port. Quand, vaincus tous deux en même temps, l'homme et la femme retombent ensemble, c'est là le comble du plaisir."


("Blanche Neige" - comédie musicale d Angelin Preljokaj)

Dostoïevski - "Les frères Karamazov"


"Oui, ces coeurs - oh ! laissez moi les défendre, ils sont rarement et si mal compris -, ces coeurs sont souvent assoiffés de tendresse, de beauté, de justice, précisément parce que, sans qu'ils s'en doutent eux mêmes, ces sentiments contrastent avec leur propre violence, avec leur propre dureté. Si indomptables qu'ils paraissent, ils sont capables d'aimer jusqu'à la souffrance, d'aimer une femme d'un amour idéal et élevé. Encore un coup, ne riez pas, c'est ce qui arrive le plus souvent aux natures de cette sorte; seulement, elles ne peuvent pas dissimuler leur impétuosité parfois grossière, voilà ce qui frappe, voilà ce qu'on remarque alors que l'intérieur demeure ignoré. En réalité, leurs passions s'apaisent rapidement, et quand ils rencontrent une personne aux sentiments élevés, ces êtres qui semblent grossiers et violents cherchent la régénération, la possibilité de s'amender, de devenir nobles, honnêtes, "sublimes", si décrié que soit ce mot."


(Kandinsky - "Fugue")