Julien Gracq - "Le rivage des Syrtes"



Il se faisait d'ordinaire, à mon entrée dans les salons, un brusque silence, et à l'air d'excitation que je pouvais lire sur les visages il me semblait que cette onde de petite mort y passait bienvenue comme un vent frais, et que je quittais mes hôtes inexplicablement calmés ; parfois, à m'écouter, je surprenais sur les visages une expression jamais vue : on eût dit ces prunelles tendues par l'effort d'une accommodation inusitée, braquées sur un point si éloigné de leur champ d'observation normal que, comme dans l'extrême fatigue, il leur prêtait une expression désarmée et inhabituelle d'absence. Les femmes surtout s'y abandonnaient sans retenue; à suivre l'étincellement de leurs yeux magnétiques au fil de mon récit, et le ressentiment contre moi qui se lisait dans ceux des hommes, je comprenais qu'il y a dans la femme une réserve plus grande d'émotion et d'effervescence disponible, à laquelle la vie banale n'ouvre pas d'issue et que libèrent les seules révolutions profondes qui changent les coeurs, celles qui pour venir vraiment au monde semblent avoir besoin de baigner longuement dans la chaleur aveugle d'une accouchée ; ainsi l'aura qui cerne les hautes naissances historiques se lit-elle pour nous d'abord dans les prunelles prédestinées des femmes. Je comprenais pourquoi maintenant Vanessa m'avait été donnée comme un guide, et pourquoi, une fois entré dans son ombre, la partie claire de mon esprit m'avait été de si peu de prix : elle était du sexe qui pèse de tout son poids sur les portes d'angoisse, du sexe mystérieusement docile et consentant d'avance à ce qui s'annonce au delà de la catastrophe et de la nuit.


(Photographie : Elwin Neame - "Incantation")